Chapitre 211
Les hollow dominants étaient humains ? Bien que Cedric fût totalement sous le choc, cela expliquait enfin cette étrange familiarité qu’il ressentait à leur égard.
Argentos soupira, puis poursuivit : « Il y a fort longtemps, notre déesse a quitté le royaume et n’est pas revenue pendant une éternité. C’était étrange, car notre mère ne s’absentait jamais aussi longtemps, mais nous n’avions aucun moyen de savoir où elle se trouvait. Alors, tout le monde a attendu, et jour après jour, nous avons prié pour son retour. Mais elle n’est jamais revenue. Puis, un jour, une maladie mortelle a commencé à se propager parmi les humains du royaume. Personne n’en connaissait la cause, ni comment l’arrêter ; on savait seulement que quiconque succombait à cette peste voyait ses traits fondre pour devenir un masque de chair lisse et sans visage, les laissant tels des carcasses méconnaissables. Nous avons aussi remarqué qu’il était difficile de se souvenir des noms et des visages de ceux qui mouraient de ce mal. Cela nous a fait comprendre qu’il ne s’agissait pas d’une maladie naturelle. Quelque chose de vil et de maléfique était à l’œuvre, et nous n’avions aucun moyen de l’endiguer. »
Il marqua une pause.
Après un long silence, il reprit : « Un par un, les territoires humains ont commencé à tomber. Les humains mouraient par milliers et, avant que nous ne nous en rendions compte, cette cité était le dernier bastion humain du royaume.
« Malheureusement, même nous, nous n’avons pu échapper à la peste. Et ainsi, nous avons tous été infectés. Cependant, alors que nous étions plongés dans le désespoir, notre mère est enfin venue à nous, ou plutôt à moi, à travers une vision. » Il regarda Cedric et, après un instant, ajouta d’un ton sombre : « Quand les autres l’ont appris, ils étaient tous heureux, pensant que nous serions sauvés. Ils croyaient que notre mère ne nous avait jamais abandonnés. Ils ignoraient que l’instruction que j’avais reçue dans cette vision était de nous tuer jusqu’au dernier avant que davantage de gens ne meurent de la peste. Elle a dit que je devais absolument empêcher les gens de mourir de ce fléau. »
Il détourna le regard. « Bien sûr, je ne pouvais contester les paroles de notre dame. Pourtant, j’hésitais à suivre son ordre. C’est alors qu’elle m’a donné sa parole que nous serions tous renaissants. Qu’elle ne nous laisserait pas mourir. »
Sa main trembla. « C’est seulement alors... seulement alors que j’ai accepté la tâche. J’ai mis le feu à la cité pendant que tout le monde dormait. J’ai regardé les flammes consumer les foyers de ceux que j’avais juré de protéger, croyant que la fumée n’était que le début de notre transformation. Je pensais ouvrir la voie à une nouvelle vie, tout comme elle l’avait promis.
« À la fin, je me suis moi aussi laissé consumer par les flammes. »
Il tapota sa poitrine, puis son front, avant de lever légèrement la main sur le côté. Puis il serra son poing tremblant et l’abattit, et une larme coula de son œil, creusant un sillon net à travers la poussière sur sa peau métallique.
« Mais quand je me suis réveillé, » murmura-t-il, la voix brisée, « il n’y avait pas de renaissance. Il n’y avait que la cendre, le silence et cette froide coquille vide. »
Cedric regarda la larme tomber, sentant la pulsation aiguë dans sa tête se synchroniser avec le chagrin de la créature.
Au fond de lui, il ressentit une véritable pointe de pitié pour Argentos. Avoir brûlé son propre peuple sur la base d’une promesse de salut, pour se réveiller dans un corps de métal rouillé, était une horreur qu’il pouvait à peine imaginer. Pourtant, sa sympathie fut rapidement étouffée par le poids écrasant de la révélation. Entre la déesse disparue, la peste qui avait dévoré les humains et la famille royale avec ses royaumes, il y avait tout simplement trop d’informations à traiter.
