Chapitre 32
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Traducteur/éditeur : nemui
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◈ Le Chevalier Oublié de la Malédiction ◈
Vol. 2, ch. 13 : Lécher un petit bonbon avec énormément de précaution
──────
Ce soir-là, alors que Theo et les autres regagnaient la salle communale du village où ils logeaient, les autres Chevaliers sacrés, partis interroger les habitants, revinrent avec des villageois à leur suite.
Leurs rapports correspondaient dans l’ensemble à ce que Theo et ses compagnons avaient déjà découvert.
Un Maudit, auquel était fixée une sphère noire dans le dos, avait attaqué des villageois.
Tous les subordonnés d’Oswald étaient des Chevaliers sacrés rompus au combat contre les Termea. Ils avaient vite repéré la sphère qui contrôlait le Maudit, l’avaient arrachée et avaient prévenu les habitants alentour.
Les Chevaliers sacrés et les villageois se hâtaient d’entrer et de sortir de la salle communale.
Sans ordre de déploiement, Theo ne pouvait pas agir de sa propre initiative. De plus, la Manifestation de l’armement maudit était épuisante. Il l’avait utilisée plusieurs minutes un peu plus tôt ; s’il voulait tenir lors d’un nouvel affrontement, il devait économiser ses forces autant que possible.
Alors, pendant qu’il se reposait, Theo s’efforça de retenir les rapports de tous ceux qui entraient et sortaient.
En reportant sur une carte les lieux et les heures où étaient apparus les Maudits contrôlés, Theo et les autres avaient recensé quatre victimes, dont le frère de Mylene. Deux autres se trouvaient un peu plus au nord, et une dernière à la périphérie du village : sept au total.
Nicola, qui avait examiné les Maudits, fit son rapport à Oswald.
« J’ai un rapport à vous faire. La sphère fixée dans le dos du Maudit ne portait pas de Queue de sang. Il est donc raisonnable de conclure qu’il ne s’agissait pas d’un Termea extrêmement petit, mais d’une excroissance issue d’un Termea de troisième catégorie ou plus. »
D’ordinaire, Nicola parlait avec entrain et décontraction lorsqu’il attendait, mais ses paroles étaient à présent nettes et précises.
« L’invasion par le Termea prendra probablement entre un et trois jours. »
Le délai d’invasion correspondait au temps dont disposait un Maudit, auquel une Queue de sang avait injecté une malédiction, avant de se transformer en Termea. Cela dit, cette règle ne s’appliquait pas si une grande quantité de malédiction lui avait été injectée.
Oswald avait déjà confié Mylene, inconsciente, aux villageois et rassemblé les Maudits en un seul endroit.
Dans le pire des cas, il faudrait les tuer avant qu’ils ne se changent en Termea ; isoler les victimes était donc une mesure habituelle.
Les villageois avaient également reçu l’ordre de cesser les travaux des champs, de rester chez eux et de verrouiller leurs portes.
(Il ne nous reste plus qu’à attendre le rapport de Carla…)
Les talents de Carla ne se limitaient pas à sa capacité de voler : elle maîtrisait aussi la Manifestation de l’armement maudit avec aisance et pouvait la maintenir longtemps.
Contrairement à Theo, elle n’avait pas besoin de faire appel au pouvoir des mots et pouvait tenir ainsi pendant très longtemps. Pour Theo, la durée d’utilisation était un problème de taille.
D’après Beryl, qui lui avait appris à utiliser la Manifestation de l’armement maudit, la pousser jusqu’à ses limites permettait de les repousser plus facilement.
Cependant, cela risquait aussi de provoquer une contamination mentale ou d’accélérer la transformation en Termea ; ce n’était donc pas recommandé. Mieux valait s’en servir chaque jour et s’y habituer peu à peu.
(… Combien de temps faudrait-il m’entraîner pour la maintenir aussi longtemps que Carla ?)
« Au fait, Theo. »
Une fois son rapport terminé, Nicola se tourna vers Theo, qui se redressa aussitôt.
« Oui ! Qu’y a-t-il ? »
« Mylene s’est réveillée. »
Theo fut soulagé, mais son cœur fit aussi un bond.
Hugo pétrissait Lenny comme s’il le tripotait distraitement, puis s’adressa à Theo.
« Allons lui dire bonjour, alors. Tu veux aussi savoir si l’Oubli a bien fonctionné, pas vrai ? »
« … Oui. »
Son faible murmure tomba dans le silence.
Oswald ne leur fit aucun reproche. Il se contenta de leur ordonner : « Revenez directement après être allés vous montrer. »
* * *
Mylene se reposait dans une maison située près de la salle communale.
Elle vivait avec son frère et, en son absence, il était inquiétant de la laisser seule chez elle. Cependant, la salle communale accueillait les personnes devenues Maudites ; elle ne convenait donc pas au repos d’une personne ordinaire. On l’avait ainsi confiée à une villageoise.
