Chapitre 40
Traductions WeTried
Traducteur/éditeur : nemui
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◈ Le Chevalier Oublié de la Malédiction ◈
Vol. 2, ch. 21 : Comme des oreilles de lapin
──────
Theo revint de Rejilna à la Maison Cinder, mais il n’eut d’autre choix que de passer cette journée et la suivante à dormir presque tout le temps.
L’administrateur Archibald l’avait surpris en train de pousser la Manifestation de l’armement maudit au-delà de ses limites et lui avait ordonné de se reposer.
Finalement, Theo reçut l’autorisation de reprendre l’entraînement le troisième jour après son retour.
« À partir de demain, tu pourras reprendre l’entraînement. »
Dans la salle de commandement de la Maison Cinder, le commandant des Chevaliers gris, JJ, un homme d’âge mûr avec un sac en papier sur la tête, le lui annonça de son ton nonchalant habituel.
Pour en avoir le cœur net, Theo demanda :
« L’entraînement reprend demain, mais est-ce que je peux faire un peu d’exercice léger aujourd’hui ? »
« Ah… Si tu as tant d’énergie que ça, tu pourrais me rendre un petit service ? Je demanderai à Carla de t’accompagner. »
« Oui ! Comptez sur moi. »
À la réponse enthousiaste de Theo, JJ fouilla dans le tiroir de son bureau et en sortit deux documents qui ressemblaient à des autorisations de sortie, l’une pour Theo, l’autre pour Carla. Il les tamponna d’un coup sec.
D’ordinaire, c’était l’administrateur Archibald qui s’occupait de ce genre de formalités, mais Theo ne l’avait pas vu depuis le début de la matinée. Il avait entendu dire qu’Archibald appartenait à l’origine au Régiment d’infanterie de la Garde royale des Plumes ; il était peut-être allé s’y présenter.
« Voilà, c’est réglé. N’oubliez pas de mettre vos colliers en sortant. Si vous avez bien fait votre demande et que vous portez un collier, vous pouvez vous déplacer dans Grandrium sans escorte. »
« Compris. Euh… à quoi sert exactement ce collier ? »
Il ressemblait à un collier ordinaire, mais s’il était obligatoire d’en porter un pour sortir, il devait bien avoir une utilité.
Lorsque Carla avait eu le cou tranché pendant le combat contre le Termea, elle s’était donné la peine de récupérer son collier couvert de sang pour le remettre.
« Un personnage important du District sacré de Reyel a fabriqué ce truc. Ensuite, j’y ai mis mon pouvoir et je l’ai bricolé pour que ça fonctionne, tu vois. »
L’explication était plutôt vague. Cela dit, le pouvoir qu’il y avait insufflé désignait sans doute la Manifestation de l’armement maudit.
« C’est votre capacité, commandant ? »
« Ouais. Je peux savoir où se trouve quiconque porte un collier… et, si nécessaire, m’en servir pour lui trancher le cou et l’exécuter. »
Ces derniers mots firent frissonner Theo. Une exécution. C’était le sort réservé aux traîtres et aux fugitifs.
« Mais passé une certaine distance, le repérage devient moins précis, et je ne peux plus les exécuter non plus. C’est pour ça qu’un Chevalier sacré doit vous accompagner quand vous partez loin. »
Tout s’éclairait.
Quand Beryl était venue jusqu’à la ville minière de Worg à la recherche de Carla, qui avait disparu sur le front de l’Ouest, elle n’avait pas semblé connaître sa position exacte. Voilà pourquoi.
Le pouvoir de JJ devait fonctionner avec précision dans les environs de Grandrium.
« Désolé d’avoir abordé un sujet aussi dangereux que le fait de trancher des cous. Mais il fallait bien que je t’en parle un jour, et je ne savais pas trop quand… »
JJ marmonna, gêné, et Theo lui répondit avec le plus grand respect :
« J’ai entendu dire qu’autrefois, les Chevaliers gris n’avaient presque aucune liberté de sortir. Et que c’est après votre nomination au poste de commandant qu’ils ont été autorisés à partir pour des raisons autres que les missions, comme aujourd’hui. »
Les Marcheurs fous occupaient une position délicate. Il avait probablement fallu de longues négociations pour obtenir cette liberté, si limitée fût-elle.
« Je vous remercie sincèrement de votre considération, commandant. »
JJ glissa silencieusement une main sous son sac en papier. Il semblait se gratter la tête.
« Eh ben, voilà qu’un très bon gamin débarque, et le vieux que je suis n’en revient pas… Bref, profite bien de ta course. Prends ton temps. »
* * *
Cette journée n’avait été qu’une succession de choses inhabituelles, songea Theo.
Archibald et Beryl étaient absents de la base et, quand il avait proposé comme d’habitude de donner un coup de main en cuisine, on avait refusé. Et, incroyable… Rosé, qui buvait tous les jours, n’avait pas touché à l’alcool ! C’était le plus grand choc de la journée.
Lenny et Hugo, eux, étaient fidèles à leurs habitudes. La petite boule blanche et duveteuse roulait par terre, tandis que Hugo paressait dans son lit.
