Chapitre 63
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Traducteur/éditeur : nemui
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◈ Le Chevalier Oublié de la Malédiction ◈
Vol. 4, ch. 2 : Le prix d’une liberté encombrante
──────
Theo, Hugo et Hulk quittèrent la Maison Cinder dans la soirée. Lorsqu’ils arrivèrent dans le District de Bordwa, au nord de Grandrium, la nuit était tombée.
Le District de Bordwa comptait de nombreuses usines et, à cette heure, les ouvriers qui terminaient leur journée s’arrêtaient dans les tavernes pour boire un verre.
Hugo commençait à se diriger vers l’un de ces établissements animés quand Hulk l’attrapa par le col et le retint.
« Retiens bien ça, Hugo. La bière est meilleure après le travail. »
« Hé hé, je plaisantais, patron Hulk… »
Hugo rampait généralement devant toute personne plus âgée que lui.
Pourtant, il prenait de grands airs avec les gens gentils comme JJ et les plus jeunes comme Theo. Il était vraiment irrécupérable.
(Mais avec monsieur Hulk, Hugo ne tirera pas au flanc. Quel soulagement.)
Hulk était un homme immense et intimidant, à la peau brune et au crâne rasé.
Mais il s’efforçait de mener une vie ordinaire et se montrait poli. Quand madame Moran ou Noah, les employés subalternes, peinaient à porter de lourds sacs de blé ou du bois de chauffage, il venait discrètement les aider.
C’était toutefois la première fois que Theo partait en mission avec Hulk.
En demandant l’autorisation de sortir, Hulk avait également obtenu celle de porter une arme. C’est pourquoi il avait une épée à la ceinture.
« Monsieur Hulk, vous ne manifestez pas d’arme avec la Manifestation de l’armement maudit ? »
« Ouais, je ne suis pas doué pour la Manifestation. Rosé non plus. »
Les Marcheurs fous combattaient en transformant la malédiction qui les habitait en pouvoir. Créer des armes ou des armures à partir de cette malédiction s’appelait la Manifestation de l’armement maudit.
L’épée et le bouclier de Theo, la grande faux de Carla, les griffes de Beryl et la tenue de choriste de Hugo en étaient autant d’exemples.
Apparemment, certaines personnes ne recouraient toutefois pas à la Manifestation de l’armement maudit : le pouvoir de leur malédiction servait plutôt à autre chose, comme à renforcer leur corps.
Les capacités physiques de Theo ne s’amélioraient que lorsqu’il utilisait la Manifestation de l’armement maudit, mais les personnes incapables de manifester leur arme étaient apparemment différentes. Dans le cas de Rosé et de Hulk, leurs capacités physiques étaient renforcées en permanence.
« Si ça ne fait que renforcer le corps, on dirait le don 〈Destruction〉 d’un Béni. »
Le sourcil de Hulk tressaillit aux paroles de Theo.
« … C’est possible. »
Sa voix était presque dépourvue d’intonation.
Pour les fidèles de la Croix ailée, être Béni était une immense source de joie.
Dire à quelqu’un de doué physiquement : « Tu es comme un Béni », était un compliment courant.
(Mais eux sont Maudits, en réalité… Dire qu’un Marcheur fou ressemble à un Béni, ça faisait peut-être sarcasme ?)
Theo craignit d’avoir dit quelque chose d’impoli, mais Hulk reprit bientôt son ton habituel.
« Cela dit, je suis moins fort que Rosé. Pour un Chevalier gris, je ne suis pas très puissant. Je compte sur vous, petit Theo et Hugo. »
« Oui ! Comptez sur moi ! »
« Vous pourriez me considérer comme non-combattant, patron Hulk ? Sérieusement, je suis juste quelqu’un d’ordinaire… »
Hugo maugréait, mais sembla soudain penser à quelque chose et posa une question à Hulk.
« Hé, patron Hulk. Le capitaine est doué pour détecter les malédictions, pas vrai ? Il ne pourrait pas se servir de ce don pour chercher le Termea ? »
JJ, le capitaine des Chevaliers gris, était cet homme d’âge mûr qui portait un sac en papier sur la tête. C’était un Marcheur fou dont le haut du visage était noirci. Peut-être à cause de cela, JJ excellait dans la détection des malédictions.
Si Gertrude, la médecin spécialisée dans les Termea, savait examiner une chose en profondeur, JJ, lui, détectait ce qui se trouvait dans une vaste zone.
