Chapitre 5
Chapitre 5
Traductrice : Karameruhime
« Tu sembles incapable de comprendre qu'il y a des limites à ne pas franchir. »
Varkas dit cela de sa voix habituelle, sans inflexion particulière. Mais son beau visage s'était durci farouchement, comme si sa patience avait atteint ses limites.
Thalia se débattait, tentant de se libérer de son emprise. Varkas, tel un rempart loyal, s'était placé devant le prince héritier et Ayla, bloquant le passage. Il attira Thalia encore plus près et lui dit entre les dents.
« Jusqu'où comptes-tu aller pour être satisfaite ? N'êtes-vous pas satisfaite même après avoir touché le fond ? »
« J’ai touché le fond ? »
Thalia leva le menton avec arrogance et laissa échapper un rire tranchant.
« Noble et illustre futur beau-frère, pensez-vous vraiment connaître ne serait-ce qu’un tout petit peu les profondeurs de la nature humaine ? Ne vous comportez pas de manière si hautaine. »
Elle se pressa contre lui et lui adressa un sourire ambigu. Contrairement aux autres hommes qui perdaient leur contenance rien qu'avec son regard et son parfum, Varkas ne trahissait pas le moindre trouble. Son regard était simplement… las.
Thalia ressentit l'envie d'enfoncer ses ongles, soigneusement limés chaque soir, dans ces yeux froids comme la glace.
« De là où vous êtes, je dois vous paraître bien bas. Mais il te reste encore un long chemin avant d'atteindre le pire. »
Elle plongea son regard droit dans le sien. Dans ses yeux se tapissait une profondeur insondable.
Cet homme finirait par la jeter dans ce gouffre. Alors autant, avant de sombrer, laisser au moins quelques égratignures sur l'avenir de ces gens-là. Ce n'était que justice.
Ses yeux sombres brillaient d'un éclat venimeux et acéré. Varkas, qui regardait ce visage chargé de malveillance, laissa paraître une lueur de danger dans son regard. Ils se fixaient ainsi, comme prêts à s'entretuer, lorsque une voix incroyablement pitoyable se fit entendre derrière lui.
« Varkas. »
L'homme qui fixait Thalia d’un regard perçant, se retourna aussitôt vers sa fiancée.
Ayla arborait une expression si pitoyable qu'elle fendait le cœur de quiconque la regardait. Elle tira doucement Varkas par la manche et dit d'une voix suppliante.
« Je… je voudrais me changer. Voulez-vous bien m'emmener d'ici ? »
« …Comme vous l’ordonnez. »
Varkas passa un bras autour des épaules d'Ayla et se détourna. Comme si l'existence de Thalia avait été entièrement effacée de son esprit, il ne jeta pas un seul regard en arrière tandis qu'il escortait sa fiancée hors de la salle.
Thalia sentit la folie qui la consumait se dissiper d'un coup.
Le vide laissé derrière eux se remplit de désespoir, de douleur et de honte. Mais même au milieu d'une souffrance qui semblait la briser en mille morceaux, elle garda une contenance assurée.
Affichant un sourire arrogant, comme si elle venait de remporter une victoire, Thalia se dirigea vers la table où se trouvaient les boissons et les mets. Les gens s'écartèrent sur son passage, comme pour éviter quelque chose d'inquiétant.
Elle prit une nouvelle coupe avec un geste élégant et nonchalant. Mais avant même d'avoir pu en avaler deux gorgées, le comte Serian, qui l'observait de loin avec une mine consternée, s'approcha précipitamment et lui retira la coupe des mains.
« Il serait préférable de quitter immédiatement la salle de banquet. »
Elle tendit la main vers une assiette de grenades et dit avec désinvolture.
« N’avez-vous pas entendu Son Altesse la Première Princesse dire de profiter du banquet à notre guise ? Je ne me suis pas encore assez amusée. »
« J’admire le courage de Votre Altesse, mais une bête dangereuse vous fixe du regard par-derrière, prête à bondir à tout moment. »
Le comte désigna le prince héritier d'un regard. Comme il le disait, le visage de Gareth était celui de quelqu'un sur le point de dégainer son épée.
De grosses veines saillantes sillonnaient son cou bronze et hâlé, et ses muscles de mâchoire contractés tressautaient légèrement. Il retenait manifestement avec peine son tempérament explosif.
