Chapitre 50
Traductions WeTried
Traducteur/éditeur : nemui
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◈ Le Chevalier Oublié de la Malédiction ◈
Vol. 3, ch. 8 : Le glouton éternel et l’homme prudent
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Le District sacré de Reyel, où se trouvaient le Saint-Siège et le quartier général de l’Ordre des chevaliers sacrés, se situait de l’autre côté du fleuve, face au Château de Gordreil, dans la capitale, Grandrium.
Dans la calèche qui les conduisait au District sacré de Reyel, Theo poussa un cri d’émerveillement devant l’immense muraille qu’il apercevait par la fenêtre. Le District sacré de Reyel était entouré d’un rempart destiné à tenir les intrus à l’écart.
À mesure que la calèche approchait, la muraille gigantesque semblait se dresser toujours plus haut devant eux.
« C’est incroyable. J’étais déjà impressionné de loin, mais la voir d’aussi près, c’est encore autre chose. »
« Hé, ne t’emballe pas comme ça. C’est gênant. On dirait un plouc de la campagne. »
À côté de Theo, tout excité, Hugo croisa les bras et se donna des airs de citadin.
Difficile de croire qu’il était si tendu à l’idée de rencontrer le prince héritier Richard.
Hugo répétait d’ordinaire : « Je suis crevé », « Même pas en rêve » et « Quelle galère », mais apparemment, après avoir rencontré le prince héritier Richard et en sachant qu’il allait être reçu par le Pape, lui aussi pouvait se laisser gagner par l’enthousiasme.
« Hugo, tu es déjà venu au District sacré de Reyel ? »
« Je faisais partie du Chœur de la cathédrale de Mercliff. J’ai chanté plusieurs fois aux festivals du District sacré de Reyel. »
La cathédrale de Mercliff était la plus grande de Grandrium. Son chœur était donc, tout naturellement, composé de l’élite. Theo fut sincèrement impressionné.
« Hugo, tu es incroyable. »
« Eh bien, quand on est un homme comme moi, ce genre de choses, c’est rien. »
« Tu es incroyable, mais tu devrais être un peu plus modeste. »
« Pourquoi tu me complimentes pour aussitôt me rabaisser ? »
« Ça suffit, tous les deux. Nous arriverons bientôt à la porte ouest. Profitez-en pour remettre vos vêtements en ordre. »
L’administrateur Archibald les rappela à l’ordre depuis la banquette d’en face.
Archibald accompagnait Theo et Hugo lors de ce voyage au District sacré de Reyel.
Theo obéit et rajusta son col. Bien sûr, il portait dessous un tour de cou noir. Celui-ci faisait partie du pouvoir de JJ et permettait à ce dernier de connaître la position de la personne qui le portait.
Theo vérifia ensuite ses boutons et les plis de ses vêtements. Lenny n’était pas dans sa poche aujourd’hui. Il était resté à la Maison Cinder.
Theo avait demandé à Beryl de veiller sur Lenny, pour empêcher Gertrude de disséquer la petite créature. À cette heure, Lenny devait sans doute se rouler aux pieds de Beryl.
(Au bout de ce Pont d’Acier rouge se trouve le District sacré de Reyel…)
Après avoir fini son inspection, Theo saisit sa petite tresse, sa marque de fabrique.
Derrière la grande porte qui se dressait devant eux se trouvaient le Saint-Siège et le quartier général de l’Ordre des chevaliers sacrés. Autrement dit, Allen était là aussi.
« Administrateur Archibald, une fois la réunion terminée, pourrais-je aller voir quelqu’un que je connais à l’Ordre des chevaliers sacrés ? Juste un petit moment… »
« Non. La visite d’un Chevalier gris au District sacré de Reyel n’est absolument pas la bienvenue. C’est une situation exceptionnelle. Vous devrez vous faire discret et, dès que votre entretien avec Sa Sainteté le Pape sera terminé, vous rentrerez sans tarder à la Maison Cinder. »
Theo s’attendait à ce refus catégorique et n’insista pas.
Mais Hugo, qui avait entendu leur échange, le regarda avec étonnement.
« Hein ? Quoi ? Tu connais quelqu’un à l’Ordre des chevaliers sacrés ? »
« Celui qui m’a recueilli, quelqu’un qui est comme un grand frère pour moi, est un Chevalier sacré. Il s’appelle Allen. C’est un génie de l’épée, il voit les choses dans leur ensemble et il sait bien enseigner. Après la mort de papa Duncan, Allen m’a entraîné… »
Theo parlait si vite qu’Hugo lui lança un regard peu convaincu.
