Chapitre 45
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Traducteur/éditeur : nemui
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◈ Le Chevalier Oublié de la Malédiction ◈
Vol. 3, ch. 3 : Enchanté de vous rencontrer, et adieu
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Theo aimait toutes sortes de champignons. Il était ravi d’en trouver dans sa soupe ou ses pâtes, et les champignons étaient sa garniture préférée dans le pain pressé.
Les champignons frais étaient délicieux simplement grillés jusqu’à ce qu’ils grésillent, avec une agréable fermeté sous la dent. Les champignons séchés, dont la saveur s’était lentement concentrée, étaient tout aussi bons.
Et maintenant, après avoir terminé son entraînement matinal, Theo était touché par les champignons et les olives maison conservés dans l’huile de Mme Moran.
Les champignons et les olives finement hachés avaient été parfumés aux herbes et à l’ail, puis conservés dans l’huile. C’était délicieux, étalé généreusement sur une tranche de pain grillé. Il avait l’impression de pouvoir en manger tranche après tranche.
« Mme Moran, c’est vraiment délicieux ! J’adore les champignons… ! »
« Oh, j’en suis ravie. »
Mme Moran, l’une des employées subalternes des Chevaliers gris, était une femme élégante aux cheveux blonds striés de blanc, soigneusement rassemblés derrière sa tête. Avec Noah, un autre employé subalterne, elle s’occupait de toutes les tâches ménagères à la Maison Cinder.
Elle prit un carnet dans un coin du placard et y écrivit quelques mots.
« Theo → Champignons et olives conservés dans l’huile »
Apparemment, elle notait les plats préférés de chacun.
Theo cessa de manger et leva les yeux vers Mme Moran.
« Vous… vous le notez ? »
Theo, qui portait la Malédiction de l’Oubli, était difficile à retenir pour les gens ordinaires.
C’était pourquoi Mme Moran, Noah et l’administrateur Archibald vérifiaient l’affiche au mur, où l’on pouvait lire : « Si ce visage vous semble familier : Theo et l’Oubli. »
Theo avait cru que ce carnet faisait partie de leurs efforts, mais apparemment, ce n’était pas le cas.
« Hé hé. Je fais ça depuis longtemps. Même sans la Malédiction de l’Oubli, les gens oublient. »
Mme Moran ouvrit le carnet pour le montrer à Theo.
Elle y consignait les goûts et les aversions des Chevaliers gris, ainsi que les aliments qu’ils digéraient mal.
Chacun de ces plats devait être lié à des souvenirs que Theo ignorait.
« Même si tu n’avais pas ta malédiction… Je suis désolée, mais je suis sûre que j’oublierais toutes sortes de choses. Après tout, je suis déjà une vieille femme. »
Theo, qui portait la Malédiction de l’Oubli, était obsédé par le fait qu’on se souvienne de lui.
Mais les gens oubliaient, que Theo ait ou non sa malédiction. Il ne trouvait pas cela cruel.
Mme Moran effleura doucement de ses doigts ridés les mots inscrits sur une recette.
« Où j’ai appris à préparer un plat, avec qui je l’ai mangé, qui l’aimait… Même si j’oublie ce genre de souvenirs, n’est-ce pas étrange ? Mes mains, elles, se souviennent parfaitement de la façon de le préparer et de l’assaisonner. »
Mme Moran releva la tête et regarda Theo.
Ses yeux se plissèrent, comme si elle cherchait à graver le visage de Theo dans sa mémoire.
« Un jour, je t’oublierai peut-être, Theo… mais je pourrai toujours préparer les plats que tu aimes. Même quand je ne serai plus là, quelqu’un pourra consulter cette recette et la faire pour toi. C’est ainsi que quelque chose demeure en nous, même quand on a oublié. »
L’Oubli terrifiait Theo, mais, en vérité, oublier était naturel.
Theo luttait contre l’oubli, pourtant la façon de vivre de Mme Moran le toucha quelque peu.
(Même si quelqu’un oublie, il reste quelque chose…)
Une douleur ténue lui piqua la poitrine. Theo y posa la main et suivit des yeux les lignes du carnet.
Il y avait dans les registres des noms que Theo ne connaissait pas.
Peut-être s’agissait-il de personnes affectées en première ligne à West End, ou de ceux qui étaient morts au combat.
Intrigué, Theo demanda :
« Vous travaillez ici depuis longtemps, Mme Moran ? »
« Voyons… cela fait neuf ans, maintenant ? Je dois être l’une des anciennes, ici. »
Mme Moran était une personne ordinaire, pas une Marcheuse folle.
Quelles circonstances l’avaient amenée à travailler à la Maison Cinder pendant près de dix ans ?
Theo y réfléchit dans un coin de son esprit tout en parcourant les mots du carnet.
La douceur de son écriture et les notes qui veillaient à la santé des Chevaliers gris témoignaient de la bienveillance de Mme Moran.
