Chapitre 6
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Traducteur/éditeur : nemui
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◈ Le Chevalier Oublié de la Malédiction ◈
Vol. 1, ch. 6 : Grand frère, glouton éternel
──────
Theo jaillit de l’auberge où logeaient Elbert et les autres, puis s’enfuit en mettant le plus de distance possible entre lui et elle.
Il courut à travers la foule, vers les endroits les moins fréquentés. Il courut.
Quelques adultes s’inquiétèrent un instant pour l’enfant qui courait le visage défait, mais ils ne tardèrent pas à se désintéresser de lui et poursuivirent leur chemin. Dans cette ville, on oubliait toujours Theo.
Pathétique. Seul. Triste. Frustré. Submergé par ces sentiments, il avait envie de se donner des coups de poing pour avoir menti.
« Theo ! »
Une voix appela Theo à travers la foule. C’était Allen.
Theo s’arrêta. Une grande silhouette aux cheveux bruns accourait vers lui. Son ami d’enfance, qu’il connaissait si bien. D’ordinaire, la vue d’Allen l’aurait soulagé, mais la culpabilité lui faisait tourner la tête.
« Je me suis inquiété en ne te trouvant pas à la librairie. Où étais-tu ? »
« … Désolé. »
C’est vrai. Theo avait laissé Allen derrière lui en lui disant qu’il allait prendre de l’avance jusqu’à la librairie.
Il avait fui Allen et Marina. Il avait fui Elbert et Beryl. Aujourd’hui, il n’avait fait que s’enfuir.
Il ne voulait pas se détester plus qu’il ne le faisait déjà. Alors Theo se résolut à dire la vérité à Allen.
« J’ai rencontré le seigneur Elbert, le héros. Quand je me suis blessé, il m’a soigné. »
« … Alors tu as fait un rêve. Où est-ce que tu as fait ta sieste ? »
Theo se retint de toutes ses forces de lui coller son poing dans la mâchoire.
« Prends-moi au sérieux ! Le seigneur Elbert connaissait papa Duncan ! Il a dit que papa Duncan était son bienfaiteur ! C’est pour ça qu’il veut faire de toi, Allen, le fils de Duncan, son écuyer ! »
« … Quoi ? »
Allen mit un moment à assimiler les paroles de Theo.
Il fronça les sourcils avec une insistance inhabituelle, comme s’il réfléchissait sérieusement à la question. Puis, après mûre réflexion, il déclara d’un ton parfaitement sérieux :
« Dans ce cas, Theo peut prendre le nom d’Allen. Bonne chance, Allen. »
« Hé, ne donne pas ton propre nom comme ça, à la légère ! »
« Mais tu voulais devenir chevalier plus que tout. Et devenir Chevalier sacré du District sacré de Reyel, ce n’est pas à la portée de tout le monde. Tu ne peux pas laisser passer cette chance. »
« Mais… ! »
Le reste de ses paroles resta coincé dans la gorge de Theo.
Il ouvrit et referma la bouche plusieurs fois, avant de parvenir enfin à murmurer :
« Je ne suis pas le fils de Duncan Lawrence… »
Theo ne portait pas le nom de Lawrence, et n’avait jamais accompli les démarches pour être adopté par la famille Lawrence.
Allen, Olivia et même Duncan, de son vivant, l’avaient maintes fois pressé de mener l’adoption à bien. Mais Theo s’y était obstinément refusé.
Dans le coin, il n’était pas rare de ne pas avoir de nom de famille, et cela ne posait aucun problème. Ils avaient plus ou moins accepté son explication : si sa véritable famille était retrouvée un jour, les papiers deviendraient compliqués à régler.
Mais Theo avait une autre raison de refuser d’être adopté par la famille Lawrence. Il ne voulait pas dire à Allen de quoi il s’agissait.
Combien de temps resta-t-il là, les yeux baissés, à se mordre la lèvre ?
Soudain, quelque chose s’agita devant lui dans un bruissement. C’était un paquet en papier qu’Allen lui tendait.