Pour une mission comme celle-ci, où il fallait retrouver un Termea, il semblait donc préférable que JJ les accompagne.
Mais Hulk répondit d’un air embarrassé :
« Voilà la réponse à ta question : “Ce n’est pas impossible, mais ce n’est pas faisable.” »
« C’est une énigme… ? »
Hugo ronchonna, et Hulk tapota son collier du bout du doigt.
« Le pouvoir du capitaine ne détecte les malédictions que dans un certain périmètre. Autrement dit, il devrait sortir. Sauf que le capitaine ne peut pas quitter les lieux. C’est lui qui tient les rênes de nos colliers. »
JJ pouvait sentir où se trouvaient les Chevaliers gris qui portaient un collier et, si l’un d’eux tentait de fuir, lui trancher la tête.
Autrement dit, la vie de tous les Chevaliers gris reposait entre les mains de JJ.
« Vous comprenez ? Parce que cet homme ne sort pas, nous avons une certaine liberté de mouvement. »
Hugo retint son souffle.
Theo réfléchit lui aussi au sens des paroles de Hulk et comprit le poids de la responsabilité qui pesait sur JJ.
À bien y penser, Theo n’avait jamais vu JJ quitter la Maison Cinder.
Cet homme ne pouvait pas sortir de la Maison Cinder. En échange de cette restriction, il avait garanti la liberté des Chevaliers gris.
« Vous aussi, vous devriez être reconnaissants envers le capitaine. C’est grâce à lui qu’on peut circuler avec une certaine liberté… Avant, c’était bien pire. »
Voyant Theo et Hugo se taire, Hulk prit délibérément un ton plus enjoué.
Comme pour signifier que ces sombres pensées suffisaient.
« Bon, inutile de chercher à l’aveuglette. On va d’abord voir un courtier en renseignements. »
Un courtier en renseignements ! Theo ouvrit de grands yeux. Il avait croisé ce terme dans des livres, mais n’en avait jamais rencontré un en personne.
Les courtiers en renseignements existaient donc vraiment ! Fébrile, Theo demanda :
« Euh, ce courtier travaille exclusivement pour les Chevaliers gris ? »
« Non, c’est une de mes relations personnelles… même si le capitaine me demande parfois de lui transmettre des requêtes. Cette fois encore, il m’a confié de l’argent pour obtenir des renseignements. »
Sur ces mots, Hulk s’engagea dans une ruelle d’un pas assuré.
Ils finirent par arriver au rez-de-chaussée d’un vieil immeuble.
Hulk frappa à la porte selon un rythme particulier — toc, toc, toc, toc, toc — puis lança : « C’est moi. » La porte s’ouvrit de l’intérieur.
L’homme qui apparut était d’âge mûr, maigre et brun de peau. Il portait des vêtements miteux et une barbe lui couvrait le bas du visage.
Par habitude, Theo le salua.
« Bonsoir ! Je m’appelle Theo, je suis un Chevalier gris… »
« Les deux autres n’entrent pas. »
L’homme d’âge mûr répondit sèchement, en fusillant Theo et Hugo du regard.
Hulk se plaça devant lui et lui barra la vue.
« Je ne veux pas laisser deux gamins dans une ruelle pareille. »
« Alors ne les amène pas. »
« C’est le travail. Tu comprends. »
« Garder des gosses ? »
« Ces deux-là sont aussi des Chevaliers gris. »
L’homme d’âge mûr se pencha pour regarder par-dessus l’épaule de Hulk, puis dévisagea tour à tour Theo et Hugo.
Il fronça alors le nez, sans dissimuler son aversion.
« … Je refuse. Surtout le petit blond. Il a exactement la tête d’un noble d’Erington. »
Theo resta sans voix. Personne ne lui avait jamais dit une chose pareille.
Hulk souffla du nez, puis baissa les yeux vers Theo et Hugo.
« Désolé, petit Theo. Attends dehors avec Hugo. Si un mauvais rabatteur vous cherche des noises, frappe cette porte aussi fort que tu peux. »
« … Oui. Je comprends. »
Theo recula d’un pas et Hulk franchit le seuil.
La porte se referma aussitôt, puis le bruit du verrou résonna avec une force étrange.
Tandis que Theo baissait les yeux, Hugo lui demanda, surpris :
« Hein ? Quoi, ça t’a vraiment vexé ? »
C’était bien le cas. Theo était habitué à ce qu’on l’oublie, mais il ne l’était pas vraiment à ce qu’on lui témoigne une hostilité aussi manifeste.
