Chapitre 83
Dans l'histoire ancienne et ravagée par la guerre d'Etheron, il fut une époque où les ténèbres menacèrent de tout engloutir.
Les forces de l'Abîme — des entités malveillantes venues de royaumes dépassant l'entendement — s'abattirent sur le continent dans un raz-de-marée de destruction.
Des races entières disparurent, des cités tombèrent et la terre elle-même saigna.
Face à l'annihilation, les races éparpillées et orgueilleuses d'Etheron — les humains, les elfes, les nains, les vampires, les ondins et les fées — mirent de côté leurs conflits incessants pour s'unir contre un ennemi commun.
Chacune de ces races vénérait depuis longtemps ses propres divinités tutélaires :
Les vampires révéraient Nyx, la Déesse primordiale des Ténèbres et de la Nuit.
Les humains suivaient la radieuse Aurora, Déesse de la Lumière, connue sous bien d'autres noms.
Les elfes adoraient Freyja, Déesse de la Beauté, de la Fertilité, de la Guerre et porteuse de la Graine de l'Arbre-Monde.
Les nains honoraient Héphaïstos, le stoïque Dieu de la Forge et Maître de l'Artisanat.
Les fées offraient leur dévotion à Gaïa, la Déesse primordiale de la Terre et de la Nature.
Les ondins révéraient les puissances jumelles de l'océan : Amphitrite et Poséidon, la déesse et le dieu de la mer.
Lorsque les armées de l'Abîme commencèrent à consumer le royaume, ces races implorèrent leurs dieux, non pas avec de vaines louanges, mais par des prières désespérées, déchirant l'âme.
Et les dieux répondirent.
Depuis leurs trônes divins au-delà du plan mortel, ils choisirent chacun un champion unique — un conduit de leur volonté divine — pour servir d'Avatar.
Ces Avatars n'étaient pas de simples saints ou prophètes.
Ils étaient des dieux incarnés.
Un Avatar était le réceptacle vivant de la puissance, du dessein et de l'essence de sa divinité. Leurs corps mortels furent transfigurés, imprégnés de flammes divines, de puissance élémentaire, de sang ancien et d'autorité surnaturelle.
Ils marchaient parmi les mortels comme des phares de salut, chaque parole portant le poids d'un commandement divin.
Pour soutenir leurs élus, les dieux bénirent également les lignées les plus loyales et nobles de chaque race avec des lignées sacrées, des dons uniques permettant de former des légions d'élite : des champions capables de se tenir aux côtés des Avatars au combat.
Tout comme la Déesse de la Lumière avait autrefois choisi ses plus fidèles, elle nomma le Premier Roi de l'Humanité comme son Avatar.
Sous sa direction, les humains se rallièrent comme jamais auparavant et, avec l'aide des autres races, ils repoussèrent l'ennemi.
Un Avatar s'éleva pour chaque race. Unis, ils menèrent l'ultime résistance.
Ensemble, ces champions divins abattirent le Souverain de l'Abîme, le monstrueux dirigeant des forces d'invasion, lors d'une bataille cataclysmique qui fit trembler les montagnes et remodela le paysage.
Mais ce fut une victoire douce-amère : lorsque la fumée se dissipa, plus de trente pour cent d'Etheron avaient déjà succombé à la corruption abyssale.
En mourant, le Souverain révéla une vérité terrifiante :
« Cette forme peut périr... mais l'Abîme ne meurt jamais.
Je serai remplacé, car je ne suis qu'une simple marionnette des Dieux Extérieurs et de forces dépassant la compréhension de ce plan inférieur.
Vous ne faites que retarder l'inévitable. Vous tous... tomberez. »
Les Avatars survivants, poussés par le devoir et le désespoir, lancèrent d'innombrables croisades pour reconquérir les terres corrompues.
Mais l'Abîme s'était trop profondément enraciné. Chaque tentative se solda par un échec et, finalement, les Avatars périrent un à un, consumés par la guerre sans fin pour laquelle ils étaient nés.
Pourtant, avant de mourir, ils accomplirent un dernier acte de salut.
Utilisant leur autorité divine et leur puissance surnaturelle — supérieure même à celle des êtres de rang Monarque — ils unirent leur force au savoir-faire légendaire des nains.
Par une fusion de magie divine et de technologie arcanique, ils forgèrent un artefact monumental connu sous le nom de Verrou d'Aetherion.
Cet artefact scella les terres corrompues par l'Abîme derrière une barrière divine infranchissable. Aux frontières de chaque territoire des races restantes, le Verrou empêcha les invasions abyssales à grande échelle.
Les monstres des ténèbres pouvaient encore passer par des failles dimensionnelles et des donjons ou envoyer des agents éclaireurs, mais ils ne pourraient plus jamais marcher en force.
