Chapitre 16
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Traductrice : Dawn
Révision : Dawn
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue
Chapitre 16
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Une rencontre de passage
Hasra, la capitale de Pendia, comptait jusqu’à cent mille habitants. Quand Shan l’avait appris, il avait cru que Roden exagérait.
Comment cent mille personnes pouvaient-elles bien vivre dans une seule ville ?
Rien que transporter et gérer la nourriture qu’elles consommaient et les déchets qu’elles produisaient devait prendre une journée entière.
Et comment pouvait-on construire un château assez grand pour accueillir autant de monde ?
Pourtant, deux jours après avoir quitté Ovilos et rejoint les hommes envoyés par le père de Roden, Shan commença à se dire que cette prétendue exagération était peut-être vraie. Une foule immense circulait entre la capitale et les villes ou villages voisins.
La population étant peut-être si dense, les monstres pourtant répandus dans tout Pendia se montraient rarement aux abords de la capitale. Tout au plus apercevait-on de temps à autre un gobelin qui, après avoir tenté de voler des récoltes, se faisait rosser à coups de fourche par un fermier en hurlant.
Lorsqu’ils arrivèrent enfin à la capitale, Shan dut reconnaître qu’il s’était trompé : Roden n’avait pas menti.
« Waouh… »
Il comprit alors ce qu’on voulait dire en affirmant qu’Ovilos n’était qu’une petite ville satellite. La cité qui s’étendait sous la colline où ils se tenaient était immense et d’une complexité indescriptible.
Les remparts de pierre, qui ne dépassaient généralement pas quatre ou cinq mètres, en faisaient clairement plus de dix ici, et leur longueur se prolongeait au-delà de l’horizon. La rivière qui traversait la ville faisait elle aussi plusieurs dizaines de mètres de large.
Naturellement, avec tant de gens qui entraient et sortaient, les gardes ne contrôlaient guère les voyageurs à la porte. Descendu de son cheval, les rênes à la main, Roden prit un ton enjoué.
« Bienvenue à Hasra. »
« Tu es né et tu as grandi ici, c’est ça ? »
« C’est ça. »
« C’est incroyable… »
Lui qui avait tant bien que mal survécu dans un petit village d’à peine plus d’une centaine d’habitants avait du mal à croire qu’un autre était né et avait grandi dans une ville aussi gigantesque. Ce n’était pas vraiment de l’envie ; il était plutôt stupéfait que des gens de la même espèce puissent vivre dans des mondes aussi différents.
Bien sûr, tous les habitants de la capitale n’étaient pas riches. Parmi ceux qui arpentaient les grandes rues, beaucoup portaient des vêtements miteux, et les ruelles entre les grands bâtiments abritaient aussi de nombreux mendiants en haillons.
Shan fronça les sourcils en se rendant compte qu’une bonne partie d’entre eux étaient des Altos. Il l’avait déjà ressenti à Ovilos, mais parmi les gens propres et bien vêtus qui parcouraient les rues, il n’y avait aucun Alto. Cette constatation lui laissa une sensation désagréable, comme s’il avait quelque chose de coincé dans la gorge.
« Bien. Nous y sommes. »
« Alors, c’est ici. »
La demeure de Roden se trouvait à une trentaine de minutes de la porte de la ville. À Hasra, les quartiers résidentiels étaient séparés selon la classe sociale et la profession. Comme il sied à la résidence du chef de la guilde marchande de la capitale, la sienne était la plus vaste et la plus luxueuse du quartier des marchands. Les domestiques qui avaient précédé Roden et Shan pour les annoncer avaient fait ouvrir le portail de la demeure afin de les accueillir.
« Bon retour, jeune maître. »
« Ah, Tata… »
Celui qui accueillit Roden d’un air raide était un homme décharné d’une trentaine d’années. Pour une raison quelconque, Roden semblait mal à l’aise en sa présence. Il lui adressa un sourire embarrassé, puis baissa soudain la tête pour s’excuser.
« Je suis désolé. À l’époque, je n’avais pas d’autre choix… »
« Comment un simple serviteur pourrait-il se permettre d’accepter vos excuses ? Le maître vous attend. Veuillez d’abord vous laver et vous changer. »
À son ton glacial, on comprenait que l’homme appelé Tata n’avait aucune intention d’accepter les excuses. Il ignora complètement Shan, comme s’il n’existait pas. Après une légère inclinaison de la tête, il fit signe aux servantes de conduire les deux garçons à l’intérieur.
« Roden, qui était cet homme ? » demanda Shan à voix basse.
