Chapitre 15
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Traductrice : Dawn
Éditrice : Dawn
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue
Chapitre 15
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J’ai encore faim
Quand Shan emprunta le cheval de guerre du chevalier défunt, l’animal n’apprécia guère qu’il lui grimpe sur le dos. Peut-être était-il très attaché à son ancien maître, ou peut-être se méfiait-il simplement de ce poids plus léger et inconnu. Shan demanda donc aux autres de patienter un instant et prit le temps de le dompter.
Suivant ce qu’il avait appris de Roden, il tira violemment sur les rênes et lui donna des coups de talon dans les flancs pour le pousser à résister, puis tint bon tandis que l’animal tentait de le désarçonner. À la fin, le cheval de guerre était quelque peu épuisé, mais Shan était satisfait. Il obéissait désormais à ses ordres et sa vitesse dépassait ses attentes.
« Il est tellement rapide… ! »
Même le cheval noir qu’il avait monté pour venir jusqu’ici, ou le gris qu’il avait eu avant, ne lui arrivait pas à la cheville. Malgré l’air humide de l’été, le vent de sa course lui caressait le visage et le rafraîchissait. En plus, il était intelligent et réagissait au doigt et à l’œil. Même sans tenir les rênes, il suffisait d’une légère pression de ses jambes pour régler sa vitesse et sa direction. C’était comme s’il avait gagné quatre nouveaux membres.
Je veux un cheval encore meilleur !
Un désir qu’il n’avait jamais éprouvé jusque-là grandissait en lui. En y repensant, le cheval que montait Fional Aldan était encore plus rapide. Peut-être était-ce l’un de ces fameux chevaux de guerre d’Horais. Rien que d’imaginer une charge à toute vitesse et une lance brandie depuis son dos…
Il revint brusquement à la réalité. À cet instant, il fonçait droit sur un troll. C’était une question de vie ou de mort : il devait se concentrer. Mais, bien sûr, Shan n’avait pas peur. En un instant, il voyait et réfléchissait bien plus vite que les autres. Il commença par évaluer l’état du troll. Sous la lumière du jour, sa silhouette était parfaitement visible.
Il a beaucoup maigri.
Sa taille était désormais fine et ses muscles saillaient, contrairement à son corps autrefois bedonnant. Il n’avait pas récupéré la masse perdue lors du combat précédent. Même le cadavre de Soros était resté intact. Peut-être était-ce destiné à intimider, mais cela signifiait aussi que le troll n’avait pas besoin de manger. À en juger par son agilité, il avait gagné en dextérité en sacrifiant un peu de force, de défense, d’endurance et de régénération.
Ça ne change rien.
Au moment de l’impact, Shan leva la lance du chevalier et frappa vers le bas. Son estoc était parfait, sans le moindre mouvement superflu, comme la technique que Fional lui avait montrée. Même sans la puissance écrasante de l’Esprit, une bonne posture suffisait à donner une force immense au coup. Ajoutée à la vitesse et à la masse du cheval de guerre, elle rendait l’attaque bien plus puissante qu’auparavant.
Au moment où la lance le transperça, le cheval s’écarta légèrement, obéissant à son maître et évitant la massue du troll. S’il avait encore frappé l’œil, la pointe aurait peut-être atteint le cerveau, mais le troll protégeait son visage. Shan rectifia donc sa trajectoire et lui planta la lance dans le cou. Le troll toussa et arracha l’arme, tandis que le sang jaillissait avant que la blessure ne commence lentement à se refermer.
« Ça, c’est un coup… »
La lance avait rempli son rôle en arrêtant la charge du troll. Shan dégaina ensuite un harpon acheté un peu plus tôt. Comme il l’avait montré au marchand Poirve devant la ville, il tourna à cheval autour de la créature pour prendre de l’élan, puis lui enfonça son harpon droit dans le corps. Cette fois, il visa le tendon du talon, une zone relativement dépourvue de poils, aux fibres minces, difficile à protéger et dont la blessure pouvait priver l’adversaire de sa mobilité.
