Chapitre 19
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Traducteur/éditeur : nemui
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◈ Le Chevalier Oublié de la Malédiction ◈
Vol. 1, chap. 19 : Frères
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« Ne me sous-estime pas ! »
Allen était gentil, mais il était aussi égoïste et cruel.
Ce qui mettait surtout Theo en colère, c’était qu’Allen avait décidé de son propre chef que constater l’écart entre leurs forces démoraliserait Theo.
« Je connais mes faiblesses. C’est vrai, j’ai comparé mes capacités aux tiennes, Allen, et j’en ai été découragé. Mais si tu crois qu’une chose aussi insignifiante peut briser ma détermination, c’est que tu me connais bien mal, Allen Lawrence ! »
« … Theo, pourquoi tu te mets soudain à parler comme un vieux quand tu es en colère ? »
« Écoute-moi ! Je deviendrai Chevalier gris et j’abattrai à coup sûr le Termea qui m’a maudit ! »
Il serra les poings et repensa aux années écoulées depuis que la famille Lawrence l’avait accueilli. À tous ces moments chaleureux qu’il avait partagés avec sa famille.
Il ne renoncerait pas à tout cela.
« Une fois libéré de cette malédiction, quand Olivia se souviendra à nouveau de moi, je deviendrai enfin Chevalier sacré ! »
Pour un Marcheur fou, il n’existait qu’un seul moyen de se libérer d’une malédiction.
Il fallait vaincre le Termea qui l’avait implantée en lui.
Theo n’aurait alors plus qu’à effacer la malédiction, s’en libérer et tenter de nouveau de devenir Chevalier sacré.
« Quand ce jour viendra, je veux que tu fasses de moi un véritable membre de la famille. En tant que Chevalier sacré Theo Lawrence… Je veux rentrer chez moi, retrouver Olivia et Allen. »
Theo savait qu’Olivia et Allen l’avaient déjà accepté dans leur famille.
Mais c’était sa façon à lui de réparer les choses après avoir répandu la malédiction de l’Oubli.
« Peu importe tout ce que tu accompliras au sein de l’Ordre des chevaliers sacrés, Allen, je te rattraperai. Alors, s’il te plaît, attends-moi jusque-là. En tant que rival. »
« Tu ne manques pas d’audace en te proclamant mon rival. »
Allen affichait un sourire moitié amusé, moitié attendri.
La rivalité obstinée de Theo semblait l’exaspérer, mais il le chérissait toujours comme un membre de sa famille.
« Je suis fort, tu sais. »
« Je sais. Mais je te rattraperai. »
Theo mit toute sa force dans chaque mot, comme s’il les gravait dans son cœur.
Allen sourit, ses yeux déjà tombants se plissant davantage.
« Alors, il va falloir que tu manges beaucoup plus et que tu grandisses, Theo. »
« Je mange assez. C’est toi qui manges trop. Je te préviens : si tu deviens célèbre comme le Glouton éternel de l’Ordre des chevaliers sacrés, je ferai semblant de ne pas te connaître. »
Trois terribles pichenettes s’abattirent à la suite sur le front de Theo.
Vu les capacités physiques extraordinaires d’Allen, ses pichenettes étaient assez puissantes pour que Theo se demande sérieusement si elles ne lui avaient pas percé le front.
Allen fit la moue.
« Tu dis que tu veux être mon petit frère, mais tu feras semblant de ne pas me connaître ? Ah. Je vois. »
« Je ferai semblant de ne pas te connaître parce qu’on n’est pas des étrangers ! »
Tandis que Theo tremblait, les yeux embués de larmes, quelque chose remua dans sa poche. C’était la boule de poils blanche qui s’y était glissée un peu plus tôt.
Mé-ou-ah.
La boule de poils bondit hors de la poche et fonça droit sur le nez d’Allen. Celui-ci poussa un cri de surprise, mais le choc ne semblait pas lui avoir fait très mal.
La boule de poils retomba au sol, puis se jeta de nouveau sur Allen.
Elle était presque parfaitement ronde, si bien que Theo ne pouvait pas savoir s’il s’agissait d’un coup de tête ou d’une attaque de tout le corps. Il décida que c’était une attaque de tout le corps.
Mé !
« Qu’est-ce que c’est que ça… une souris obèse ? Un bébé lapin ? »
« Je ne sais pas. C’est sorti de moi. »
« Comment tu peux ne pas savoir, si ça vient de toi ? »
« J’y peux rien… ! C’est juste sorti ! »
Allen attrapa vivement la boule de poils, qui chargeait une nouvelle fois, dans sa paume.
La petite boule de fourrure, de la taille de sa paume, tenait sans peine dans la main d’Allen.
« C’est cette chose qui a surgi hier, quand tu as manifesté cette épée et ce bouclier ? »
« C’est ça. »
La Manifestation de l’armement maudit.
