Chapitre 6
Chapitre 6
Traductrice : Karameruhime
C'était peu après qu'elle avait quitté le château des Taren pour entrer au palais impérial.
Sa mère se réjouissait que le nom de sa fille figure enfin dans le registre de la famille impériale, mais Thalia, elle, ne ressentait que de l'aversion pour cet endroit étranger. L'intérêt de Senevier ne portant que sur la rénovation du château, l'angoisse de Thalia n'en était que plus grande.
Le palais était un endroit bien plus austère et intimidant que ce que sa mère lui en avait dit. Où qu'elle aille, des regards suspicieux la suivaient, et ceux qui la servaient étaient bien plus froids que les domestiques des Taren.
Elle se sentait comme une enfant qui avait perdu tout repère. Alors, à chaque occasion, elle s'échappait discrètement de sa chambre et errait aux alentours du palais annexe.
Elle se promenait souvent près des jardins, mais comme Senevier avait fait arracher toutes les fleurs et les arbres du palais pour effacer toute trace de la défunte impératrice, les jardins n'étaient plus qu'un vaste champ de mauvaises herbes.
Heureusement, les rosiers et les arbustes colorés commençaient peu à peu à garnir les abords du palais principal et du palais annexe, mais à l'arrière, là où les travaux de jardinage n'étaient pas encore terminés, seule de la terre nue s'accumulait en désordre. Personne ne venait donc jamais y traîner.
Quand les chuchotements des gens ou les regards froids et persistants devenaient trop lourds à porter, Thalia allait s'égarer dans un recoin isolé des jardins en désordre pour y passer un moment.
Ce jour-là aussi, elle était sortie derrière le palais annexe pour échapper à la servante qui insistait pour lui coiffer les cheveux avec un peigne acéré, sous prétexte de la coiffer au nom de sa mère.
En raison de la pluie qui avait commencé à tomber depuis midi, on ne voyait pas âme qui vive dans les jardins. Thalia s'était recroquevillée dans un coin d'un jardin en travaux, désert, et regardait sans fin les gouttes de pluie tomber.
Depuis combien de temps était-elle là ? Un petit sifflement se fit entendre quelque part.
Thalia, l'air légèrement interloqué, regarda autour d'elle, puis, guidée par quelque chose, se dirigea vers les abords extérieurs du château sous la pluie battante. Là où, encore ce matin, se dressait un grand arbre, il n'y avait plus qu'un profond trou béant.
Thalia s'approcha du tas de terre fraîchement amassé et regarda en bas. Un petit oiseau se débattait dans la boue en poussant de pitoyables petits cris.
« Il est tombé de l'arbre ? »
L'oiseau semblait pouvoir mourir d'un moment à l'autre.
La pluie battante martelait sans relâche son petit corps brun trempé, et des grumeaux de boue noirâtre et gluante enserraient cruellement ses pattes chétives et ses ailes inutiles. Les cris qui s'étaient d'abord succédé sans interruption n'étaient plus qu'un faible tremblement.
Thalia, accroupie, observait la scène en silence lorsque, sans même s'en rendre compte, elle posa le pied dans le trou.
C'était stupide. Malgré ses pas prudents, le sol détrempé s'était transformé en une surface glissante comme de la glace, et ses chaussures furent englouties en un instant.
Elle se tortilla pour dégager son pied. Mais elle perdit l'équilibre et glissa dans la boue.
Thalia, effondrée face contre terre, secoua la tête nerveusement en sentant la boue nauséabonde s'infiltrer entre ses lèvres.
La nouvelle robe verte que sa nourrice lui avait confectionnée était dans un état lamentable, et ses cheveux soigneusement coiffés étaient collés de boue.
Une bouffée de colère et d'agacement la submergea.
Elle se releva et marmonna entre ses dents.
« Un oiseau, je connais ça. Faire une chose aussi stupide… »
Elle tentait de sortir du trou en grognant lorsqu'un nouveau gémissement frêle se fit entendre. Un son si ténu qu'il était difficile à percevoir si on n'y prêtait pas attention, mais pour Thalia, il résonnait comme un cri de détresse.