« Bien ! C’est ça ! »
« Les renforts arrivent ! Tiens bon ! » crièrent de loin Kob et l’écuyer pour l’encourager.
Ils semblaient peut-être ne servir à rien, mais leurs cris étaient étonnamment utiles. Les humains à cheval hurlaient des choses incompréhensibles et le troll, contrarié, jetait sans cesse des regards par-dessus son épaule. Chaque fois qu’il perdait sa concentration, Shan en profitait pour l’attaquer et détourner son attention.
Le troll venait de bloquer du revers de la main une flèche qui avait failli lui transpercer l’œil. Il chargea furieusement et abattit sa massue, mais le cheval de guerre, sur l’ordre de Shan, manœuvra avec adresse et prit ses distances. C’était une véritable démonstration d’entente entre l’homme et sa monture.
« Regarde-moi. C’est moi, ton adversaire. »
Tandis qu’il murmurait ces mots, le troll poussa un rugissement furieux. Contrairement à son affrontement contre les deux chevaliers, où il avait paru effrayé, il semblait cette fois seulement enragé. Il ne percevait aucun Esprit dans les attaques de Shan. Celui-ci n’avait pas la force de le tuer d’un seul coup.
Pour le troll, Shan n’était pas un ennemi menaçant, seulement un insecte agaçant qu’il n’arrivait pas à attraper. C’était une bonne chose, puisque son rôle consistait à l’attirer, mais cela lui laissait tout de même un goût amer.
Si seulement je pouvais déjà utiliser l’Esprit.
S’il en avait été capable, il aurait mis fin au combat dès le premier affrontement, en transperçant la main et la tête du troll pour lui déchirer le cerveau. Malheureusement, l’Esprit ne se manifestait pas simplement parce qu’il le voulait.
Après plusieurs autres passes, Shan enfonça les deux derniers harpons dans les tendons du troll, lui ôtant toute mobilité, puis baissa les yeux. Sous lui, le cheval respirait avec peine et son cœur battait à tout rompre.
Il est épuisé.
Affronter un troll terrifiant lui avait coûté cher, mais l’incident précédent, où Shan avait pris l’initiative, l’avait probablement encore plus éprouvé. Sans cela, Shan n’aurait pas pu contrôler le cheval aussi parfaitement ; il devait donc l’accepter. Alors qu’il songeait à mettre pied à terre pour combattre, le martèlement de sabots lui parvint de loin.
« J’arrive ! »
Sir Katra, qui s’était éloigné au point de n’être presque plus visible afin d’attirer le troll, revint à la charge en poussant un puissant cri, sa lance à la main. Le troll reconnut son apparence et sa voix, qu’il avait déjà rencontrées lors de leur précédent combat, et la peur apparut pour la première fois dans ses yeux. Il tenta de fuir, mais les harpons plantés dans ses talons l’empêchaient de se déplacer aussi agilement qu’avant.
Lancé à pleine vitesse, sir Katra lui enfonça profondément sa lance dans le dos. Contrairement au coup précédent de Shan, qui n’avait fait qu’un petit trou dans le cou du troll, le sien provoqua une plaie plus grande qu’une tête humaine. Même un troll, ce monstre quasi immortel, ne pouvait tenir debout avec la colonne vertébrale pulvérisée. Alors qu’il s’effondrait, sir Katra dégaina aussitôt son épée et sauta de cheval. Après avoir galopé sur plus d’un kilomètre à toute allure, sa monture écumait déjà de la bouche.
« Finissons-en ! »
Après une brève hésitation, Shan sauta à son tour à terre et s’empara de l’épée longue du chevalier. C’était la première fois qu’il maniait une épée à deux mains, mais cela ne lui posa pas de difficulté : il avait vu les chevaliers combattre la veille. En revanche, manier une massue avec une épée comme ils l’avaient fait serait peut-être une autre affaire.
