Chapitre 35
Traductions WeTried
Traducteur/éditeur : nemui
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◈ Le Chevalier Oublié de la Malédiction ◈
Vol. 2, ch. 16 : Le chœur solitaire
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« Manifestation de l’armement maudit : Servir l’Hymne sacré. »
Sous le ras-de-cou qu’il portait à l’extérieur, une épaisse malédiction rouge et noire suinta du Sceau de malédiction sur la gorge de Hugo, tandis qu’il levait les yeux vers le ciel nocturne.
Elle l’enveloppa rapidement, formant la robe que portaient les membres du chœur pour les cérémonies. Du bout des doigts, Hugo recueillit la malédiction qui dégoulinait de son sceau et l’aplatit contre sa tête. Elle devint son chapeau.
Dès qu’il lâcha le bord de son chapeau, l’expression de Hugo changea nettement.
D’ordinaire, il affichait une grimace tordue qui semblait proclamer : « Je suis méchant. » Mais à présent, il avait l’air serein, presque solennel.
Au fond de ses yeux, tandis qu’il regardait droit devant lui, brillait la même lueur rouge que lorsque les autres Chevaliers gris accomplissaient la Manifestation de l’armement maudit.
Theo déglutit.
(… On dirait un ecclésiastique célébrant un rite.)
Hugo ouvrit la bouche. Sa voix s’éleva en chant, vibrant dans l’air.
« Dieu envoie les anges. Ils nourrissent le peuple, guérissent les souffrants et chassent le mal de leur foudre. »
À la différence des notes aiguës et limpides d’une soprano ou des sonorités puissantes d’un ténor ou d’une basse, le contre-ténor de Hugo était doux.
Ses notes aiguës, qu’il prolongeait, tremblaient avec plus de finesse que des grains de sucre, portant la mélodie à travers de délicates variations.
(Quelle voix douce. Quel chant magnifique.)
La bouche et la langue qui ne produisaient d’ordinaire que des insultes et des sarcasmes pouvaient donc tisser un chant aussi délicat.
Theo comprit enfin pourquoi Hugo s’était mis en colère quand il lui avait dit qu’il excellait dans un domaine.
Cette voix était le fruit d’un talent qu’on ne pouvait acquérir qu’en sacrifiant tout le reste pour le cultiver. Elle appartenait à un sommet absolu.
Sa voix semblait capable de transformer jusqu’au monde visible.
Le parfum du champ de blé ondulant sous le vent, la brise du soir sur les joues de Theo, la beauté fugace du soleil couchant, l’éclat de la première étoile… La splendeur du monde lui paraissait plus vive que d’habitude.
« La mer des bénédictions devient notre rempart et nous promet la paix. Dieu envoie les anges et accorde au peuple repos et bénédictions. »
Theo se dit que le repos et les bénédictions devaient donc ressembler à cela, lorsqu’on les transformait en chanson.
Le chant n’était pas seulement remarquable sur le plan technique et artistique. Il avait une chaleur, une douceur semblables à la tendresse d’une mère. Il s’élevait vers le ciel comme une prière.
Et pourtant.
Malgré cette voix si douce et si tendre,
son chant était une malédiction qui dominait ceux qui l’entendaient.
En bas, les Maudits, transformés en marionnettes, s’immobilisèrent. Hugo avait expliqué que les villageois qui entendraient sa voix s’arrêteraient de la même façon.
La malédiction de Hugo était la Domination. Elle dérobait leur conscience à ceux qui entendaient son chant et les contrôlait.
Cependant, tout comme la Malédiction de l’Oubli de Theo, le chant n’avait aucun effet sur les Bénis ni sur les Marcheurs fous.
Apparemment, il n’agissait pas non plus sur les Termea ni sur les animaux. Cet hymne sacré de domination n’affectait que les adversaires assez intelligents pour comprendre le chant. C’était pour cette raison que Hugo avait vérifié si les marionnettes étaient assez intelligentes pour manier des arcs et des fusils de chasse.
« Carla, allons-y. »
« … Mm. »
Carla déploya ses ailes noires.
Sa silhouette de chauve-souris se détachait sur le faible éclat du soleil couchant qui persistait à l’horizon.