Le coût du maintien de ce sceau fut immense.
Près de 80 pour cent de leur divinité fut dépensée.
Et ils moururent lors de leurs croisades pour reprendre les terres.
Après cela, les dieux restèrent silencieux.
La religion de la Déesse de la Lumière devint la plus révérée sur tout le continent.
Les siècles passèrent. Le monde guérit. Les Avatars devinrent légende, mythe... oubliés.
Jusqu'à aujourd'hui.
Pour la première fois depuis des lustres, un dieu a agi.
Aurora, la Déesse de la Lumière, a choisi un nouvel Avatar :
Ethan Williams, héritier de la Maison Williams, désormais connu dans le monde entier comme le Héros de la Lumière.
Alex le savait pertinemment. Après tout, cela faisait partie de l'intrigue principale du jeu.
Mais ce à quoi il ne s'attendait pas, c'était Lilith.
Dans le jeu, Lilith ne devenait l'Avatar de Nyx que lors du point culminant du premier arc, au bord de la mort.
Mais ce qu'il voyait maintenant... n'avait aucun sens.
Lilith se battait déjà comme un Avatar.
« C'est quoi ce bordel ? » grommela Alex en observant le chaos.
---
L'arène n'était plus un terrain de duel, c'était devenu un champ de bataille.
Des fissures zébraient les dalles de marbre et la température fluctuait violemment entre une chaleur étouffante et des rayons brûlants de lumière divine.
Le champ de suppression magique vacillait et crépitait alors que la production d'énergie dépassait les seuils de sécurité. Tout était en train de se dérégler, et au centre se tenait Lilith, drapée de feu écarlate et de sang.
« Allez, Cordelia ! Tu faisais moins la maligne il y a un instant ! »
Le rire maniaque de Lilith résonnait dans le chaos comme un chant de guerre.
Cordelia était sur la défensive, du sang coulant de sa lèvre alors qu'elle glissait sur le sol de l'arène.
Son uniforme d'Académie, autrefois impeccable, était déchiré et brûlé, ses fiers cheveux orange emmêlés de suie.
Elle serra les dents, les yeux brillant d'une détermination furieuse.
« Ça suffit ! »
Une déferlante de lumière et d'eau explosa de son corps, formant un pilier radiant qui repoussa momentanément les flammes de Lilith. Son aura se solidifia, tranchante comme du cristal. Elle commença à utiliser tout ce qu'elle avait.
Elle leva la main.
« Torrent Divin ! »
Une cascade de lumière liquide aveuglante se rua vers Lilith, l'eau sifflant et brillant d'une énergie purificatrice.
La foule retint son souffle : le sort était mortel, normalement interdit dans les duels de l'Académie.
Mais Lilith ?
Elle sourit encore plus largement.
Ses yeux miroitèrent de rouge. Son corps devint flou. La lumière explosa inutilement contre un mur de sang et de flammes, se vaporisant dans un sifflement de vapeur.
Elle bondit en avant, se faufilant entre les restes du sort comme une flamme dansante.
« C'était tout ? » murmura-t-elle directement à l'oreille de Cordelia —
avant de lui asséner un coup de poing enflammé dans les côtes, l'envoyant valser à travers la salle.
Lilith ne relâcha pas la pression.
À chaque coup, à chaque entaille de sa lame forgée dans le sang, elle parlait.
« Oh ? Tu pensais obtenir une victoire facile face à ta petite cadette ? »
PAN !
« Tu pensais que j'allais craquer après quelques insultes ? »
CRAC !
« Qui est la moins que rien maintenant ?! »
Cordelia hurla lorsque le pied de Lilith s'écrasa dans son estomac, l'envoyant s'écraser contre la plateforme.
Le public — les étudiants — regardait dans un silence stupéfait.
Ce n'était plus un duel.
C'était une exécution.
Respirant difficilement, les mains de Cordelia tremblaient. Sa fierté s'effritait. Son aura monta en flèche, par désespoir.
« Je vais te tuer, sale suceuse de sang ! » cria-t-elle.
Un sifflement aigu résonna dans l'air alors qu'elle invoquait son Esprit.
D'un cercle de lumière aveuglant émergea une créature imposante, un être majestueux d'eau et de purification.
Il avait la forme d'un hybride requin-dragon, translucide et élancé, son corps composé d'eau fluide et d'éclats de cristal incrustés.
« Lumen Seraphis ! » appela-t-elle.
L'esprit rugit, la lumière jaillissant de ses mâchoires.
Cordelia et son esprit s'élancèrent de concert, frappant des deux flancs avec un blitz synchronisé de sorts et de crocs.
Pourtant...
Lilith ne cilla même pas.