Sir Katra peinait à contenir le troll, qui ne résistait plus qu’avec le haut du corps. Shan en profita pour se glisser derrière lui et planter son épée dans sa colonne vertébrale, qui se régénérait lentement, puis la tordre et la déchirer. Avec une lame de chevalier, solide et acérée, il était facile de s’enfoncer dans la blessure, à l’abri de la fourrure et de la peau.
En le voyant faire, sir Katra éclata de rire et s’écria :
« Bien ! Continue ! »
Du point de vue du troll, la situation était à rendre fou. Devant lui se trouvait un homme capable de lui trancher la tête dès qu’il baisserait sa garde, qui le menaçait de son épée. Derrière, un adversaire plus faible, mais bien plus agile, s’acharnait sur ses blessures comme un insecte fouisseur.
Son pouvoir de régénération tentait de réparer sa colonne vertébrale, mais il avait déjà consumé ses réserves de graisse. Bientôt, il s’attaquerait même à ses puissants muscles ; alors, tout serait fini. Le troll rassembla ses dernières forces et prit une décision désespérée.
D’abord, il ignora le chevalier et balança sauvagement sa massue vers le garçon, l’attirant plus près. Puis, au moment où sir Katra tenta de l’achever en lui tranchant le cou par-derrière, il repéra sa position grâce à son ombre, lâcha sa massue, s’effondra et roula sur le côté. Autrement dit, il lança une charge désespérée, en y mettant toutes ses forces.
« … !? »
C’était une situation inédite : une créature incapable d’utiliser ses jambes attaquait en roulant sur le sol à l’aide de ses bras. Pris au dépourvu alors qu’il était en position favorable, sir Katra fut emporté et roula au sol avec le troll. Au dernier moment, il parvint à trancher l’un des bras qui se tendait vers lui.
Même débarrassé de sa graisse, le troll pesait plusieurs centaines de kilos à lui seul, entre ses os et ses muscles. La douleur écrasante de ses bras brisés et de ses côtes fracassées lui arracha un gémissement. Si le troll avait encore eu toute sa graisse, comme lors de leur première rencontre, ce seul choc aurait pu le tuer.
« Ngh ! Hum… ! »
Alors qu’il luttait pour respirer, sir Katra comprit que le troll l’avait plaqué au sol et se tenait au-dessus de lui, la bave coulant de sa gueule. Dévoré par une faim extrême, il saisit le casque du chevalier de sa main restante et ouvrit grand la mâchoire, comme s’il voulait l’avaler tout entier.
Non !
Le gouffre noir entre les crocs acérés s’approchait. Il venait à peine d’être adoubé et sa vie allait prendre son envol. Mais tout allait s’achever ici, dans un endroit pareil, avec la honte d’avoir laissé deux chevaliers se faire tuer par un troll.
Tandis que son passé défilait devant ses yeux, un éclat brillant sous le soleil passa devant lui et s’enfonça droit dans la gueule du troll. Dans un bruit de déchirure, les mâchoires du monstre se figèrent juste avant de se refermer sur lui.
« … Ah… »
Ce n’est qu’alors que sir Katra comprit que Shan était arrivé derrière le troll et lui avait enfoncé le bras dans la gueule ouverte. Dans sa main se trouvait l’épée longue, qui avait transpercé le palais du monstre et réduit son cerveau en lambeaux.
« Ça va ? »
« Tu… tu pourrais, euh… »
À la demande du chevalier, Shan tenta de repousser le troll qui l’écrasait, après avoir jeté son épée de côté, mais le cadavre ne bougea pas. Ce n’est que lorsque Kov et l’écuyer de sir Soros accoururent pour les aider qu’ils réussirent à faire rouler le corps massif sur le côté et à dégager sir Katra. Peu après, le reste du groupe arriva en haletant et acclama la vue du troll abattu.