« Tata ? C’est le majordome et l’adjoint de mon père… en gros, son bras droit. »
« Vous n’avez pas l’air de très bien vous entendre. »
« Ce n’est pas qu’on ne s’entend pas, euh… J’ai fait une petite bêtise. »
Roden avoua que l’équipement et l’argent qu’il avait emportés en fuyant sa maison, il les avait obtenus en trompant Tata. Comme cet argent provenait en fin de compte de son père, Kalion, Roden avait dupé Tata pour qu’il laisse filer les biens de son maître. Shan comprit alors pourquoi l’atmosphère entre les deux hommes était si glaciale.
« Je vois. Je me suis dit que s’il te détestait sans raison, je lui en donnerais une. »
Tout en parlant, il tapota légèrement la garde de l’épée à sa taille. Roden le regarda d’un air quelque peu effrayé.
« Tu plaisantes, hein ? »
« Oui. »
« Quand tu dis ça, tu fais peur. Ne raconte pas des choses pareilles. »
Tout en discutant, Shan promenait sans cesse son regard vert sur les alentours. Les tapisseries aux murs, les centaines de fenêtres ornées de rideaux clairs, les tapis moelleux qui recouvraient le sol… La demeure de Roden incarnait véritablement le luxe.
Shan avait déjà découvert un certain confort en séjournant dans la demeure de Poirve, mais il était tout de même difficile de ne pas être ébloui par un endroit pareil. L’affirmation selon laquelle Roden était plus riche que la plupart des nobles n’était visiblement pas mensongère. Peu après, lorsqu’ils arrivèrent aux bains, les servantes séparèrent Shan de Roden.
« Bien, jeune maître. Par ici. »
« Hein… ? »
« Ne bougez pas. Nous allons vous laver comme il faut. »
« À tout à l’heure. »
À en juger par le calme de Roden, ce genre de choses devait être courant chez les gens de haut rang. Même dans la demeure de Poirve, Shan s’était au moins lavé tout seul. Entraîné dans les bains, il n’eut même pas le temps de résister avant qu’on ne lui prenne son épée et ses vêtements.
Si elles s’y étaient prises brutalement ou avec de mauvaises intentions, il les aurait écrasées ou taillées en pièces sur-le-champ. Mais c’était difficile de faire ça à des femmes qui lui souriaient de toutes leurs dents.
Pourtant, les servantes, si souriantes et enjouées jusque-là, prirent soudain un air sombre en découvrant les cicatrices de Shan. Certaines se couvrirent même la bouche des deux mains, les larmes aux yeux.
« C’est… tellement cruel… »
« Comment a-t-on pu lui faire une chose pareille ? »
Mes cicatrices doivent être trop affreuses pour elles.
Comme Roden le lui avait suggéré un jour, Shan se dit qu’il devrait demander à un prêtre renommé de faire disparaître ses cicatrices dès qu’il en aurait l’occasion. Bien sûr, cela lui coûterait une fortune ; il lui faudrait donc devenir bien plus riche qu’il ne l’était. Pour une raison quelconque, après avoir vu les cicatrices, les servantes le touchèrent avec une extrême précaution.
Est-ce parce qu’elles ne veulent pas toucher ces sales cicatrices ?
Shan s’intéressait davantage au savon parfumé dont elles se servaient pour le laver. Il gardait une odeur fraîche même après qu’on l’avait rincé à l’eau, et Shan trouva fascinant que son corps sente bon pour la première fois. Une fois le bain terminé, on l’habilla de vêtements dans une matière douce qu’il n’avait encore jamais vue. Le tissu lui caressait la peau avec tant de douceur et de confort qu’il avait du mal à s’y habituer. Alors qu’il s’agitait sans y penser, Roden arriva, fraîchement lavé et vêtu d’habits semblables. En voyant Shan, il éclata de rire.
« Habillé comme ça, on dirait un petit morveux qui n’a jamais eu à se soucier de rien. »
« Ah bon ? »
« Ouais. Enfin, mon père n’est pas du genre à se laisser berner par les apparences. Allez, viens. Il ne faut pas faire attendre un vieil homme trop longtemps. »
Le majordome Tata les avait peut-être attendus pendant qu’ils se lavaient ; il les conduisit jusqu’à une grande salle de réception. Un homme aux cheveux grisonnants, qui paraissait avoir la soixantaine, y écrivait consciencieusement quelque chose à la plume. Sentant les deux garçons approcher, il posa sa plume et regarda Shan et Roden.