À cet instant, Beryl entra dans la salle à manger. C’était une femme à la peau sombre et aux cheveux couleur sable. En apercevant Theo, elle lui adressa un salut nonchalant de la main.
« Hé, Theo. Viens rencontrer ta grande sœur et la professeure Gertrude. »
Gertrude. Ce nom figurait aussi dans le carnet. À côté, on pouvait lire : « Attention à ne pas boire trop de café. »
Mme Moran s’adressa doucement à Theo :
« Gertrude est responsable de l’infirmerie de la Maison Cinder. Elle se rend aussi souvent au centre de recherche d’Erington. »
« Euh, c’est… une doctoresse ? »
La question de Theo sembla embarrasser Mme Moran. Pour une raison ou une autre, Beryl aussi esquissa un sourire entendu.
« Je crois qu’elle a ouvert plus de Termea que d’humains. »
Voilà une chose alarmante à entendre sans prévenir.
Theo se figea, et Beryl poursuivit d’un ton particulièrement enjoué :
« Enfin, tu comprendras en la rencontrant. Ta grande sœur viendra aussi. »
* * *
« Eh bien, eh bien, Theo. Enchantée de te rencontrer, et adieu. »
Celle qui avait parlé comme une assassine sur le point de tuer quelqu’un était une femme d’une trentaine d’années, un léger sourire aux lèvres.
Elle s’appelait Gertrude et appartenait aux Chevaliers gris. Elle portait une blouse blanche par-dessus son uniforme de Chevalier gris, et ses cheveux brun foncé étaient attachés à la va-vite.
Sur son œil gauche, elle portait un monocle imposant, composé de plusieurs éléments. Son verre était noir, et l’on distinguait difficilement ce qui se trouvait derrière.
Theo resta là, la gorge nouée, jusqu’à ce que Gertrude lui tapote légèrement l’épaule.
« Alors, commençons sans tarder. Lance ton Oubli sur moi. »
« Vous ne trouvez pas que tout ça est un peu soudain !? »
« La professeure Gertrude n’y va jamais de main morte. »
Derrière Theo, qui avait protesté à grands cris, Beryl lança cette remarque en tirant sans permission une chaise de l’infirmerie.
Gertrude proposa une chaise à Theo, puis s’assit juste en face de lui.
Theo était déjà venu plusieurs fois à l’infirmerie. C’était une pièce propre où s’alignaient trois lits simples.
Le long des murs se trouvaient un classeur, une armoire à médicaments fermée à clé et des étagères de fournitures sanitaires, le tout soigneusement rangé.
« Bon, ma façon d’agir peut sembler un peu brusque, mais j’ai mes raisons. »
Gertrude maintint son monocle compliqué en place d’un doigt et parla, toujours avec ce léger sourire aux lèvres.
« L’administrateur Archibald m’a parlé de toi. Tu as déjà fait quelques tests sur tes pouvoirs, n’est-ce pas ? »
« Oui. Seulement l’〈Oubli de soi〉 et l’〈Oubli désigné〉, cela dit… »
« En effet. Tes pouvoirs d’Oubli peuvent se diviser en trois catégories. L’〈Oubli constant〉, qui fait oublier ta présence aux gens ordinaires, puis l’〈Oubli de soi〉 et l’〈Oubli désigné〉, que tu peux déclencher volontairement. »
Gertrude étala une feuille sur la table et y inscrivit 〈Oubli constant〉, 〈Oubli de soi〉 et 〈Oubli désigné〉.
L’〈Oubli constant〉 s’était manifesté avant même que Theo ne devienne un Marcheur fou.
C’était le phénomène par lequel les gens qui côtoyaient Theo — à l’exception des Bénis et des Marcheurs fous — avaient du mal à se souvenir de lui ou l’oubliaient rapidement. Plutôt que d’être constamment actif, on pouvait dire que c’était un pouvoir qu’il maîtrisait à peine et qui s’échappait de lui en permanence.
L’〈Oubli de soi〉, qu’il activait volontairement, faisait perdre à sa cible le sens de son identité. Il plongeait ses ennemis dans l’état classique du « Où suis-je ? Qui suis-je ? » et entravait leurs mouvements. Il était également efficace contre les Termea.
Il y avait ensuite l’〈Oubli désigné〉. Celui-ci permettait d’effacer un souvenir précis, mais à un prix très élevé.
« Tu as déjà demandé à une personne ordinaire de t’aider à tester l’〈Oubli désigné〉. Quand tu lui retires un souvenir précis, elle t’oublie complètement aussi. C’est bien ça ? »
« … Oui. »
En présence de Beryl, Theo avait demandé à un soldat avec qui il s’entraînait de participer à un test simple : il lui avait fait oublier ce qu’il avait mangé au petit déjeuner.
Il avait réussi à lui retirer ce souvenir précis, et le soldat avait oublié Theo.
Il n’avait pas encore essayé, mais Theo était certain que l’〈Oubli de soi〉 aurait le même effet. Les gens ordinaires ne résistaient pas à la Malédiction de l’Oubli de Theo. Ainsi, le simple contact avec sa malédiction leur faisait oublier son existence.