« Marina m’a dit de les manger avec toi. Allons manger là-bas. »
« … D’accord. »
C’étaient des pâtisseries que Marina avait offertes à Allen pour le remercier de la veille. Theo avait cru qu’elle avait complètement oublié quelqu’un d’aussi facile à ne pas remarquer que lui.
Il essuya du revers de sa manche les larmes qui lui montaient aux yeux.
Les deux garçons s’adossèrent à un mur tout proche et mangèrent les douceurs offertes par Marina. Les biscuits à la cannelle étaient délicieusement sucrés ; Theo eut envie d’un café.
« Quand même, je ne savais pas que papa avait été le bienfaiteur du héros Elbert… Il lui a peut-être offert du pain pressé. »
« C’est plutôt toi qui ferais ça, Allen. Le seigneur Elbert a dit que papa Duncan s’était blessé à la jambe en le protégeant. C’est pour ça qu’il se sent redevable envers lui. »
Allen croqua dans son biscuit, prit le temps de le savourer et de l’avaler avant de répondre.
« Papa, c’est papa, et moi, c’est moi. Je ne veux pas qu’il s’acquitte de sa dette envers papa par mon intermédiaire. »
Tout Allen, ça.
Le fait que son père ait autrefois été un Chevalier sacré ne lui semblait même pas particulièrement important. Plus encore, il n’aimait pas qu’on le traite différemment ou qu’on attende quelque chose de lui à cause de son père.
« Je comprends ce que ressent le seigneur Elbert. Papa Duncan n’aurait pas accepté ce genre de faveur. Alors, forcément, il veut faire quelque chose pour sa famille, au moins. »
En mordant dans un autre biscuit, Theo se remémora Duncan, disparu depuis.
Duncan était si insouciant qu’il était difficile de croire qu’il fût le père d’Allen. Jovial et généreux, il ébouriffait les cheveux de Theo et lui disait : « Ne te prends pas la tête pour des broutilles », chaque fois que celui-ci hésitait.
C’était le genre d’homme à élever les enfants en les couvrant d’éloges. Quand ils s’entraînaient à l’épée, il les félicitait jusqu’à les embarrasser. « Vous êtes des génies, tous les deux ! De futurs héros ! Appelez-vous les Ailes jumelles de Worg ! » lançait-il, toujours prompt aux grandes déclarations.
Allen tenait de sa mère pour l’apparence et le caractère, mais son talent à l’épée et son appétit démesuré, teinté de malice, lui venaient indéniablement de son père.
(… Ça me rappelle des souvenirs.)
La conversation avec Allen, toujours aussi décontracté, ramena peu à peu Theo à son état habituel.
« Rentrons, Allen. J’ai soif. »
« Ouais. Les biscuits m’ont donné faim. »
« Comment ça peut te donner faim ? »
Le garçon qui mangeait sans arrêt depuis le matin parla comme si cela n’avait rien d’étrange.
« Quand on mange quelque chose de sucré, on a envie de salé, non ? »
« Tu viens de manger du pain pressé ! »
Ils se décollèrent du mur en même temps et se mirent en marche.
« En alternant sucré et salé, je deviens une machine à mouvement perpétuel. »
« Comment tu fais pour sortir des absurdités pareilles ? En plus, tu tires ton énergie de l’extérieur, donc tu n’es pas une machine à mouvement perpétuel. Tu es juste un glouton éternel, Allen. »
« “Glouton éternel”, c’est pas un peu ridicule, aussi ? »
Marcher côte à côte, comme d’habitude, à leur allure habituelle, sur leur chemin habituel. Theo savait à quel point ces moments étaient précieux.
Il était presque midi. Olivia avait-elle déjà commencé à préparer le déjeuner ?
Quand ils lancèrent ensemble : « On est rentrés », une voix qui n’était pas celle d’Olivia leur répondit de l’intérieur.
« Ah, vous voilà. »
« Salut. »
Elbert et Beryl étaient assis devant la table de la salle à manger.
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