L’animosité du courtier en renseignements différait légèrement de celle que Keith avait subie dans le District sacré de Reyel.
C’était un dégoût plus profond, nourri par le poids de l’Histoire.
« Personne ne m’avait jamais dit quelque chose comme ça… »
À Worg, la ville minière, personne ne lui avait jamais dit quoi que ce soit de semblable.
La malédiction de l’Oubli y était pour quelque chose, mais il le devait sûrement aussi à la famille Lawrence : Duncan, ancien Chevalier sacré, Olivia, religieuse, et Allen.
Les habitants de Worg faisaient confiance à la famille Lawrence. C’était pour cela qu’ils avaient aussi accepté Theo.
Hugo baissa la voix.
« Ce courtier en renseignements est sûrement un Dig. »
Les Digs étaient des gens à la peau brune qui vénéraient des dieux différents de celui de la foi de la Croix ailée. Ils vivaient principalement dans la clandestinité, au sud du continent, et on disait aussi qu’ils descendaient d’envahisseurs.
On savait toutefois peu de choses sur leur foi.
« Alors, monsieur Hulk aussi… ? »
« Qui sait. Tous ceux qui ont la peau brune ne sont pas des Digs. Et puis, les Digs sont des sauvages incivilisés avec qui on ne peut pas raisonner. Quelqu’un d’aussi instruit que patron Hulk ne peut pas être un Dig. Probablement. »
Theo avait l’impression de se retrouver face à une réalité qu’il avait rarement entrevue lorsqu’il était apprenti mineur à Worg.
Du bout des doigts, il pinça la mèche tressée qui lui tombait sur l’épaule.
(Est-ce que j’ai l’air d’un noble d’Erington… ?)
Il était vrai qu’à Worg, personne n’avait les cheveux blonds et les yeux verts.
Mais à l’époque, Theo ne savait pas encore qu’il était un Marcheur fou. Il avait donc supposé que son apparence était simplement très banale, au point qu’on l’oubliait facilement.
Theo ne se préoccupait guère de ses origines.
Penser à sa véritable famille lui donnait l’impression de trahir les Lawrence et le faisait culpabiliser.
(De toute façon, mes vrais parents m’ont sûrement abandonné parce que je suis Maudit…)
Tandis que Theo détournait ses pensées, décidé à ne pas s’attarder davantage sur la question, la voix chantante d’une jeune femme lui parvint.
« “La la la, la la la, je veux qu’on me trouve mignonne. Hé, regardez par ici. Aujourd’hui, je suis numéro un sur le continent. La plus mignonne de toutes.” »
C’était une chanson enjouée et entraînante, destinée aux jeunes.
Mais surtout, ses paroles débordaient d’un amour de soi presque rafraîchissant d’impudeur. Les personnes plus âgées auraient probablement froncé les sourcils, la jugeant vulgaire ou déconcertante.
À vrai dire, Theo avait des goûts musicaux démodés. Il aimait les chansons classiques. Selon Allen, cela faisait de lui « un vieux bonhomme ».
Aussi, plutôt que d’aimer ou de ne pas aimer la chanson qu’il entendait, Theo ne pouvait que se dire : Je ne connais pas cette chanson.
La voix était pourtant pleine de vie et de joie, et l’ambiance que la chanson créait lui plaisait.
Theo entendit des passants murmurer : « C’est la chanteuse Lily. »
La chanteuse Lily. C’était une artiste populaire à Grandrium.
Theo passa timidement la tête hors de la ruelle.
Une jeune fille chantait devant une place, dans la rue principale.
Elle portait une jupe courte qui s’arrêtait au-dessus des genoux, le genre de tenue qui aurait fait froncer les sourcils aux personnes plus âgées. Ses cheveux noirs étaient attachés très haut en deux couettes, comme les oreilles de lapin que Carla avait imitées.
(Une fille habillée comme ça à cette heure-ci… Elle ne risque rien… ?)
Theo s’inquiétait pour elle, mais Hugo observait la chanteuse avec une expression pleine de curiosité et de désir.
À la vue des genoux de la chanteuse Lily, que sa jupe courte laissait à découvert, la lèvre supérieure de Hugo sembla s’allonger.
(La lèvre supérieure peut vraiment s’étirer autant…)
Theo en était presque impressionné lorsque, soudain, elle reprit sa longueur normale.
« Hein ? » marmonna Hugo en étudiant le visage de la jeune fille d’un air soupçonneux.
« Qu’est-ce que cette femme fait ici ? »
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