Quand Theo et Hugo se présentèrent chez elle, une femme d’âge mûr, bien en chair, les accueillit chaleureusement : « Entrez, entrez. »
Les gens ordinaires ne connaissaient ni les Chevaliers gris ni les Marcheurs fous. Elle devait penser que Theo et Hugo étaient des apprentis Chevaliers sacrés venus rendre visite à une villageoise. Tout sourire, elle leur dit : « Merci de vous soucier de Mylene. Vous êtes de si bons garçons. »
Dans la chambre où la femme les conduisit, Mylene était allongée sur un lit pour adulte. Elle semblait avoir repris connaissance et, en apercevant Theo et Hugo, se redressa.
Theo ne dit rien. Il ne le pouvait pas.
Hugo s’attendait apparemment à ce que Theo prenne la parole. Mais comme celui-ci ne pipait mot, il s’adressa maladroitement à Mylene.
« Euh… Tu te sens bien ? Tu n’as pas mal à la tête, ou quelque chose comme ça ? »
« Oui, ça va. Euh, je ne me souviens pas très bien de ce qui s’est passé après être sortie… »
Elle devait croire qu’ils voulaient savoir ce qui s’était passé. C’était une fille intelligente.
Mylene avait l’air désolée de ne se souvenir de rien, et Hugo agita les mains.
« Ah, ce n’est rien, ce n’est rien. Il ne s’est rien passé de grave. Pas vrai, Theo ? »
« … Oui. »
À la réponse de Theo, Mylene cligna des yeux.
Theo reconnut ce regard.
… C’était celui qu’elle réservait aux étrangers.
« Le grand garçon, là, c’est aussi un chevalier ? »
Hugo la dévisagea, l’air absent. Son visage trahissait son incompréhension.
« Hein ? Non, non, non… On était juste ensemble… »
Theo passa devant Hugo, tout embarrassé, et s’avança.
(Souris.)
Quelles que soient les circonstances, il faut agir de façon à rassurer les gens. Je suis un chevalier.
Se répétant ces mots, Theo s’agenouilla près du lit de Mylene et se mit à sa hauteur.
« Enchanté. Je m’appelle Theo. J’aide les Chevaliers sacrés. Voici mon compagnon, Lenny. »
« Waouh, il est trop mignon ! »
Theo tira Lenny de l’intérieur de ses vêtements et le posa sur le lit de Mylene.
La boule de poils blanche dévala la pente du lit et finit par atterrir dans les mains de Mylene. Ses petits doigts caressèrent la fourrure blanche de Lenny.
« Nous avons du travail à présent. Pourrais-tu t’occuper de lui ? »
« Oui, j’ai compris ! Je vais le faire ! »
Theo s’inclina poliment devant la femme d’âge mûr. « Excusez-nous d’être passés à l’improviste. »
Puis il fit signe à Hugo de le suivre et quitta la maison.
Après quelques pas, Hugo, qui marchait plusieurs mètres derrière Theo, marmonna :
« Tu… aurais dû me prévenir. »
« ………… »
« Quand tu effaces les souvenirs des gens avec ton Oubli, ils t’oublient aussi, pas vrai ? »
Theo ne savait pas quoi répondre. Le pouvoir de l’Oubli était encore à l’étude.
Cependant, il savait que s’il effaçait les souvenirs d’une personne ordinaire avec l’〈Oubli désigné〉, celle-ci oubliait également jusqu’à son existence.
Un jour, en présence de Beryl, il avait demandé à un soldat qui participait à l’entraînement matinal de se prêter à une petite expérience. Il lui avait fait oublier « le menu du petit-déjeuner de ce matin-là ».
L’expérience avait réussi : l’〈Oubli désigné〉 avait effacé le menu du petit-déjeuner des souvenirs du soldat.
Mais ce n’était pas tout. Le soldat avait dit à Theo :
« Pourquoi il y a un enfant comme ça sur le terrain d’entraînement ? »
… Il avait oublié jusqu’à l’existence de Theo.
Ainsi, quand Theo avait voulu effacer les souvenirs de Mylene liés à sa terreur, il savait qu’elle oublierait aussi les souvenirs qu’elle avait de lui. Malgré tout, il avait décidé de lui ôter sa peur.
Theo se tourna vers Hugo et lui dit :
« Merci de t’inquiéter pour moi. Tu es quelqu’un de bien, Hugo. »
« … C’est du sarcasme ? »
Hugo enfonça les mains dans ses poches, tordit les lèvres et fusilla Theo du regard.
Theo baissa les sourcils et esquissa un sourire gêné.
« C’est embêtant. Je ne le dis vraiment pas par sarcasme. Le simple fait que quelqu’un s’inquiète pour moi me rend très heureux. »
Qu’on se soucie un peu de lui le rendait heureux. Qu’on l’appelle par son nom, même, le rendait heureux. C’était la vérité.
S’il s’accrochait à ces petits riens, ce n’était pas par humilité.
« Parce que tout le monde, dans mon village natal, m’a oublié. »
Comme un enfant affamé qui lécherait, avec une infinie précaution, un petit morceau de bonbon, Theo chérissait et savourait chaque petite joie.
Sinon, la solitude lui semblait capable de le rendre fou.
Hugo retint son souffle un instant, puis ne dit plus rien.
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