Chapitre 290
Un long silence s'installa entre les deux amis.
Finalement, Cedric détourna le regard et fixa le sol, l'air absent. Il semblait perdu dans une profonde contemplation. Mais après quelques secondes seulement, il leva la main et une plume noire apparut entre ses doigts. Il fit tourner la plume sombre dans sa main un instant avant de commencer à parler d'une voix basse.
« Il m'a fallu beaucoup de temps pour comprendre quelques vérités sur cette vie. »
Il fit une pause, avant d'ajouter : « Tu vois, quelqu'un peut être très chanceux et pourtant se faire battre par quelqu'un qui pense n'avoir jamais eu une once de chance dans sa vie. Quelqu'un peut être très puissant et pourtant se faire tuer par quelqu'un qui ne l'est pas. Enfin, quelqu'un peut avoir le sang des rois dans les veines et mourir tout de même aux mains d'un humble roturier. »
Il leva les yeux de la plume vers Dion, qui le regardait maintenant. Puis il dit sans détour : « Cette vie n'est pas juste, Dion. Tout le monde le sait. Mais ce que tout le monde ignore, c'est que c'est précisément parce que la vie est injuste que chacun a une chance de gagner. Si la vie était juste, tout le monde n'aurait pas cette chance, car la vie serait définie. Les faibles ne battraient jamais les forts, et celui qui a de la chance resterait toujours au sommet.
« Mais parce que le monde est un chaos de règles brisées et de revirements inattendus, un roturier peut faire trébucher un roi. Un homme doté d'un pouvoir simple peut surpasser un génie. L'injustice est la seule faille assez large pour que quelqu'un comme toi puisse s'y glisser et changer la fin. »
Il marqua une pause pour laisser ces mots infuser, avant de poursuivre.
« Tout le monde est puissant, sauf ceux qui croient ne pas l'être.
« Une épée peut sembler avoir plus d'avantages qu'une dague, mais en réalité, la force dépend de celui qui les manie.
« Ce que j'essaie de dire, c'est que pousser et tirer peut être très puissant entre les mains d'une personne habile. D'après ce que j'en ai compris, les limites de tous les pouvoirs résident dans l'imagination de celui qui les utilise.
« Oui, tu es faible, Dion, mais seulement si tu te vois comme tel. Ne dis pas : "je ne fais que" pousser les choses au loin et les attirer vers moi. Cela dévalorise cette capacité. Au lieu de cela, imagine comment tu peux pousser les gens vers leur mort, et comment tu peux les en extraire.
« Quand tu auras compris cela, tu découvriras que tu es plus fort que tu ne le penses. »
Dion cligna des yeux, et à cet instant, le souvenir s'effaça, le ramenant sur le champ de bataille.
« L'imagination... »
Ses yeux s'écarquillèrent.
« ...tu peux pousser les gens vers leur mort, et tu peux les en extraire. C'est ça ! »
Soudain, Dion eut comme une illumination.
À cet instant, deux Nagas glissaient vers lui, griffes en avant. Balançant sa lance, il en frappa le sol de pierre puis hurla : « Verrouillage ! »
Instantanément, les deux Nagas se figèrent sur place comme si l'air autour d'eux s'était solidifié. Dion fit alors pivoter sa lance avec un grognement d'effort avant de la lancer haut dans les airs.
La lance monta en flèche et, lorsqu'elle fut assez haute, Dion hurla : « Verrouillage ! »
La lance cessa tout mouvement et resta suspendue dans le vide, bien au-dessus du pont. Dans le même souffle, Dion toucha sa poitrine puis rugit : « Traction ! »
Comme une pierre prise dans un vortex soudain, les pieds de Dion quittèrent le sol tandis qu'il était propulsé vers le haut, vers sa lance. Lorsqu'il l'atteignit, il se verrouilla sur place, haut au-dessus du pont. Il n'avait plus à se soucier du Lac des Yeux, car les Nagas ne restaient plus dans le lac comme avant, mais se précipitaient tous sur le pont.
De cette hauteur, il pouvait tout voir comme un dieu observant un échiquier brisé.
« Mon pouvoir a toujours été une question de contrôle total du terrain. Comment n'ai-je pas remarqué cela jusqu'à maintenant ? »
Il se tourna vers sa lance puis commanda avec une confiance nouvelle : « Ino, fais monter les cadets qui sont dans cette zone. »
Tout en parlant, il pointa un endroit désespéré du pont, au milieu du chaos, où les cadets étaient submergés. Presque immédiatement, Ino prit sa forme humaine à ses côtés. Elle leva alors la main sur le côté et hurla : « Traction ! »
Instantanément, tous les cadets furent soudainement projetés dans les airs et, alors qu'Ino criait « Verrouillage ! », ils se figèrent tous en place, suspendus à côté d'eux. C'était comme si des dizaines de cadets étaient soudainement retenus par des crochets invisibles. Contrairement à avant, où Dion figeait la personne entière, cette fois, les cadets pouvaient encore bouger certaines parties de leur corps.
Ils commencèrent à se demander ce qui se passait et il leur fallut un instant pour reprendre leurs esprits.
Pendant ce temps, Dion leva les deux mains vers le ciel et, avec toute sa force et son mana, il les abattit en hurlant : « Poussée ! »
Instantanément, comme si la gravité avait soudainement triplé en un battement de cœur, les Nagas qui se trouvaient sur le pont furent plaqués au sol si violemment que leurs corps éclatèrent contre la pierre froide. Le pont commença à gémir et à se fissurer tandis que de plus en plus de Nagas étaient écrasés dans la maçonnerie comme des insectes.
La poussière s'éleva en un nuage épais et étouffant depuis l'ancienne pierre, tandis que le sang giclait sur les côtés dans un rythme sombre et saccadé.
Pour Dion, le spectacle était si beau qu'il en était splendide.
Il ne put s'empêcher de sourire, car à cet instant, il réalisa enfin à quel point il pouvait être puissant.
« Tu vois ça, père ? » pensa-t-il alors qu'il commençait à se faire de nouvelles affirmations.
Il n'était ni inutile ni un fardeau, comme les gens le prétendaient.
Il était capable, lui aussi, à sa manière.
Ses yeux se portèrent sur le côté, où il vit Audrey décocher des flèches sur un Naga volant. Sans perdre son sourire, il tendit la main droite pour pointer le serpent qui planait dans les airs, puis dit froidement : « Verrouillage ! »
Les mouvements du Naga ralentirent et Dion put sentir son cœur de mana se vider à mesure que les chaînes invisibles de sa volonté se resserraient autour de la bête. Il hurla alors en redirigeant rapidement sa main vers le pont en contrebas et, au moment précis où sa paume s'abattit, la créature fut entraînée par le mouvement. Elle s'écrasa sur le pont, au milieu des restes mutilés de ses semblables.
Elle tenta de se relever, mais le poids écrasant de la poussée cloua son crâne contre la maçonnerie. Puis, ses os cédèrent dans une série de craquements secs et humides, semblables à du bois mort se brisant sous une botte lourde.
Alors que la zone d'effet de la Poussée s'étendait, Ino fit sa part en amenant davantage de cadets dans les airs, tandis que Dion poussait son cri de guerre et projetait encore plus de Nagas vers leur mort.