Avec un grognement, elle leva son épée haut, et...
BOUM.
Une violente explosion d'énergie du vide jaillit de son corps. La réalité frissonna.
Les ombres s'assombrirent.
L'air devint plus lourd.
Le son disparut, comme si le monde retenait son souffle.
Le Vide.
Les yeux d'Alex s'écarquillèrent au loin.
« Non. C'est impossible. Elle a déjà débloqué son affinité avec le vide ? À quel point son personnage est-il devenu pété ? »
Affinité avec le Vide.
L'une des forces les plus rares et les plus destructrices de tout Etheron.
Et Lilith la maniait.
« Qu'est... qu'est-ce que tu es ? » haleta Cordelia, la voix tremblante.
Lilith sourit, mais ce n'était pas humain.
C'était sauvage.
Les yeux brillant d'un rouge sombre, elle leva sa lame forgée dans le vide.
« Je suis les ténèbres elles-mêmes en ce moment. »
L'esprit bondit, et Lilith bougea comme un murmure dans un ouragan.
Une entaille.
Propre. Rapide. Absolue.
Le puissant Lumen Seraphis explosa en particules de lumière, retournant instantanément au royaume des esprits.
Le souffle de Cordelia se coupa.
« N-Non... »
Elle trébucha en arrière. Ses genoux flanchèrent. La pression sur sa poitrine était étouffante.
Ce n'était plus la même fille qu'elle avait rabaissée quelques instants plus tôt.
C'était un monstre.
Un monstre béni par Nyx, la Déesse primordiale des Ténèbres.
Une rafale de tentacules de vide jaillit du flanc de Lilith, s'enroulant autour des bras de Cordelia et la projetant au sol.
BAM !
Encore.
BAM !
Encore.
L'arène trembla.
Sa voix se brisa.
« P-Pitié, j'abandonne— ! »
Mais avant que Cordelia ne puisse finir sa phrase...
BAM !
Encore.
Les yeux de Lilith brûlaient plus intensément et son rire maniaque remplissait l'air comme des tambours de guerre.
« Oh non, senior », dit-elle en enjambant son adversaire meurtrie.
« On ne fait que commencer. »
Lilith se tenait au milieu des décombres de l'arène, baignée dans un feu du vide vacillant et des traînées de brume cramoisie issues de ses arts du sang.
Sa poitrine se soulevait au rythme de respirations saccadées, non pas par épuisement, mais par euphorie. Ses yeux étaient sauvages, brillant comme des galaxies jumelles de noir et de rouge, tourbillonnant de folie et de quelque chose dangereusement proche de la joie.
Et puis...
Elle rejeta la tête en arrière et rit.
Pas juste un rire.
Un éclat de rire maniaque, total et débridé, qui glaça les os de chaque personne présente sur le terrain d'entraînement.
C'était le genre de rire qui n'appartenait pas à un être humain. Il appartenait à quelque chose de plus grand.
Quelque chose d'ancien.
Quelque chose de brisé.
« HAHAHAHAHAHA !! »
Elle ressemblait à un démon se délectant de la destruction.
Et puis...
Ses yeux se déplacèrent.
De la forme tremblante et vaincue de Cordelia...
...vers Alex.
À cet instant, tout ralentit.
Lilith pencha légèrement la tête, ses cheveux tombant en cascade comme une chute de nuit et de flammes, les braises dansant autour d'elle comme des lucioles en enfer.
Ses lèvres tachées de sang se courbèrent en un sourire dangereux, séduisant et terrifiant.
Puis...
Elle se lécha les lèvres.
---
Alex cligna des yeux.
Non.
Nononononon.
Il fit un pas lent en arrière.
« Pourquoi... pourquoi cette folle me regarde-t-elle comme ça ? »
Il pouvait sentir chaque nerf de son corps hurler. L'instinct de « l'extra » s'activait comme une alarme de survie.
Ses pensées tourbillonnaient de panique.
Il marmonna sans s'en rendre compte.
« S'il te plaît, ne me regarde pas comme ça. Je ne suis qu'un extra. Un figurant jetable dans ton histoire principale dramatique.
Il y a ton Héros de la Lumière, il est juste à côté de moi ! Il brille, il est pur et tout ce qui fait un protagoniste brillant ! Va donc le vider de son jus ou tout ce que vous faites, vous autres psychopathes ! »
Il gloussa nerveusement et agita une main devant Ethan comme un magicien faisant un tour.
« Voilà ! Ton plat principal ! »
En voyant le geste d'Alex, une seule chose traversa l'esprit d'Ethan : « Qu'est-ce que ce cinglé est en train de faire ? »
Le regard de Lilith était entièrement fixé sur Alex. Affamé. Curieux.
