Chapitre 53
Traductrice : Moonkissed
Tang Mo tendit au Cordonnier de Fer le cirage qu’il avait obtenu sur le loup à cirage.
Le Cordonnier jeta sur cette goutte de cirage un regard d’un ennui profond. On voyait bien que le résultat ne le satisfaisait pas. Il récupéra la goutte, qui se balança dans sa large paume, la soupesa un instant et grogna : « Je ne m’attendais pas à ce que tu me ramènes vraiment une goutte de cirage. Mais ce n’est qu’une goutte, une goutte ! Où est mon cirage ? »
Tang Mo tourna la tête vers Xing Feng, tapi dans l’angle.
Xing Feng n’avait pas encore tout expliqué de l’instance. Sous le regard glacé de Tang Mo, il s’empressa de bafouiller : « C’est bien le cirage du Cordonnier, mais… ça ne se réutilise pas. Tuer le loup à cirage ne donne qu’une seule goutte, et elle est consommée. Après le départ du cordonnier, il revient trois heures plus tard réclamer du cirage. »
« Exact ! » Le Cordonnier fit claquer sa chaîne, crevant le mur d’une fissure. Il lança à Tang Mo un regard féroce. « Les humains sont les meilleurs amis du Cordonnier, ils veulent m’aider à retrouver le cirage. Cette quantité est trop maigre : ça ne peut réparer qu’une paire de chaussures. Je suis le meilleur cordonnier du Royaume Souterrain ; j’en répare des quantités chaque jour. Ce cirage est loin d’être suffisant ! »
Le regard de Tang Mo glissa de l’éclat dans le mur au Cordonnier. « Qu’est-ce que ton cirage, exactement ? »
Poser la question au Cordonnier n’avait manifestement pas grand sens. S’il savait ce qu’était le cirage et où il se trouvait, il n’aurait pas besoin d’une instance dans le monde réel pour le retrouver. À moins qu’il ne s’amuse à tourmenter des joueurs pour les dévorer.
Xing Feng avait dit que le cirage se trouvait dans l’instance. S’il n’était pas chez Tang Mo, alors il était chez Fu Wenduo. Il lui suffisait de comprendre ce qu’était ce « cirage » pour le dénicher.
Le Cordonnier renifla, mécontent : « Tu ne sais même pas ce qu’est le cirage, et tu oses dire que tu vas m’aider ? Humain, ça, ce n’est pas du cirage ! » Il lui montra la petite goutte noire au creux de sa main. « Vite, retrouve mon cirage ! Je reviendrai dans trois heures. Si tu ne l’as pas trouvé… »
Un sourire mauvais fendit sa face. Il déglutit, empocha la goutte remise par Tang Mo et quitta le bureau. Un instant plus tard, ses lourds pas s’éloignèrent dans le couloir. Tang Mo sortit aussitôt : le Cordonnier s’était volatilisé, et la porte de l’usine demeurait close.
Tang Mo inspecta avec soin les autres bureaux : rien n’avait changé.
De retour, il retira la pierre lumineuse coincée près de la porte et posa les yeux sur Xing Feng.
Le joueur décharné trembla. Sans attendre la moindre question, il s’écria : « Je vais tout dire, tout ! C’est un jeu pour trouver le cirage. Toutes les trois heures, le Cordonnier arrive et demande si tu as trouvé le vrai cirage. Si tu ne l’as pas, tu peux le remplacer temporairement par le cirage de pacotille des loups à cirage. Mais leur nombre augmente d’une unité à chaque vague, et le Cordonnier réclame une goutte de plus à chaque fois. Donc, trois heures plus tard, il y aura deux loups, et il exigera deux gouttes, et ainsi de suite. »
Tang Mo réfléchit : « Et si tu n’as pas le compte ? »
Impossible de mettre la main sur le vrai cirage ? On pouvait substituer, d’accord. Mais si on ne parvenait pas à tuer assez de loups à cirage (qui disparaissaient d’eux-mêmes au bout de cinq minutes) ?
Le visage de Xing Feng se tordit de terreur ; ses yeux secs s’écarquillèrent.