En réfléchissant à ce qu’il voulait devenir et à la vie qu’il voulait mener, Theo s’était juré : « Sois chevalier. »
Il s’était imaginé les armes et la tenue d’un chevalier, ainsi qu’un cheval blanc pour compagnon. Puis, tout à la fin, cette boule de poils avait surgi.
Theo n’avait pas le courage d’appeler cette chose un cheval blanc. Il serra donc le poing et déclara avec assurance :
« Voici mon compagnon. »
Mé !
La boule de poils glissa de la main d’Allen et tomba au sol. L’instant d’après, elle bondit contre la poitrine de Theo, qui s’empressa de la rattraper à deux mains.
La douceur de son pelage dans ses paumes fit se détendre les joues de Theo.
« Très bien. À partir d’aujourd’hui, tu t’appelleras Revogaldreny ! »
« … Theo, tu as une façon bien à toi de choisir les noms. »
« Ouais, c’est pas mal, non ? »
Les noms sonnaient bien quand ils contenaient des syllabes comme va, vo, gal, gil, et ainsi de suite.
Revogaldreny. Theo gonfla les narines, persuadé d’avoir trouvé un nom d’un panache absolu.
Allen avança prudemment une suggestion.
« Et si tu raccourcissais au moins en Lenny ? »
« Ce sera plus facile à appeler. Enchanté, Lenny. »
Mé.
La boule de poils remua et sembla se gonfler.
Peut-être bombait-elle le torse. Mais Theo ignorait où se trouvait son torse.
Les yeux baissés vers Lenny dans ses paumes, Theo sourit.
« Est-ce que tu te souviendras de moi, à ton avis… ? J’espère que oui, mon compagnon. »
La petite créature se contenta de pépier : Mé, mé. Theo ne pouvait pas savoir ce qu’elle avait dans le cœur.
Mais tant qu’elle ne le quittait pas, il voulait qu’elle reste son compagnon encore un moment.
« Compagnon, à partir de maintenant, nous accomplirons de grandes choses et rattraperons Allen, mon rival. »
Mé-ou…
Lenny se ratatina dans les mains de Theo. Celui-ci crut que la petite créature était intimidée, mais il se trompait. Comme quelqu’un qui plie les genoux avant de sauter, Lenny s’était ramassé sur lui-même pour bondir de toutes ses forces.
En poussant un courageux Mé !, Lenny bondit et percuta la joue d’Allen dans un pouf !
Allen rattrapa Lenny d’une main avant qu’il ne tombe, puis regarda Theo, perplexe.
« … Il ne m’aime pas, par hasard ? »
« Mon esprit combatif a dû le toucher. Bravo, Revogaldreny. »
Mé-ah.
Allen parait les attaques répétées de Lenny — pouf, pouf — d’une seule main, tandis que Theo l’encourageait.
C’était insignifiant et idiot, un petit moment de paix.
Theo éclata de rire.
Oublié de tous, Theo savait combien ces instants étaient précieux.
C’est pourquoi il décida de rire de tout son cœur, comme pour chasser l’injustice de son existence.
* * *
Une chambre de deux lits, dans une auberge huppée de la ville minière de Worg. C’était celle qu’occupaient Carla et Beryl, les Chevalières grises.
Carla, une jeune fille aux cheveux blancs, était assise sur l’un des lits, le regard dans le vide.
Elle était venue jusqu’ici depuis le quartier ouest. Jusqu’à récemment, elle portait un uniforme qui ne valait guère mieux que des haillons, mais elle avait maintenant revêtu une tenue de rechange apportée par Beryl.
L’uniforme se composait d’une veste grise toute simple et d’un pantalon. Beryl avait transformé le sien en jupe portefeuille. Quelques autres avaient aussi retouché leur uniforme, mais Carla n’y avait rien changé. Une chemise, une veste, un pantalon et, autour du cou, un collier destiné à signaler son emplacement — ou plutôt, un tour de cou noir.
Beryl lui avait dit qu’une fille de son âge devait parfois prendre soin de son apparence.
Mais Carla ne s’intéressait ni à la nourriture, ni aux vêtements, ni au logement. À vrai dire, elle n’avait pas l’esprit assez tranquille pour s’intéresser à ce genre de choses.
Son cœur restait prisonnier de souvenirs qu’elle ne voulait pas oublier.
« Hé, Carla. J’ai trouvé un masque qui devrait faire l’affaire. »
La porte s’ouvrit sans qu’on frappe et Beryl entra. La femme à la peau brune et aux cheveux couleur sable portait des sacs de tissu dans les deux bras, d’où l’on apercevait des bouteilles d’alcool. Elle semblait aussi avoir acheté de quoi manger.
Beryl sortit un masque blanc et le tendit à Carla. C’était un simple masque qui couvrait le contour des yeux. Carla la remercia discrètement et le mit.