« On l’a eu ! »
« Vive sir Katra ! »
« Attendez, ça va, Sir Chevalier ? Vous êtes sérieusement blessé… »
« Vous vous êtes battu jusqu’à en arriver là… »
L’écuyer de sir Katra se précipita pour le soigner. Mais l’écuyer de sir Soros lui avait déjà prodigué les premiers soins : il lui avait notamment retiré son armure et remis les os en place. Il ne restait donc pas grand-chose à faire. Un chasseur expérimenté l’examina.
« Puisqu’il ne crache pas de sang, ses organes internes semblent indemnes. »
« Ah… »
Tandis que l’écuyer de sir Katra poussait un soupir de soulagement, les autres, qui venaient d’arriver, se posèrent une question. Aucune blessure visible n’aurait dû tuer le troll.
« Il s’est vidé de son sang ? »
« Peut-être. Il a l’air desséché. Comme si quelqu’un l’avait vidé de sa substance. »
« Il lui a transpercé le palais et le cerveau. »
Tous les regards se tournèrent vers Kov, l’épéiste alto. Avec un air fier, il désigna Shan.
« Celui-là, l’Alto que vous méprisiez tous. C’est lui qui a achevé le troll. Je l’ai vu de mes propres yeux. »
Shan ne prêta aucune attention à leurs bavardages et se concentra sur sa tâche. Il utilisa toutes ses armes pour frapper et entailler différentes parties du corps du troll, afin d’en trouver les points faibles. S’il devait en affronter un autre, ces connaissances lui seraient utiles.
Le transpercer par l’oreille pour atteindre le cerveau, ça ne marche pas… Il y a aussi de l’os sous la mâchoire, qui protège la tête… Pourquoi y a-t-il de l’os même dans le nez ? Il n’y a pas d’autre moyen d’atteindre son cerveau que par la bouche ou l’œil ?
Le point faible du troll était sa tête, mais son crâne protégeait le cerveau bien plus efficacement que celui d’un humain. Les os de son cou étaient épais, ce qui rendait difficile de le décapiter. Pendant ce temps, la discussion au sein du groupe prit fin lorsque l’écuyer de sir Soros confirma la vérité. S’ils n’avaient pas vu Shan arracher un œil au troll la veille, ils ne l’auraient jamais cru.
Vint ensuite le partage du butin. Les os constituaient le principal trésor qu’on pouvait tirer d’un troll. Ils avaient une grande valeur comme ingrédients médicinaux — c’était le même genre d’os que Roden avait utilisé pour soigner la poitrine de Shan. Pendant que Shan et sir Katra, grièvement blessé, se reposaient, les autres se servirent de rasoirs, de scies, de ciseaux et de marteaux pour dépouiller le troll et lui retirer sa chair et ses os. Bientôt, à l’endroit où le géant s’était tenu, il ne resta plus que des lambeaux de fourrure, de peau, de chair et des organes.
« Bon sang, c’est lourd. »
« Arrête de lambiner et porte-en davantage. »
Même répartis entre plusieurs personnes, les os durent aussi être attachés aux selles, car ils pesaient plus de deux cents kilos. Les écuyers transportèrent sir Katra sur un brancard improvisé et Shan, qui tenait à aider, descendit de cheval pour porter autant d’os qu’il le pouvait.
Heureusement, ils ne furent pas attaqués sur le chemin du retour. Même après qu’on leur eut retiré la chair, l’odeur du sang du troll imprégnant les os se répandait au loin. Au coucher du soleil, les gardes de la ville furent stupéfaits de les voir revenir avec autant d’os de troll. Shan fit signe à Roden, qui accourait après avoir appris la nouvelle.
« Je suis rentré ! »
« Tu n’es pas blessé, cette fois ? »
« Je vais bien ! »
Le troll lui avait éraflé le bras avec ses dents quand il l’avait enfoncé dans sa gueule, mais pour Shan, cela ne méritait même pas le nom de blessure. Peu après, Roden, qui le représentait, négocia le partage du butin.