Tang Mo répéta, froid : « Qu’est-ce qui se passe alors ? »
Xing Feng grelotta, se serrant les bras enserrés de trous : « … S’il manque des gouttes, c’est ton sang qui sert de cirage. »
Les yeux de Tang Mo se plissèrent.
Une heure plus tard, l’écran de l’ordinateur se ralluma, et Tang Mo appuya aussitôt sur « accepter ».
Le visage de Fu Wenduo apparut, et Tang Mo demeura un instant interdit.
On aurait dit qu’il sortait de l’eau. Ses cheveux trempés retombaient en mèches sur son front ; même ses vêtements, collés à sa peau, dégoulinaient. Une goutte tomba de son menton sur le sol. D’un geste, il repoussa ses mèches mouillées, découvrant un regard sombre et dur.
Tang Mo avait pris quelques coups contre le loup à cirage, mais sa constitution faisait son œuvre : l’entaille de la joue était déjà à moitié résorbée, ne laissant qu’une fine marque. Fu Wenduo, lui, n’avait aucune blessure visible — mais Tang Mo ne l’avait jamais vu… aussi peu à son avantage. « Pitoyable » était excessif, mais ce contraste surprenait.
« Tang Mo ? »
L’autre remarqua son étonnement. Tang Mo toussa et changea de sujet, sans perdre de temps. Il raconta d’une traite : « …J’ai passé la première “tranche” de trois heures. Dans deux heures, je devrai affronter deux loups à cirage et les abattre en cinq minutes. Sans capacité ni objets, je peux gérer deux loups. » Inutile d’en dire plus. « Et toi ? »
« Le Joyeux Quiz. »
« Quoi ? »
Fu Wenduo résuma posément : « Un quiz télé. L’animatrice me pose des questions étranges. J’ignore combien il y en a et quelles récompenses on obtient. En revanche, la punition tombe si je me trompe. À la deuxième, j’ai raté, et j’ai pris une “lessive” d’une heure. »
Tang Mo comprit pourquoi il était trempé. Mais une autre question l’intriguait : « En quoi ton jeu a-t-il un rapport avec le cirage ? » Le sien, à lui, tournait autour du cirage. Mais Fu Wenduo répondait à des QCM — quel lien avec la mission ?
« Un lien, il y en a. J’ai répondu à trois questions. »
Tang Mo se concentra.
« La première : qui, dans la Tour Noire, se plaît le plus à tourmenter les clandestins ? J’ai visé juste. La deuxième : quel monstre du Monde des Monstres mange le plus de clandestins ? J’avais entendu “Grand-mère Loup” de ta bouche ; j’ai coché ça. Mauvaise réponse : c’était le Gros Campagnol. »
Tang Mo s’étonna : « Le Gros Campagnol ? »
« Tu l’as déjà vu ? »
Tang Mo hocha la tête : « C’est lui qui m’a donné Momo. »
Fu Wenduo poursuivit : « L’animatrice a expliqué qu’il en dévore le plus parce qu’il est bas placé dans la hiérarchie. Pour l’instant, peu de joueurs ont gravi la Tour et n’ont pas accès aux trois autres. Eux adorent aussi manger des clandestins, mais le Campagnol croise le plus de proies. Rien que la semaine dernière, il en a croqué 163. »
Difficile de deviner ça. « Et la troisième ? »
Une mèche détrempée retomba sur son front. « Qu’est-ce que tous les joueurs du monde ont déjà vu ? A. La pantoufle de Cendrillon. B. Le traîneau du Père Noël. C. La Pièce d’or du Roi. D… » Le regard de Fu Wenduo accrocha celui de Tang Mo. « Le Cirage du Cordonnier de Fer. »
Tang Mo conclut net : « La réponse, c’est D. »
« Oui. »
Ça ne pouvait être qu’elle : le lien avec leur mission sautait aux yeux.
« Ce quiz te file des indices pour trouver le cirage. Alors il y a 70 % de chances que le cirage soit de mon côté. Tu obtiens les indices, je fouille. Premier indice : chaque joueur du monde a déjà vu le cirage du Cordonnier. »
Même Tang Mo trouvait ça fou.
La Tour Noire, tout le monde ne la regardait pas — certains s’y refusaient, d’autres vivaient terrés dans la forêt. Comment pouvait-elle affirmer que tous avaient vu « le cirage » ?