Theo s’agrippa des deux mains aux pieds de Carla et se suspendit tandis qu’elle prenait son envol. Elle pouvait à peine le porter, tant il était petit, lorsqu’il pendait sous elle.
Theo n’utiliserait pas encore sa Manifestation de l’armement maudit. Il s’en était déjà servi une fois aujourd’hui, même brièvement, et préférait économiser ses forces.
(À cette heure, le Capitaine Gregory et les autres devraient eux aussi être passés à l’action.)
Ils attireraient les Maudits semblables à des marionnettes aussi près que possible, puis les immobiliseraient grâce au chant de Hugo.
Pendant ce temps, Oswald et les autres contourneraient les marionnettes à cheval, par les deux côtés, tandis que Theo passerait par l’avant grâce au vol de Carla. Puis ils s’en prendraient au Termea qui les contrôlait. Tel était le plan.
Le chant de Hugo durerait dix minutes tout au plus. À partir de là, chaque instant compterait.
« Une ombre qui ressemble à un Termea… Non, je ne vois rien. »
Theo plissa les yeux dans l’obscurité grandissante, mais ne repéra rien qui ressemblât à un Termea.
Malgré tout, si quelque chose arrivait aux marionnettes, le Termea devrait forcément réagir.
Le pire serait que le Termea abandonne les marionnettes et s’enfuie. Mais Oswald avait prévu que, dans ce cas, il reviendrait probablement récupérer ses ramifications.
Ces ramifications faisaient partie du Termea lui-même. Or un Termea mourait dès que son volume était réduit de moitié ou davantage. Autrement dit, en créer était une entreprise dangereuse qui entamait sa propre vie.
(Même s’il ne s’agit que de petites sphères, il y en a cent cinquante. Cela représente une masse considérable. Si la survie d’un Termea dépend de son volume, il est obligé de venir les récupérer.)
« Là-bas. »
Carla lança soudain un avertissement. Dans la direction où elle regardait, une masse noire se contorsionnait au sol.
Carla descendit un instant. Lorsque le sol se rapprocha, Theo lâcha ses pieds et atterrit.
Carla accéléra aussitôt, matérialisa sa grande faux et trancha la masse noire dans son élan.
Theo s’apprêtait à accomplir la Manifestation de l’armement maudit pour la rejoindre, mais sentit aussitôt que quelque chose clochait.
Carla trancha la grosse masse de sa faux et murmura : « Ce n’est pas le bon. »
« … Ce n’est pas le Termea qui contrôle les marionnettes. »
Theo regarda en direction du champ de blé. Les sphères accrochées au dos des marionnettes n’avaient pas bougé.
Cela signifiait que celui que Carla venait d’abattre était un autre Termea, sans doute le villageois attaqué le premier et transformé en l’un d’eux.
(Où est-il ? Où se cache le Termea qui contrôle les marionnettes… ?!)
* * *
Perché sur le toit, Hugo chantait l’hymne sacré en s’en voulant.
Autrefois, il aurait pu porter sa voix plus loin. Il aurait pu donner à chaque note plus de finesse.
Sa voix avait clairement perdu de sa qualité parce qu’il avait négligé son entraînement.
Dans les hymnes sacrés, l’essentiel n’était pas la virtuosité, mais la prière. Cela ne voulait pas dire qu’il était acceptable de négliger la technique.
(Bon sang, qu’est-ce que j’étais censé faire d’autre ?! Dès que je chante, je répands ma malédiction autour de moi !)
Hugo était le fils du maire de Leftel, dans la ville d’Erington.
Ses parents attachaient une grande importance à l’éducation, et son frère aîné comme sa sœur aînée étaient accomplis. Hugo, lui, était mauvais à l’école comme en sport, n’avait aucun domaine de prédilection et s’était toujours senti à l’étroit chez lui.
Il n’avait pas sa place dans cette maison. C’est ce qu’il pensait lorsqu’il s’enfuit et fit une rencontre décisive dans une certaine église.
Le chœur de la cathédrale de Mercliff était le meilleur d’Erington. Il participait même à des rites célébrés dans le District sacré de Reyel. Hugo fut captivé par ses chants.
C’était un chant, mais aussi une prière.