« As-tu déjà testé ce qui se passe quand on utilise l’〈Oubli de soi〉 ou l’〈Oubli désigné〉, deux pouvoirs activés volontairement, sur un Marcheur fou ? »
« Ça… »
Theo serra inconsciemment les poings sur ses genoux.
Quand il finit par répondre, les mots lui laissèrent un goût amer.
« … Non. »
« Pourquoi pas ? Parce que ça te fait souffrir qu’une personne à laquelle tu t’es attaché t’oublie. »
« … C’est ça. »
Theo s’était déjà attaché aux gens qu’il avait rencontrés à la Maison Cinder.
Il y avait le capitaine JJ, décontracté, Beryl, attentionnée, Carla, immortelle, Hugo, rancunier, Rosé, ivrogne, et Hulk, calme et mûr. Certains étaient difficiles à vivre, mais Theo avait tout de même passé du temps avec eux.
L’〈Oubli constant〉 de Theo n’affectait pas les Marcheurs fous.
Mais si l’〈Oubli de soi〉 ou l’〈Oubli désigné〉 les faisait l’oublier ? Cette idée terrifiait Theo.
Gertrude griffonna sur la feuille tout en parlant d’un ton posé :
« L’〈Oubli de soi〉 et l’〈Oubli désigné〉 sont-ils efficaces contre les Marcheurs fous ? Et devront-ils payer le prix en t’oubliant ? Il faut bientôt éclaircir ces deux points. C’est pourquoi je compte t’aider à tester tes pouvoirs, moi qui suis une Marcheuse folle… mais. »
Gertrude marqua une pause et s’enlaça elle-même, son stylo toujours à la main.
« Si, pendant que nous parlons ainsi, tu venais à t’attacher à moi… Oh, quelle tragédie. Tu m’aimais, mais je ne me souviens absolument pas de toi. »
« Euh… ? »
Le mot « s’attacher » lui semblait déjà excessif ; Theo ne put que répondre sans grand enthousiasme.
Theo la regarda d’un air perplexe. Gertrude eut un grand sourire.
« Voilà pourquoi je souhaite terminer le test avant que notre lien ne se resserre. Tu comprends ? »
Derrière Theo, Beryl marmonna une réplique :
« Vous êtes incroyable, professeure Gertrude. Ça semble logique, à première vue, mais il y a tant de choses à redire. »
Theo y réfléchit. Était-ce la façon qu’avait Gertrude de se montrer gentille ?
Theo souffrirait si quelqu’un dont il s’était un peu rapproché venait à l’oublier.
C’était pourquoi Gertrude avait proposé un test qui le ferait souffrir le moins possible. Elle était même prête à en subir les conséquences elle-même.
En y pensant ainsi, Theo sentit la gratitude l’envahir. Que devait-il faire ? Il serait sans doute triste si Gertrude l’oubliait tout de suite.
« Malgré tout, pouvoir vivre une expérience aussi précieuse dans ma propre chair… C’est vraiment merveilleux. Oufoufoufoufou. »
Le sourire de Gertrude s’élargit, passant d’un léger sourire à une expression extatique.
Ce ne fut qu’à cet instant que Theo le remarqua. L’œil qui n’était pas caché par son monocle était cerné et légèrement injecté de sang.
« Tu vois, j’adore les Termea. N’est-ce pas merveilleux de faire soi-même l’expérience de la malédiction d’un Termea ? »
« Hein ? »
Beryl regarda Theo droit dans les yeux tandis qu’il restait figé.
« Elle ne ment pas. Cette femme s’est planté directement dans l’œil gauche la Queue de sang d’un Termea capturé. C’est une vraie obsédée des Termea. »
« Hein ? »
Theo ne put s’empêcher de fixer l’œil gauche de Gertrude, caché sous son imposant monocle.
Gertrude retroussa les lèvres et écarta les bras.
« Allons, commençons le test ! Beryl, note cet échange pour moi. »
« Ah, je vois. Si la professeure Gertrude oublie Theo, je n’aurai qu’à lui montrer ça. »
« Tu comprends vite. Quel soulagement. »
Gertrude plongea son regard dans celui de Theo et encadra ses joues de ses longs doigts fins.
Son visage pâle, penché au-dessus de lui, arborait un sourire qui aurait pu hanter ses cauchemars.
À vrai dire, c’était Theo qui voulait oublier.
« Au cas où la personne que je suis aujourd’hui t’oublierait, je préfère te le dire d’avance. Adieu, Theo. »
Voilà donc le véritable sens de ses premiers mots : « Enchantée de te rencontrer, et adieu. » C’était presque philosophique.
« L’Oubli est une forme de séparation. C’est triste, mais pas tant que ça, puisqu’on peut se retrouver. Oufoufoufoufou. »
C’était une façon positive de voir les choses. Alors pourquoi Theo avait-il l’échine glacée ?
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