Elle fit encore quelques pas dans la boue sombre. Alors apparurent, submergées dans la boue, de chétives ailes brunes et une petite tête affaissée.
« …L'oiseau est mort ? »
Elle le souleva délicatement. Le petit corps trempé jusqu'aux os palpitait faiblement dans sa main. Il était encore en vie.
Elle enveloppa le corps à peine tiède entre ses deux paumes et souffla dessus doucement. L'oiseau affaissé remua son petit bec brun et battit péniblement de ses ailes abîmées. Il luttait pour survivre.
En le regardant, quelque chose se serra profondément dans sa poitrine.
Thalia ne savait pas ce que c'était comme sentiment. Elle ne comprenait pas pourquoi ce petit oiseau, qui avait perdu son nid, avait été abandonné même par sa mère, et gisait en tremblant dans la boue, lui faisait si mal au cœur, là, dans le creux de sa main.
Elle serra doucement l'oiseau et le posa contre l'endroit le plus chaud sous son menton. Puis elle leva les yeux vers le talus escarpé fait de boue glissante, d'un regard déterminé.
La pluie qui ne cessait de tomber avait rendu le tas de terre encore plus mou et informe. Elle tenta quelques pas pour tester le terrain, mais il lui semblait impossible de remonter. Pour s'en sortir, il faudrait grimper à quatre pattes comme une bête.
Thalia se mordit les lèvres. Elle ne pouvait pas abandonner le petit oiseau qu'elle venait de sauver, et ne pouvait pas non plus renier sa dignité de princesse pour ramper dans la boue comme un animal.
Alors Thalia resta là, immobile, un long moment, sous la pluie froide et cinglante.
Ce fut à cet instant que, dans le brouillard blanchâtre de la pluie, la silhouette d'un garçon apparut.
Il était très grand et portait la robe noire des novices, la capuche rabattue sur la tête. Mais à travers le rideau de pluie blanche, Thalia pouvait distinguer nettement ses yeux bleus pâle qui brillaient. De beaux yeux, en plus.
« Qu'est-ce que tu fais là ? »
Le garçon aux yeux bleus se pencha vers elle et demanda. Son visage délicat aux traits fins contrastait avec sa voix étrangement froide. Thalia sentit un frisson la parcourir.
Sur le moment, elle mit ça sur le compte du froid. Mais maintenant, avec le recul, elle avait l'impression d'avoir pressenti quelque chose à l'instant où elle avait entendu cette voix. Que ce garçon au visage impassible qui la regardait allait la précipiter dans une souffrance aussi profonde que l'enfer…
Si elle avait clairement identifié ce pressentiment ce jour-là, Thalia aurait jeté sans hésiter le petit oiseau qu'elle berçait tendrement dans sa main dans la boue, et aurait rampé comme un cochon sans la moindre honte pour remonter la pente.
Et elle se serait enfuie le plus loin possible de ce garçon aux yeux bleus. Elle aurait effacé de sa mémoire jusqu'au souvenir de l'avoir vu.
Mais Thalia, qui n'avait que huit ans, ne se doutait pas une seule seconde que ce garçon apparu sous la pluie deviendrait son désespoir. Alors elle le regarda et lui lança, avec sa franchise habituelle et sans mâcher ses mots.
« Tu vois pas ? Je suis tombée dans ce trou et je peux plus remonter. »
Le regard du garçon se fit plus fin. Il semblait vouloir demander ce qu'elle faisait dans un tel endroit au départ.
Mais au lieu de poser la question, il entra dans le trou en glissant presque, indifférent au fait que son pantalon bien taillé et ses bottes en cuir de qualité se couvraient de boue.
Thalia le regarda avec une expression surprise. Elle n'avait pas anticipé qu'un garçon au visage aussi froid, qui semblait ne jamais se laisser déstabiliser, puisse faire une telle chose.
Il marcha d'un pas assuré sur la boue devenue molle comme de la neige fondue. Vu de près, le garçon paraissait encore plus flou que lorsqu'elle le regardait d'en bas. Il semblait avoir une tête de plus qu'elle.
Le garçon s'approcha d'elle à grandes enjambées souples et tendit une main.
« Attrape. »