Le troll avait apparemment fait preuve d’une intelligence inhabituelle, aussi Roden réclamait-il une récompense plus importante. Peu intéressé par ces discussions compliquées, Shan se retira et nettoya son épée. Roden ne tarda pas à revenir vers lui et à lui tendre quelque chose.
« Tiens. »
« C’est quoi ? »
« Ta récompense, évidemment ! »
Shan regarda sans comprendre la lourde bourse de pièces d’or dans ses mains. On lui avait dit qu’il ne gagnerait pas grand-chose en tant qu’éclaireur.
« Tu as attiré le troll tout seul, tu l’as combattu et tu l’as achevé. Te donner la part d’un éclaireur serait une arnaque. Tu recevras la moitié de la prime et de l’argent tiré de la vente des os. »
L’autre moitié fut répartie entre le chevalier tombé au combat, les chasseurs et les guerriers. En écoutant en silence, Shan comprit que le chevalier survivant n’avait pas pris sa part.
« Et le chevalier ? »
« Sir Katra ? Il t’a cédé sa part. Il a dit que tu lui avais sauvé la vie. Sinon, ils se seraient disputés sur le partage pendant une semaine. »
« Ah… »
Comme s’il avait senti son regard, sir Katra s’approcha, le visage pâle et le sourire faible.
« J’ai tardé à vous remercier, jeune héros. Le retour a été mouvementé. »
On l’avait transporté en gémissant un peu plus tôt, mais il semblait s’être remis en partie après avoir reçu le miracle de guérison d’un prêtre. Il n’avait cependant pas l’air complètement rétabli.
« Ce n’est rien. Mais… ça ne vous dérange pas de renoncer à votre part ? »
« C’est une perte douloureuse, mais je l’accepte. Prendre conscience de mes lacunes sans y laisser la vie, c’est peu cher payé. »
L’arrogance dont il avait fait preuve auparavant avait entièrement disparu. Peut-être qu’en traversant d’innombrables épreuves comme celle-ci, il deviendrait quelqu’un comme Fional. Ou peut-être mourrait-il en chemin.
« Je ne crois pas que l’argent suffise à rembourser la dette que j’ai envers vous pour m’avoir sauvé la vie. Je jure que partout où l’on parlera d’honneur, je n’hésiterai pas à dire qu’un garçon alto nommé Shan m’a sauvé. »
Après avoir parlé avec sir Katra, Shan vit d’autres personnes venir lui adresser la parole. Kov se réjouissait d’avoir obtenu une part plus importante pour avoir contribué à attirer le troll, et plusieurs autres espéraient combattre de nouveau à ses côtés un jour. Sur le chemin du retour au manoir, Shan poussa un soupir sans s’en rendre compte.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? »
« Ce cheval de guerre et cette arme… Je les aimais vraiment bien. »
Le cheval de guerre et l’équipement de feu sir Soros avaient été récupérés par son écuyer, qui devait les rendre à sa famille. Sir Katra, qui n’était pas vraiment un ami, mais au moins une connaissance, avait décidé de l’escorter. Roden tapota l’épaule de Shan, qui avait l’air déçu, et l’encouragea.
« Je te les donnerais bien si je le pouvais, mais on ne peut pas prendre les affaires d’un mort. Nous partirons bientôt pour la capitale, alors nous t’en trouverons de meilleurs. Tu as de l’argent, maintenant, non ? »
« De l’argent… Oui. Mon argent. »
« C’est ça. Le tien. À personne d’autre. »
Shan lança légèrement la bourse d’or en l’air. Contrairement à l’or fondu qu’il avait ramassé auparavant, c’était de l’argent véritable, gagné pour la première fois de sa vie.