En temps normal, elle aurait cherché à provoquer davantage son frère, pour le pousser à commettre quelque horrible acte. Mais elle n'en avait plus la force.
Thalia cessa de faire semblant et posa la main sur le bras du comte Serian. Elle quitta la salle d'un pas rapide, mais sans pour autant donner l'impression de fuir.
Une calèche attendait déjà devant l'entrée. Le garde qui montait la garde ouvrit la portière, et Thalia monta sur le marchepied. Elle s'apprêtait à s'installer dans le siège moelleux lorsque quelqu'un la poussa brutalement.
Thalia tomba à terre et leva les yeux. Gareth, qui avait écarté son propre garde et passé la tête dans la calèche, la fusillait du regard.
« Nous tolérons à peine ton existence. »
Il l'agrippa par le cou de sa main rugueuse aux muscles saillants. Le garde, incapable de porter la main sur le prince héritier, ne pouvait que crier pour protester.
Gareth ignora le garde qui s'agitait et resserra les deux mains autour de son cou. Par réflexe, Thalia battit des jambes et planta ses ongles dans la main rougie de son frère hors de lui. Mais consumé par la rage, il semblait ne rien ressentir.
Gareth lui dit entre les dents, tout près de son visage.
« Et ça fait très, très longtemps qu'on supporte. »
Les yeux vert clair du prince héritier brillèrent comme des flammes.
« Alors tu n'as plus besoin de te retenir, petite sœur. Nous te haïssons déjà bien assez… »
Gareth lâcha enfin prise et se redressa.
Thalia porta les deux mains à son cou et inspira violemment. Les quintes de toux l'empêchaient de respirer normalement. Le visage écarlate, elle haletait péniblement lorsque la voix sinistre du prince héritier transperça ses tympans.
« Souviens-toi bien. Ta mère qui se pavane, toi, cette bâtarde répugnante qui ose fouler le palais, tout cela n'est que provisoire. »
Puis, avec une amabilité presque ironique, il referma lui-même la portière de la calèche et s'en alla.
Thalia, qui tentait péniblement de se redresser en se tortillant, constata que deux des ongles qu'elle limait soigneusement chaque soir s'étaient cassés. Du sang coagulé perlait au bout de ses doigts tremblants. Elle les regarda vaguement, puis murmura d'une voix qui s'éteignait.
« …Il va falloir les retailler. »
Cette fois plus affûtés. Assez pour transpercer jusqu'aux os.
Un petit rire s'échappa de ses lèvres, comme un souffle.
Elle ne savait pas elle-même pourquoi elle riait.
Le garde inutile qui avait ouvert la portière à la hâte pour vérifier qu'elle allait bien la regardait d'en haut avec un air perdu. Elle devait lui sembler complètement folle. C'était peut-être vrai. Elle était sûrement devenue folle depuis longtemps.
Elle s'allongea sur le plancher sombre de la calèche et ricana longuement.
* * *
Tout le palais impérial était en émoi. La Première Princesse et le Prince héritier devaient en effet partir en pèlerinage quelques jours plus tard. C'était une coutume que les descendants de Darian, le grand empereur qui avait unifié les nations, étaient tenus d'accomplir à leur majorité.
Habituellement, les femmes entreprenaient ce voyage avant le mariage et les hommes après avoir atteint l'âge de vingt ans. Mais suite à l'argument du prince héritier, selon lequel il était tout à fait naturel que deux personnes nées le même jour reçoivent la bénédiction divine le même jour, les préparatifs avaient été faits pour deux.
Pour escorter ces deux personnes dont le rang n'était surpassé que par celui de l'Empereur et de l'Impératrice, une unité d'élite des Chevaliers Impériaux fut déployée. Naturellement, le commandement général de cette expédition était assuré par Varkas, commandant de la Garde Royale. Grâce à cela, Thalia pouvait souvent l'apercevoir, par la fenêtre du palais annexe, s'affairer dans la cour du château.
Aujourd'hui encore, sous une fine pluie, il inspectait l'état de ses armes, de ses chevaux et de son équipement de voyage. Thalia, allongée sur le rebord de la fenêtre, le regardait sans ciller.
Varkas leva la tête pour regarder le ciel, comme pour évaluer l'heure. La vision d'une pluie argentée caressant doucement son visage emplit sa rétine.
Il pleuvait comme ça le jour où elle était tombée amoureuse de lui.
Thalia se souvenait de ce jour-là.