« Tu le complimentes sans réserve. Mais avec moi, tu me fais un compliment pour aussitôt me rabaisser. »
Bien sûr, Theo ne croyait pas qu’Allen était un saint.
Allen était un glouton invétéré, détestait se casser la tête, dormait n’importe comment, pliait le linge à la va-vite et réglait les disputes à coups de poing dès qu’elles devenaient trop pénibles. Mais c’étaient là des reproches qu’il devait autant que possible lui faire en personne.
(Allen, j’espère que tout va bien pour toi… J’espère que tu ne m’as pas oublié.)
Allen était Béni, si bien que la Malédiction de l’Oubli de Theo n’avait aucun effet sur lui.
Malgré tout, Theo craignait qu’Allen ne s’amuse tellement dans son nouvel environnement, au sein de l’Ordre des chevaliers sacrés, qu’il ait fini par l’oublier complètement.
« Rien d’étonnant de la part d’Allen ! Tu es bien le fils de Duncan Lawrence ! »
« C’est toi qui mérites de devenir l’écuyer du seigneur Elbert ! »
« Tu es incroyable, Allen ! Tiens, mange donc tout ce pain pressé ! »
Dans l’imagination de Theo, Allen était entouré de Chevaliers sacrés, occupé à s’empiffrer de pain. Il arborait une expression si stupide que c’en était exaspérant.
(S’il m’a oublié, je lui écraserai une miche bien dure en pleine figure !)
Theo était généralement gentil et doux, mais avec Allen, il s’emportait facilement et n’hésitait pas à le frapper.
C’était tout simplement ça, les frères, se dit Theo.
* * *
Au moment où Theo prenait cette résolution dangereuse, Allen Lawrence posait une question à son aîné parmi les Chevaliers sacrés, Oswald Gregory.
« Os, tu crois que… tout le monde me déteste ? »
« Toi… »
Oswald gémit à voix basse. Il était étendu face contre terre sous le postérieur d’Allen, assis sur lui.
Cette conversation eut lieu juste après qu’Allen eut complètement battu Oswald à l’entraînement à l’épée.
« De toutes les choses à demander, c’est vraiment le moment que tu choisis ?! »
« Je me suis dit qu’en faisant ça, tu n’aurais pas à voir ma tête triste… »
« Si tu as le temps de te soucier de ce genre de choses inutiles, descends de moi ! »
« D’accord », répondit Allen sans entrain en se relevant.
Le quartier général de l’Ordre des chevaliers sacrés comptait plusieurs terrains d’entraînement, mais celui-ci n’en était pas un. Ce n’était qu’un jardin à l’arrière.
Il était assez dégagé et recevait pas mal de soleil. On venait souvent s’y dégourdir les jambes sans avoir à réserver un terrain d’entraînement.
« Le pire, c’est que personne ne veut s’entraîner avec moi. Tu es le seul à accepter de m’accompagner, Os. »
Allen grommela comme un enfant boudeur, mais il comprenait bien la situation.
Parmi les gens qui participaient aux entraînements, Oswald était le seul à pouvoir rivaliser avec lui.
Pour le moment, le Commandant Elbert Randolph, à la tête de la première division des Chevaliers sacrés, était accaparé par son travail au District sacré de Reyel. Son écuyer Allen était donc pratiquement en attente.
Durant ses premiers jours après son arrivée, il avait été raisonnablement occupé à découvrir les installations et à faire évaluer la puissance de ses bénédictions par une Sainte Vierge. Mais, ces derniers temps, il s’ennuyait à mourir.
C’était pour cela qu’il voulait s’entraîner, de préférence dans des conditions proches d’un vrai combat, mais il n’avait personne contre qui se battre.
Il avait donc négocié avec Oswald Gregory — c’est-à-dire qu’il l’avait harcelé jusqu’à ce qu’il cède — et ils s’entraînaient dans le jardin à l’arrière.
« Quel problème… Je dois devenir plus fort. »
« Tu es déjà assez fort. »
Allen ne contesta pas les paroles d’Oswald.
Avec deux bénédictions, Allen possédait simplement des capacités physiques hors du commun. Ajouté à son talent naturel pour l’épée, cela lui permettait de dominer la plupart de ses adversaires.
Mais seulement si son adversaire était humain.