Après un moment, il demanda doucement : « Alors, elle vous a menti ? »
Argentos ne répondit pas immédiatement. Au lieu de cela, il reporta son regard sur la fresque et fixa l’image délavée de la déesse.
« Une déesse ne ment pas, » finit-il par dire, bien qu’il semblât essayer de se convaincre lui-même. « Elle voit simplement les choses différemment de nous. »
Eh bien, d’une certaine manière, il avait raison.
Ils avaient été renaissants, après tout. Pas exactement de la façon dont ils l’avaient imaginé.
Il soupira, puis ajouta plus tard : « Je ne sais pas où elle est, ni si elle reviendra un jour. Mais sans la déesse, le royaume est condamné à s’effondrer totalement. Entre les ponts qui, un jour, ont soudainement commencé à apparaître dans notre monde pour le relier au berceau, et les étrangers qui se font appeler seigneurs, tout est voué à finir dans le chaos. »
Lentement, il se tourna vers Cedric, puis étudia son visage pendant un long moment.
Finalement, il reprit la parole. « Tu te demandes probablement pourquoi j’ai soudainement décidé de te raconter notre histoire. »
Eh bien, à vrai dire, Cedric se posait la question. Non qu’il y voie un inconvénient. Après tout, il avait effectivement appris quelques petites choses aujourd’hui, sur les dieux et sur leurs royaumes.
Mais... pourquoi Argentos avait-il soudainement décidé de lui dire cela ?
Argentos expira et répondit : « Plus tôt aujourd’hui, j’ai eu une révélation. »
« Hein ? » lâcha Cedric, curieux. « Une révélation ? De la part de la déesse ? »
Argentos secoua la tête. « Non. »
Cedric haussa un sourcil à cette réponse.
Argentos fixa les peintures sur le mur un bref instant avant de poursuivre. « Elle venait du premier héritier de la famille royale. Le dieu de la restauration divine et de la bienveillance. »
Cedric fronça les sourcils.
Le Dieu de la Restauration ?
Pour une raison inconnue, lorsque le nom de ce dieu fut mentionné, Cedric ressentit un vague sentiment de familiarité. Il ne pouvait l’expliquer.
Cependant, presque aussitôt, le mal de tête qui couvait à l’arrière de son crâne explosa en une chaleur blanche aveuglante. C’était comme si une aiguille rouillée s’enfonçait dans sa tempe. Il semblait que l’effet de son attribut ne suffisait plus à atténuer la tension mentale, et il comprit que c’était le signe qu’il devait s’arrêter. Mais plutôt que de céder, il réprima la douleur aussi fort qu’il le put et se força à ne rien laisser paraître.
« C’est donc à cause de cette révélation que tu as décidé de me parler de votre histoire ? » haleta Cedric alors que la pression derrière ses yeux devenait insupportable.
Argentos ne répondit pas immédiatement. Il se tourna pour regarder Cedric, et lorsqu’il remarqua le sang qui suintait désormais des yeux, du nez et de la bouche de ce dernier, il laissa échapper un léger soupir. Puis, finalement, il dit : « Selon le dieu de la restauration divine et de la bienveillance, il a dit que peu lui importait ce que je faisais de toi. Que je te tue ou que je te laisse partir, c’était mon choix. Cependant, il a ordonné que je te raconte au moins mon histoire. »
« Quoi ? »
À cet instant, la tête de Cedric explosa soudainement. Du sang et de la matière cérébrale giclèrent sur le sol, les murs peints et sur Argentos, le baignant dans une épaisse et chaude couche de gore.
Le corps décapité de Cedric s’effondra alors vers l’avant, tachant la pierre d’un cramoisi macabre. Le moignon du cou bouillonna une dernière seconde écœurante avant que le reste de sa force vitale ne s’échappe dans une pulsation lourde et rythmée qui détrempa le sol.