Doran, le vieux chef de chœur, sourit avec bonté à Hugo, qui écoutait, fasciné, puis lui demanda :
« Tu aimerais essayer de chanter, toi aussi ? »
Ce jour-là, Hugo renonça à s’enfuir et rentra chez lui en courant. Il supplia son père de le laisser rejoindre le chœur.
Ses parents étaient de fervents croyants de la foi de la Croix ailée. Ils furent donc ravis de son choix et le soutinrent. C’était la première fois qu’ils le soutenaient.
Les répétitions du chœur étaient exigeantes, mais Hugo les adorait. Lui qui avait toujours tendance à se ménager s’investit corps et âme dans les exercices de chant. Peu à peu, ses parents se mirent eux aussi à le féliciter.
Cette rencontre était celle du destin. C’était tout ce qu’il avait. Alors, même s’il était nul dans tous les autres domaines et même si les autres se moquaient de lui, il décida que cette seule chose serait sa fierté.
Un Termea de Quatrième catégorie apparut à Leftel lors du festival du Houx blanc de l’hiver dernier, le jour où Hugo devait interpréter un solo.
Doran, le chef de chœur que Hugo respectait, se transforma en Termea, lui planta une Queue de sang dans la gorge, puis s’enfuit.
Hugo échappa à la transformation en Termea, mais devint un Marcheur fou et fut envoyé chez les Chevaliers gris.
(Pourquoi ma malédiction doit-elle être liée au chant ? C’est tout ce que j’ai. Même si personne ne m’a jamais félicité pour quoi que ce soit d’autre, je croyais au moins avoir ça.)
Qu’un fils de maire devienne un Marcheur fou était une honte. Ses parents le renièrent et le chœur le renvoya. Depuis, il était forcé de passer ses journées à chasser les Termea, contre son gré.
Mais la Manifestation de l’armement maudit de Hugo était spéciale. Contrairement à celle de Theo ou de Carla, ce n’était pas un pouvoir conçu pour combattre.
Il ne faisait que contrôler les gens. En quoi était-ce différent d’un Termea qui transformait les humains en marionnettes ?
(Bon sang, Theo n’a toujours pas trouvé le Termea ?!)
La domination exercée par le chant de Hugo durait dix minutes tout au plus. Une fois ce délai écoulé, tous les Maudits semblables à des marionnettes se remettraient à bouger en même temps et attaqueraient le village. Et alors, rien ne pourrait les arrêter.
(Le Termea pourrait-il encore se cacher dans la forêt ?)
Dans ce cas… il ne lui restait qu’à tenter le tout pour le tout.
Par son chant, Hugo changea l’ordre donné à ceux qui l’écoutaient. Au lieu de « Arrêtez-vous », il leur ordonna : « Venez par ici en courant. »
Les marionnettes obéirent et se mirent toutes à courir en même temps.
Des adultes aux yeux vides, serrant des armes, se ruèrent ensemble sur lui. De quoi se pisser presque dessus, mais cela ferait sûrement réagir le Termea.
C’est alors que Hugo le remarqua.
Les marionnettes résistaient à la domination de Hugo. Plus précisément, les ramifications du Termea fixées à leur dos lui résistaient.
Les deux camps disposaient du pouvoir de domination, de celui de contrôler les humains. C’était un affrontement entre deux volontés.
(… Ne me sous-estime pas, espèce de Termea !)
La première fois que Hugo était monté sur scène avec le chœur, Doran lui avait tendu une robe d’un blanc immaculé en lui disant :
« Hugo, quand tu portes cette robe blanche, tu peux aider Dieu, comme le font les anges. »
La robe recréée par la Manifestation de l’armement maudit était d’un rouge et d’un noir sinistres. Malgré tout, il était un chanteur d’hymnes sacrés.
Une fois les bras passés dans les manches de cette robe, il servirait Dieu comme un ange.
« Les anges portent les livres de la sagesse et guident le peuple. L’abondance des récoltes, la guérison par la miséricorde, la foudre protectrice et la mer des bénédictions. Tout repose sous la garde de Dieu. »
En méditant sur le sens des paroles, Hugo les porta de sa voix et pria.
Pour s’accrocher à la seule chose dont il pouvait être fier.
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