« Pourquoi ne le porter qu’à l’extérieur ? »
« … Ce n’est pas bon que les gens voient mon visage. »
« Au moins, dans la chambre, ça ne pose pas de problème. Enfin, si ça te rassure, je ne vais pas te forcer. »
Beryl s’assit en tailleur sur une chaise toute proche et porta à ses lèvres la bouteille de cidre qu’elle avait achetée.
Même sa façon désinvolte de boire lui allait bien.
Beryl se lécha les lèvres et regarda par la fenêtre.
« J’ai envoyé un télégramme urgent à Erington. Quelqu’un viendra prendre la relève demain. Ensuite, nous partirons. On emmènera la nouvelle avec nous et on retournera au quartier général des Chevaliers gris. »
La nouvelle, le garçon que Carla avait rencontré, était apparemment un Marcheur fou.
Carla rassembla un peu ses souvenirs, comme si elle s’efforçait de mieux voir dans un monde noyé de brume.
« Un garçon blond avec une tresse… »
« Theo. Apparemment, il possède non seulement la Manifestation de l’armement maudit, mais aussi une malédiction unique. Elle s’appelle la malédiction de l’Oubli. »
« … Quoi ? »
« En gros, les gens autour de lui l’oublient. Ça n’a pas l’air de fonctionner aussi bien sur les Bénis ou les Marcheurs fous, par contre. »
« ………… »
Carla leva lentement la main et la posa sur son cœur.
Son pouls s’accélérait : preuve qu’elle était bouleversée.
Elle était bouleversée. Elle, Carla, qui depuis si longtemps avait étouffé ses pensées et s’était enfermée dans ses souvenirs.
« Beryl, tu as du papier et un stylo ? »
« Oui. Tu veux écrire une lettre ? »
« Non. Un mémo. »
« Alors, ça fera l’affaire ? »
Beryl fouilla dans son sac et lui tendit un beau stylo ainsi qu’un bout de papier grossier.
Carla saisit le stylo et écrivit un seul mot.
Theo.
Beryl la regardait d’un air qui semblait demander ce qu’elle faisait.
Carla lui expliqua donc son geste.
« Comme je ne veux pas l’oublier, je l’écris sur le papier. »
C’était quelque chose de très important.
De très, très important…
Notes sur les personnages
Theo(14)
Un garçon blond aux yeux verts qui rêve de devenir chevalier.
Il porte une malédiction qui fait que les gens l’oublient.
Allen Lawrence(17)
Un jeune homme grand et beau, aux cheveux bruns. Comme un grand frère pour Theo.
Un glouton éternel. Béni de 〈Destruction〉 et de 〈Régénération〉.
Olivia Lawrence(38)
La mère d’Allen et la mère adoptive de Theo.
Ancienne religieuse, Bénie de 〈Régénération〉.
Elbert Randolph(27)
Un Paladin Béni de 〈Destruction〉, de 〈Régénération〉 et de 〈Création〉.
Le héros que Theo admire. Il était amoureux d’une femme mariée.
Beryl(26)
Une Chevalière grise. Grande sœur dans l’âme, à la peau brune et aux cheveux couleur sable, elle porte une jupe portefeuille.
Carla(environ 14 ans ?)
Une Chevalière grise. Une fille aux cheveux blancs et aux yeux rouges qui dissimule d’ordinaire son visage derrière un masque.
Lenny
Une boule de poils sortie de Theo. Probablement un cheval blanc raté.
【Termes】
Termea
Une masse rouge-noir gluante. Elle ressemble à ce qu’on appelle un slime, mais elle n’est pas translucide.
Elle absorbe les créatures autres que les humains et se transforme. Les humains lui servent de couveuses ; elle ne les absorbe donc pas.
Elle implante des malédictions chez les humains, qui deviennent alors des couveuses, et accroît ainsi ses effectifs.
Queue de sang
Une épine que possède le Termea. Il en transperce les humains pour leur injecter une malédiction et accroître ses effectifs.
Elle peut aussi servir d’arme ordinaire, en plus de transmettre des malédictions.
En général, chaque Termea en possède une, mais certains individus rares, appelés Queues de douleur, en ont plusieurs.
Béni
Humains ayant reçu l’une des bénédictions de 〈Destruction〉, de 〈Régénération〉 ou de 〈Création〉.
Leurs capacités physiques peuvent s’améliorer ou leurs blessures guérir plus rapidement.
Les personnes ayant reçu plusieurs bénédictions sont rares.
Maudit
Terme général désignant les personnes qui ont reçu une malédiction.
Des Marques de malédiction rouge-noir et marbrées apparaissent sur leur corps.
Marcheur fou
Parmi les Maudits, ceux dont la malédiction a miraculeusement cessé de progresser.
Leurs Marques de malédiction deviennent des Sceaux de malédiction ornés de motifs, ce qui leur permet de transformer leur malédiction en arme.
Pain pressé
Un repas léger préparé en plaçant une garniture entre deux tranches de pain, en les pressant puis en les faisant griller. À déguster bien chaud.
Theo l’aime avec des champignons à l’intérieur.
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