« Vous voilà. »
La première impression que Kalion Weavers, chef de la guilde marchande de Pendia, fit à Shan fut très différente de ce qu’il avait imaginé. Il s’était figuré quelqu’un comme monsieur Poirve : rondouillard, jovial et débonnaire. Mais Kalion n’avait rien à voir avec lui. Il avait le regard perçant, une mâchoire puissante et des traits bien marqués. Il avait l’air extrêmement robuste et rude. Plutôt qu’à un grand marchand, il faisait penser à un vieux chevalier à la retraite. En somme, il ressemblait trait pour trait à son fils Roden. En fait, il aurait été plus juste de dire que Roden ressemblait à Kalion.
« Je suis rentré, père. »
« C’est tout ce que tu as à dire après être parti en courant et être revenu ? »
« Euh, je suis désolé. Je vous rembourserai plus tard l’argent que j’ai dépensé. »
« Tu aurais dû commencer par là. »
À ces mots, l’expression de Kalion s’adoucit et il parut satisfait. Comme si ce qui le dérangeait, ce n’était pas que son fils se soit enfui, mais qu’il lui ait volé de l’argent en partant. Peu après, il tourna les yeux vers Shan.
« Tu es donc l’enfant dont Roden m’a parlé dans sa lettre… Celui qui a chassé un troll, paraît-il ? »
« Pas tout seul. J’ai fait équipe avec sir Katra pour l’abattre. »
À la réponse de Shan, Kalion resta un instant interdit, puis éclata d’un rire chaleureux.
« Ha ! Quel garçon intéressant ! À ton âge, la plupart se vanteraient au lieu de regretter de ne pas avoir pu chasser un troll tout seuls. »
« Si je savais manier l’Esprit, j’aurais pu l’abattre tout seul. »
« Je vois. »
Sur cette réponse lourde de sens, Kalion griffonna de nouveau quelque chose sur le papier posé sur son bureau.
Après un instant, il releva la tête et demanda :
« Alors, quels sont tes projets pour la suite ? »
« Hein ? »
« Tu n’es pas venu en pensant que j’allais tout prendre en charge, n’est-ce pas ? »
« Ah, bien sûr que non… »
Roden, qui ne s’était pas attendu à ce que son père accepte si facilement, resta un instant interdit, puis exposa aussitôt les projets qu’il avait préparés.
« Tout d’abord, le plus important, c’est son éducation. Comme je vous l’ai dit, Shan ne sait toujours pas manier l’Esprit. Il doit aussi apprendre les bonnes manières et d’autres connaissances élémentaires. »
« À son âge, ne pas savoir utiliser l’Esprit, c’est normal. »
« Je compte le garder ici et lui faire suivre un véritable entraînement. J’aimerais donc vous demander de faire appel au maître pendant cette période. »
« Sir Darkal ? »
« Oui. »
Sir Darkal était l’ancien maître de Roden, un vieux chevalier à la retraite depuis plus de dix ans. Autrement dit, il avait passé des décennies sur les champs de bataille et accumulé une expérience considérable. Il était la personne idéale pour guider un jeune aspirant chevalier.
« Mais si je me souviens bien, il suivait l’Ancienne Foi ? »
« C’est seulement à cause de sa famille. Il n’a pas d’opinion particulière sur les Altos. Après tout, je le connais mieux que personne, puisque j’ai été son élève. »
« Hum. Si c’est le cas… » Après avoir répondu, Kalion tourna les yeux vers Shan. « Qu’en penses-tu ? »
« Hein ? »
« Cela concerne ton avenir. Nous ne pouvons pas ignorer l’avis de la personne directement concernée. Tu dois bien avoir tes propres idées, toi aussi. »
Pris au dépourvu par cette question inattendue, Shan se gratta la tempe du pouce avant de répondre.
« Je ne connais rien à ce genre de choses. Je pense qu’on peut simplement faire comme Roden l’a dit. »
« Tu ne connais mon fils que depuis peu, et tu lui fais déjà autant confiance ? »
« Roden a dit qu’il m’aiderait à devenir le chevalier le plus fort. Alors, je lui fais confiance. »
À cette réponse presque innocente, Kalion fixa Shan d’un regard grave. Il se demanda s’il ne s’agissait que de l’optimisme d’un enfant naïf, ou de la sottise d’un paresseux désireux de laisser les autres décider à sa place.
Pourtant, à en juger par la lettre qu’il avait reçue de Poirve, cela ne semblait pas si simple. Il y était clairement écrit que Shan ne se contentait pas de suivre Roden aveuglément, mais qu’il savait aussi exprimer ses propres opinions. Un enfant stupide qui confierait tout à quelqu’un qu’il considérait comme son protecteur ne ferait jamais cela.