« Par exemple… imaginons que je rosse mon petit frère sans le vouloir, au point de le faire pleurer, et que je m’effondre complètement… »
« Attends. Dans quel genre de situation ça pourrait arriver ? »
« Ensuite, je pars à la recherche de mon petit frère que j’ai fait pleurer et je rate le déjeuner. Puis, alors que je meurs de faim, je tombe sur une Queue de douleur de cinquième catégorie. »
« Tu parles bien de celle qui est apparue à Worg le mois dernier… »
« Je n’ai qu’une épée d’entraînement en bois à la main. Et je dois me battre tout en protégeant ma mère et mon petit frère. Je veux devenir assez fort pour vaincre un Termea dans une situation pareille. »
Oswald fronça les sourcils au maximum et prit un air maussade.
Pour Oswald, prudent au point de faire passer la préparation avant tout, c’était sans doute exactement le genre de situation qu’il ne voudrait jamais affronter.
« Avant de perfectionner ta technique à l’épée, prépare-toi minutieusement et veille à ta condition physique pour ne jamais te retrouver dans une telle situation. Et chéris ton petit frère. »
Sans qu’on ait besoin de le lui rappeler, Allen mangeait bien, dormait bien et chérissait son petit frère.
Maintenant qu’il était Chevalier sacré, on lui avait aussi remis une épée en Acier rouge ; il n’avait donc plus à craindre de devoir affronter un ennemi avec une épée d’entraînement en bois.
Malgré tout, il y pensait.
« Je n’ai pas réussi à vaincre ce Termea. C’est le héros Elbert Randolph qui l’a fait. C’est la réalité. »
Allen avait le don d’observer objectivement ses propres mouvements et ceux des autres, avec une grande hauteur de vue.
Il comprenait instinctivement à quelle distance il devait se trouver pour qu’une attaque porte, quelle impression ses mouvements donnaient à son adversaire, et ainsi de suite. C’était ce talent qui faisait de lui un génie de l’épée.
Mais il lui était difficile d’en tirer parti contre les Termea.
Les Termea empruntaient des caractéristiques à de nombreuses espèces de créatures et se déplaçaient d’une façon qu’Allen ne pouvait pas prévoir.
« … Dans un duel à l’épée, en un contre un, tu pourrais probablement vaincre le Commandant Randolph, toi aussi. »
« C’est vrai. Mais le Commandant Randolph est celui qui tue les Termea plus vite que quiconque. »
Chez les humains, leurs articulations déterminaient les mouvements qu’ils pouvaient effectuer. Allen savait de combien il devait esquiver pour ne pas être touché, où se situerait un angle mort et où frapper pour empêcher quelqu’un de bouger.
Mais les Termea n’obéissaient pas à ces règles.
Leur corps entier leur servait d’organe sensoriel ; il était donc inutile d’essayer de lire leur regard. Alors qu’il croyait avoir esquivé une attaque, une Queue de sang surgissait d’un endroit inattendu. Ils multipliaient les mouvements qu’il ne pouvait pas anticiper.
Pour Allen, les Termea étaient des adversaires particulièrement difficiles à combattre.
« Je peux lire les mouvements des humains avec une grande précision, mais ceux des Termea sont difficiles à prévoir. C’est pour ça que je veux apprendre à les combattre ici. »
Oswald écouta la déclaration d’Allen avec un air partagé, mais avec sérieux.
Allen aimait cette sincérité chez Oswald, et c’était pour cela qu’il lui avait précisément demandé de s’entraîner avec lui.
« Ah, au fait, Os. Essaie de bouger comme un Termea, maintenant. Tu sais, en te tortillant dans tous les sens. »
« … Tu crois que tu peux me demander n’importe quoi sous prétexte que je suis ton adversaire ? Franchement, plus je t’entends, plus je compatis avec ton petit frère. »
« Tu es quelqu’un de bien, Os. Tu te soucies de Theo. »
Pour Allen, quiconque se souciait de Theo était généralement quelqu’un de bien.
Oswald pinça les lèvres, mécontent.
« … Ce n’est pas comme si je me souciais de lui. »
« Mais si. Mon petit frère est un bon garçon, pas vrai ? Il est intelligent, courageux et attentionné. Chez nous, il est connu comme le petit idiot plein d’égards… »
Allen s’apprêtait à se lancer dans un éloge de son petit frère quand il aperçut quelqu’un approcher depuis l’ombre d’un bâtiment et se tut.
Le garçon semblait avoir le début de l’adolescence, à peu près l’âge de Theo. Ses cheveux noirs étaient en bataille. Un instant plus tard, Oswald le remarqua à son tour.
Allen supposa que le garçon avait quelque chose à demander à Oswald, mais celui-ci le regardait droit dans les yeux.
D’une voix forte, le garçon lança :
« Allen Lawrence ! Affronte-moi ! »
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