« Je veux le garder. »
« Ce ne serait pas mieux d’acheter de bonnes armes ou un cheval ? »
« … Ah. »
En apprenant que cet argent pouvait satisfaire ses désirs, Shan comprit enfin pourquoi les gens tenaient tant à en gagner. Ce n’était que du métal, mais on pouvait l’échanger contre tout ce dont on avait besoin. Après avoir découvert le désir de pouvoir et d’autorité, le garçon apprenait maintenant celui de la richesse. Et le désir, après tout, était ce qui poussait les gens à avancer.
***
Trois jours s’étaient écoulés depuis leur retour de la chasse au troll, et Shan découvrit pour la première fois ce que c’était que d’être populaire. Un garçon au début de l’adolescence qui portait une épée comme un mercenaire, ce n’était pas courant. Quand il marchait, les gens chuchotaient qu’il était le garçon alto qui avait joué le plus grand rôle dans la mort du troll. Il avait l’habitude qu’on parle de lui, mais jamais en bien. Gêné, il se cacha derrière Roden.
« Qu’est-ce qu’il y a de gênant ? » demanda Roden en riant.
« Je sais pas… C’est juste bizarre. »
« Il va falloir t’y habituer. Pour devenir chevalier, tu devras être bien plus célèbre que ça. »
Même si l’on ne considérait que ses talents, il n’aurait pas été étrange qu’il soit déjà chevalier ; et, vu son âge, les nobles auraient dû faire la queue pour le recruter. Mais Shan restait un Alto. Il lui fallait accomplir bien plus d’exploits que jusqu’ici pour que les nobles acceptent de l’engager, malgré le risque de s’attacher les services d’un garçon alto. Jusqu’au jour où les nobles le reconnaîtraient comme un véritable chevalier, même s’il était alto.
« N’oublie pas ça. Pour un chevalier, la réputation est une ressource aussi importante que l’argent. Au bout du compte, les rois et les nobles ne jugent les capacités d’un chevalier qu’à sa réputation. »
Les nobles ne prenaient pas la peine de vérifier eux-mêmes à quel point un guerrier était fort ou rapide, avec quelle précision il maniait ses armes ou quelle était son intelligence. Pour faire ses preuves à leurs yeux, il suffisait d’avoir vaincu combien de monstres et de chevaliers puissants, et d’avoir accompli quels exploits.
Le fait d’avoir été présenté par Poirve et d’avoir fréquenté les notables de cette ville d’Ovilos au cours des trois derniers jours en était déjà la preuve. En vérité, Shan s’était contenté de rester là à les regarder d’un air absent, tandis que Roden prenait les devants pour nouer des relations.
Sur ce sujet, Roden en rajouta une couche.
« Pour le moment, ça va, parce que tous les gens d’ici sont des roturiers et que tu es encore jeune, mais tu dois apprendre les bonnes manières. Je ne pourrai pas le faire à ta place éternellement. »
« C’est trop difficile… »
Les manières de tenir ses couverts, la façon de parler… Apprendre des choses qui ne l’aidaient absolument pas au combat faisait soupirer Shan. Mémoriser les noms de personnes qui ne l’intéressaient pas était tout aussi pénible. Roden avait beau lui enseigner tout cela depuis qu’ils voyageaient ensemble, ils n’avaient pas beaucoup avancé sur ce point.
Ce gamin a l’air intelligent, mais dès qu’un sujet ne l’intéresse pas, il perd toute concentration.
Tandis que Roden avait ces pensées dignes d’un parent dont l’enfant ne parvenait pas à étudier, le serviteur de Poirve vint les trouver et leur parla d’un ton hésitant.
« Euh, jeune maître. »
« Qu’y a-t-il ? »
« Une lettre est arrivée de la maison principale. »
« Ah, elle est enfin arrivée. »
Trois jours s’étaient écoulés depuis qu’ils avaient envoyé un messager par la poste, dès la fin de la chasse. Les hommes que le père de Roden avait envoyés pour ramener son fils fugueur étaient enfin arrivés.