Il ne manquait donc pas de conviction ; au contraire, il faisait suffisamment confiance à Roden pour lui confier entièrement les domaines qu’il ne maîtrisait pas. Si c’était bien le cas, la situation était idéale. Sans conviction, il finirait par se laisser influencer et s’effondrer sous le poids des autres. Sans confiance, il finirait par prendre ses distances. Dans les deux cas, le soutenir dès son plus jeune âge n’aurait servi à rien.
L’instinct du grand marchand, qui avait vécu plusieurs décennies, lui souffla que le garçon qui se tenait devant lui était une occasion unique. Après une dizaine de minutes de discussion, Kalion Weavers promit de soutenir Shan afin qu’il puisse devenir chevalier.
Cela ne signifiait toutefois pas qu’il lui offrirait un soutien sans limites. Après tout, un chat bien nourri ne chasse pas. Kalion se contenterait de lui fournir à manger, de quoi se vêtir et se loger, le nécessaire pour préserver un minimum de dignité, ainsi que les frais indispensables à sa formation de chevalier. Cela suffisait pourtant largement à réchauffer le cœur de ce garçon alto qui avait vécu toute sa vie dans la pauvreté. Chaque jour, des plats aux saveurs variées, accompagnés de boissons parfumées, ravissaient sans fin son palais.
Des vêtements de grande qualité en tissu doux, un lit moelleux, de l’eau chaude pour le bain et des servantes à son service : tout cela apportait à son corps un confort inouï. Certains domestiques et servantes, peut-être parce qu’ils suivaient l’Ancienne Foi, regardaient Shan d’un air mécontent, mais comme ils ne le provoquaient pas ouvertement et ne le harcelaient pas, il pouvait les ignorer.
Ces luxes dont il n’avait jamais profité de sa vie donnaient à Shan l’impression d’avoir débarqué dans un autre monde. Peut-être était-ce ainsi que se présentait le palais de la déesse, où se rendaient après leur mort ceux qui avaient vécu avec bonté.
Tandis que Shan profitait tranquillement de toutes ces douceurs, Roden semblait débordé et épuisé. Il avait sans cesse une plume et du papier en main, et prenait des notes comme s’il réglait des affaires compliquées et difficiles. Après avoir vécu la meilleure semaine de sa vie, Shan alla trouver Roden, qui était toujours occupé.
« Ça ne te dérange vraiment pas de continuer comme ça ? »
« Quelque chose te tracasse ? »
« Non, je me disais juste qu’on devrait au moins s’entraîner ou faire quelque chose. Ça me met mal à l’aise de ne rien faire et de m’amuser. »
Shan avait déjà ressenti cela, lorsqu’il avait quitté son village pour la première fois et parcouru les forêts et les champs depuis sa cabane. Il avait apprécié chaque journée, mais rien ne changeait : il avait l’impression de ne pas progresser, de faire du surplace. C’était ce qu’il détestait, et c’était pour cela qu’il avait suivi Roden. Pourtant, se laisser aller au confort ici n’aurait rien changé. En voyant Shan réagir ainsi, Roden serra le poing en son for intérieur.
« Comme je m’y attendais… »
En réalité, laisser Shan profiter sans réserve de ce confort faisait partie de l’épreuve que Kalion lui faisait passer. S’il était du genre à se transformer en porc satisfait au milieu du luxe, son talent, aussi grand fût-il, ne servirait à rien.
Mais, comme Roden l’avait espéré, Shan n’avait pas perdu de vue son objectif, même plongé dans le confort. Cela le rendait fou de joie, mais l’attristait aussi un peu. Car dès que l’entraînement commencerait pour de bon, Shan souffrirait au point que son bonheur actuel lui semblerait insignifiant.
« Ne t’inquiète pas et profite-en. Ton véritable entraînement commencera quand ton maître sera arrivé. »
« Franchement, ça ne me dérangerait pas que tu m’entraînes, Roden. »
À cette remarque, qu’ils avaient déjà échangée plusieurs fois, Roden sourit avec amertume.
« Ce n’est pas si simple. Pour éviter les problèmes, il faut apprendre à s’entraîner méthodiquement auprès de la bonne personne… Si tu t’ennuies à rester à la maison, que dirais-tu d’aller visiter la capitale ? »
« Tu n’es pas occupé ? »
« Ce ne sera pas long. Je peux trouver un moment. »
En vérité, Shan n’était pas sorti parce que Roden semblait si occupé. Il se sentait aussi mal à l’aise à l’idée de se promener seul au milieu d’inconnus, et l’immensité de la capitale, aussi complexe qu’elle était, lui faisait craindre de se perdre. Un peu plus tard, ils quittèrent la demeure et prirent d’abord la grande route vers le nord. Shan voulait voir un endroit en particulier depuis son arrivée dans la capitale.