(Mais depuis la fin de cette mission au village, Hugo s’entraîne en secret à travailler sa voix.)
Le combat contre le Termea, l’autre jour, lui avait peut-être donné matière à réfléchir.
Tout en y songeant, Theo ramassa Lenny, qui roulait à ses pieds. Si on allait en ville, mieux valait le mettre dans sa poche.
Le corps de Lenny était presque entièrement recouvert de duvet ; il était donc étonnamment compact. En comprimant un peu sa fourrure, Theo parvenait facilement à le faire tenir dans sa poche.
Après avoir installé Lenny dans sa poche, Theo aperçut une chevelure blanche près du hall d’entrée. C’était Carla.
« Carla, le commandant m’a demandé de faire une course. Ça te dirait de venir faire les magasins avec… »
Theo s’approcha de Carla, puis ouvrit de grands yeux, surpris.
Cette journée était vraiment différente des autres. Les cheveux de Carla lui faisaient penser à des oreilles de lapin.
Des oreilles de lapin, autrement dit deux couettes hautes. Elles n’étaient toutefois pas à la même hauteur : l’une était nouée plus haut que l’autre.
Carla portait son masque habituel, qui lui cachait le haut du visage. Theo ne pouvait donc pas deviner ce qui l’avait poussée à choisir cette coiffure.
« Tu as changé de coiffure aujourd’hui. Euh… »
Devait-il lui demander ce qui lui avait pris ou lui faire remarquer que ses couettes étaient de hauteurs différentes ? Les deux options semblaient impolies.
Alors que Theo cherchait ses mots, Carla marmonna à voix basse :
« J’ai entendu dire que la chanteuse à la mode de Grandrium se coiffait comme ça… »
Je vois. Carla avait voulu imiter cette chanteuse.
Si Beryl, toujours si serviable, avait été là, elle aurait peut-être arrangé les cheveux de Carla comme il fallait. Mais elle était partie depuis le matin.
Theo réfléchit un instant, puis fit une suggestion :
« Je pense que ça ferait très mignon, comme des oreilles de lapin, si les deux couettes étaient à la même hauteur… Ça te dérange si je les refais ? »
Carla acquiesça d’un léger signe de tête. Son expression ne changea pas, mais sa petite main agrippa fermement l’ourlet de son uniforme, ce qui lui donnait un air étrangement adorable.
Theo se plaça derrière Carla et refit l’une de ses couettes. Il n’avait que ses doigts pour peigne, mais les deux côtés étaient au moins à la même hauteur, à présent.
« Alors, ça donne quoi ? »
« … Merci. »
Carla inclina légèrement la tête. Elle tenait contre son bras un mince livret. Lorsque Theo lui demanda ce que c’était, elle le lui tendit timidement.
« Le Château de Gordreil… Tu voulais le voir, alors Beryl m’a indiqué où on pouvait en avoir une belle vue. »
Le livret contenait une carte sommaire de Grandrium.
Il y avait aussi des notes détaillées sur les rues où se trouvaient de nombreux stands de nourriture délicieux, le Palais de Valgan, très prisé des touristes, le pont d’Acier rouge et les endroits d’où l’on pouvait apercevoir le District sacré de Reyel, de l’autre côté du pont.
Carla désigna la carte et se mit à expliquer : « Si on passe par là, puis qu’on fait les courses pour la mission à la fin, ce sera parfait. »
Theo comprit alors quelque chose. JJ avait-il demandé à Carla de l’accompagner pour qu’elle lui fasse visiter la ville depuis le début ? Sa remarque sur le fait de prendre son temps devait vouloir dire ça.
« Tu veux bien me faire visiter ? »
À la question de Theo, Carla acquiesça en silence. Ses deux couettes se balancèrent doucement au mouvement de sa tête. Elle ressemblait vraiment à un lapin.
« Merci ! Alors, allons-y tout de suite… Mais avant ça… »
Comme il ne s’agissait pas d’une mission, mais d’une petite pause, Theo estima qu’il pouvait bien se permettre ça.
« Ça te dérangerait d’enlever ton masque ? »
« … Hein ? »
Carla cachait son visage parce que sa malédiction lui conférait l’Immortalité. Cela évitait que les gens ordinaires ne s’interrogent sur son apparence, qui ne changeait pas au fil des années.
Mais puisqu’elle était coiffée différemment de d’habitude, elle pouvait peut-être se permettre d’enlever son masque.
Il aurait pu en aller autrement si Carla avait été accompagnée de quelqu’un qui attirait les regards, mais Theo était frappé par la malédiction de l’Oubli. Il était certain qu’après avoir passé la journée à se promener en ville, personne ne se souviendrait de son visage. Une bien triste source d’assurance.
« Ta coiffure est différente aujourd’hui, Carla, alors ça fait déjà une sorte de déguisement… »
Carla sembla hésiter un instant, puis retira maladroitement son masque.
Ses cheveux blancs étaient attachés en deux couettes et ses yeux étaient rouges. Elle ressemblait vraiment à un lapin.
« Allons-y, Carla ! »
« D’accord. »
Le coin des yeux de Carla s’abaissa légèrement, lui donnant l’air de sourire. Cela rendit Theo étrangement heureux.
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