Et puis, sans le quitter des yeux, elle leva le bras.
Une sphère de feu du vide comprimé et de mana sanguin apparut dans sa paume, pulsant comme un cœur.
Cordelia, à peine consciente, bougea faiblement au sol.
Les doigts de Lilith se crispèrent.
Elle s'apprêtait à l'achever avec un sort qui l'effacerait complètement.
Puis...
CRAC.
Ce n'était pas un son.
Ce n'était pas de la lumière.
C'était une pression.
Une pression si vaste, si écrasante, que tout le terrain d'entraînement sombra dans le silence.
L'instant suivant, tout le monde — étudiants de 1re année, de 2e année, même Alicia von Crestvale elle-même — fut forcé de mettre un genou à terre, haletant comme si tout l'air avait été expulsé de leurs poumons.
Même Lilith chancela, ses yeux brillants s'écarquillant de surprise alors qu'elle s'effondrait sur ses genoux, son sort s'éteignant en plein air.
Une paire de bottes noires cirées apparut devant elle.
Alistair.
Il marchait comme un homme dont la simple présence pouvait étouffer les émeutes et arrêter les guerres.
Il la regarda, le visage calme, mais ses yeux noirs irradiaient un commandement divin.
Il ne parla qu'une fois.
« Ma dame... cela suffit. »
Et sans attendre de réponse, il toucha doucement son front.
Lilith s'effondra.
Pas violemment. Pas comme une marionnette dont on coupe les fils.
Elle tomba simplement, comme une déesse endormie, s'écroulant dans les bras d'Alistair avec une expression sereine et un léger sourire toujours gravé sur ses lèvres.
L'énergie du vide se dissipa comme de la brume.
La pression disparut instantanément.
Tout le monde haleta, leurs poumons se remplissant enfin d'air.
Alicia s'effondra sur un genou, haletante.
« C'était quoi... ce bordel de pression... ?
Le professeur Alistair devrait au moins nous prévenir avant... »
Alistair se tourna, sa voix résonnant comme le tonnerre après la tempête.
« Lilith Noctis Bloodrose est la gagnante. »
Silence.
Puis l'équipe médicale entra en action, soulevant prudemment Lilith et Cordelia sur des brancards. Cordelia était un amas de bleus et de blessures. Lilith semblait avoir fait une sieste agréable.
Isadora, la servante de Lilith, accourut également pour soutenir sa maîtresse.
Elles furent toutes deux emmenées pour être soignées.
Mais personne ne bougea.
Personne ne parla.
Ils essayaient encore de digérer ce qui venait de se passer.
Les meilleurs cadets de deuxième année n'arrivaient pas à croire ce que leurs yeux venaient de voir.
L'une des leurs était emportée sur un brancard — battue et meurtrie — par quelqu'un qui était un rang entier en dessous d'elle.
« Est-ce qu'une... est-ce qu'une rang Avancé (Inférieur) vient de battre une rang Expert (Intermédiaire) ? »
Non. Elle ne l'avait pas juste battue.
Elle l'avait oblitérée.
Comme si ce n'était même pas un combat.
Comme si c'était personnel.
Même Ethan, le garçon en or de la Maison Williams, se tenait raide, les sourcils froncés.
Il serra les poings.
« Elle est... elle en est une aussi », murmura-t-il. « C'est un Avatar. »
Pendant ce temps, à l'autre bout du terrain...
Alex était toujours figé sur place, transpirant comme un poulet dans un volcan.
Il ne bougeait pas.
Il ne parlait pas.
Son esprit était une boucle constante de panique pure et non filtrée.
« POURQUOI CETTE FOLLE ME SOURIAIT-ELLE ? COMME ÇA ?! »
« Ce n'était pas un sourire de "je vois un ami". C'était un sourire de "je vois un jouet que je veux briser lentement sur trois saisons" ! »
« Ce n'est pas comme ça que ça doit se passer ! Ce n'est pas comme ça que TOUT ÇA DOIT SE PASSER ! L'INTRIGUE EST EN TRAIN DE PARTIR EN COUILLES ! »
Il regarda autour de lui la plateforme brisée, les étudiants qui chuchotaient et Ethan qui tremblait.
« Qu'est-ce qui se passe... » marmonna-t-il.
Et pour la première fois depuis sa transmigration...
Alex réalisa quelque chose d'horrifiant.
« L'intrigue était en train de partir en couilles. »
Et il semblait qu'il en était la cause.
Note de l'auteur :
Alors, comment était ce chapitre ? Dites-le-moi dans les commentaires.
Merci pour les tickets dorés.
@DaoistXNcPAc, @Dawid4859,
@Autumn_Kondor, @EvilGumShoes
J'apprécie vraiment votre soutien 😊.