« Hé, Roden ! Le grand bâtiment, là-bas ! C’est le palais royal, pas vrai ? Là où vit le roi ! »
« Tu dois dire “Sa Majesté”. Et ne pointe pas du doigt comme ça, sans réfléchir. Tu pourrais te faire arrêter. »
« Ah ! »
À l’avertissement de Roden, Shan baissa aussitôt le doigt et regarda autour de lui. Heureusement, personne ne semblait leur prêter une attention particulière.
« C’est bizarre. On peut se faire arrêter juste pour avoir montré un bâtiment, alors qu’on n’a même pas pointé une personne ? »
« C’est comme ça que fonctionne une société de classes… Ah, le voilà. On y est. »
Suivant la direction indiquée par Roden, Shan poussa une nouvelle exclamation. Un bâtiment irréel se dressait devant eux : une tour qui brillait de mille feux, comme si elle avait été taillée dans une améthyste. C’était le siège de la Société de Magie de Pendia.
« C’est donc ici qu’on peut voir des mages… »
« Ouais. Si quelqu’un a l’air de passer ses journées à étudier, tu peux te dire que c’est un mage. Ah, en voilà un, là-bas. Regarde. »
Suivant le regard de Roden, Shan aperçut un homme d’âge mûr qui avançait le cou tendu et le dos voûté. Il portait des lunettes en améthyste et avait des cernes sous les yeux, peut-être à cause de la fatigue. Il y avait pas mal de gens comme lui autour de la Société de Magie. En les observant, Shan prit un air légèrement déçu.
« Ils ne ressemblent pas vraiment à ce que j’imaginais… »
« Tu t’attendais à quoi ? »
« Un chapeau pointu, une robe et un bâton. »
Dans les vieux contes, la plupart des mages s’habillaient ainsi. Ils ricanaient en usant de magie maléfique, puis de braves chevaliers les abattaient et les jetaient dans un chaudron bouillant, où ils hurlaient. Mais les mages d’ici n’avaient rien de mystérieux ou de sinistre. Ils ressemblaient simplement à des gens à moitié fous d’avoir sans cesse trop réfléchi à tout.
« Ces jours-ci, quand tu es occupé, tu leur ressembles un peu, Roden. »
« Dire que je ressemble à un mage, c’est une sacrée insulte… Enfin, entrons. »
« On peut entrer même si on n’est pas mage ? »
« Le rez-de-chaussée sert à accueillir les visiteurs, donc oui. Il faut être mage pour monter plus haut. »
À leur grande surprise, lorsque les deux garçons s’approchèrent, les portes de la Société de Magie s’ouvrirent toutes seules. Shan les fixa, éberlué, avant de comprendre que personne d’autre ne trouvait cela étrange. Ce genre de chose devait être courant ici.
« La porte s’est ouverte toute seule. »
« Sûrement de la magie. Ils gaspillent vraiment des pierres de mana pour des choses pareilles. »
Roden claqua la langue en maugréant qu’il serait bien moins coûteux de payer quelqu’un pour ouvrir la porte que de l’enchanter pour qu’elle s’ouvre automatiquement. En fils de marchand, il avait du mal à tolérer un tel gaspillage.
Une fois à l’intérieur, Shan tourna aussitôt la tête et balaya les lieux du regard. Les murs étaient tous en pierre et, hormis le mobilier de qualité, l’endroit ne semblait pas particulièrement remarquable. Enfin, il y avait tout de même un détail qui l’était.
« Tout le monde ici a l’air riche. »
« À l’entrée, ils arrêtent ceux qui ont l’air pauvres. On nous a laissés entrer parce qu’on est habillés comme ça. »
En effet, Roden et Shan portaient tous deux des vêtements luxueux qui leur donnaient l’air fortunés. En réalité, Roden l’était. Alors qu’ils s’apprêtaient à regarder les objets magiques vendus au rez-de-chaussée, un tumulte éclata et ils virent des gens descendre du deuxième étage. Roden fronça les sourcils, sans avoir l’air de comprendre ce qui se passait.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
À leurs voix, le remue-ménage ne semblait pas être de mauvais augure. Les deux garçons observèrent discrètement le groupe qui ne tarda pas à passer près d’eux. Plusieurs personnes défilèrent : des gens qui avaient tout l’air de mages, quatre chevaliers lourdement armés et une jeune fille qu’ils escortaient. À cet instant, les yeux brun-rouge de la jeune fille aux cheveux bleu sombre croisèrent ceux de Shan.