« Le cirage du Cordonnier doit être quelque chose d’existant sur Terre, » déduisit Tang Mo. « Sinon, impossible que tout humain l’ait déjà vu. Je vais fouiller l’usine agroalimentaire pendant deux heures et chercher ce qui colle. »
Fu Wenduo acquiesça. « Le quiz repart après les pubs. Dans deux heures, j’aurai la quatrième question. »
Tang Mo fixa le visage dans l’écran. Après un temps : « Monsieur Fu, je vais te dire tout ce que je sais de la Tour Noire. »
Les lèvres de Fu Wenduo s’incurvèrent ; ses cheveux, toujours humides, retombaient malgré lui. Il les repoussa et hocha la tête : « D’accord. »
Inutile d’enjoliver : dans ce jeu, la coopération était vitale. L’échec de Fu Wenduo serait aussi celui de Tang Mo : sans lui, pas d’indice — donc pas de « cirage ». Il fallait tout mettre sur la table.
Quinze minutes plus tard, la communication prit fin.
Tang Mo partit fouiller l’usine à la recherche de « quelque chose que tous les humains ont déjà vu ».
Le bâtiment devait faire dans les 2 000 m². Éclairé par la pierre, il examina chaque recoin, commençant par l’angle est, où s’alignaient des casiers d’employés. Il ouvrit tout, puis baissa les yeux.
La catégorie « vu par tout le monde » était bien trop vaste.
Hors les aveugles, chacun a vu de l’eau, la lumière du soleil, « l’air » (qu’on ne voit pas, mais qui est là)… Le soleil et l’air n’étaient pas réalistes. Il trouva une bouteille d’eau à moitié pleine dans un casier, la glissa dans un sac plastique ramassé en chemin.
Plus loin, quelques succulentes sur l’appui de fenêtre.
Au clair de lune, les plantes pendaient, jaunies et desséchées. Il préleva un peu de terre, la mit dans le sac et poursuivit.
Au terme des deux heures, il avait inspecté un tiers du site, lorsqu’un martèlement sourd résonna derrière une autre porte de bureau.
Les loups à cirage étaient là.
Il rangea son sac, tira le petit couteau à fruits trouvé dans un casier. Il s’était recouvert exprès de miettes de biscuits et bonbons, pour masquer son odeur au cas où ces loups flaireraient comme les vrais.
Couteau en main, il avança pas à pas vers les bureaux.
Dans l’un d’eux, les deux loups s’organisaient, cognaient la porte à tour de rôle ; tout le mur vibrait à chaque choc.
Le vacarme roulait dans l’usine vide.
Tang Mo se colla à l’angle, à l’écoute. Après quatre ou cinq coups, un fracas, des hurlements : la porte céda, deux loups jaillirent, griffes martelant le sol, yeux verts fouillant la nuit à la recherche d’un humain.
Tang Mo se tapit derrière le mur. Les deux bêtes n’étaient qu’à deux mètres.
Elles fouillèrent patiemment. Soudain, dans le bureau du fond, Xing Feng heurta quelque chose ; un grand bruit.
Les loups hurlèrent, détalant vers la pièce.
Dans le même temps, Tang Mo surgit dans leur dos à toute vitesse. Les loups tentèrent de pivoter pour le happer, mais lancés en plein saut, c’était trop tard. Le couteau trancha vers l’arrière de la nuque de l’un.
La patte du loup fendit l’air à l’instant critique, déviant la lame.
Bang !
La bête s’écrasa, un flot de sang jaillit. Une patte tranchée, elle chercha à se relever. L’autre loup rugit et chargea. Tang Mo fendit, esquiva les griffes.
Le loup s’accroupit, yeux braqués sur lui, puis bondit ; Tang Mo se déroba ; à cet instant, l’estropié profita de l’angle mort, jaillit par derrière et lui agrippa le bras. D’un coup, Tang Mo le repoussa au pied ; le loup emporta un lambeau de chair, retomba plus loin.
Le sang ruissela le long de l’avant-bras.
Le loup mâchonna le morceau, puis releva les yeux.
Les deux bêtes repartirent de concert, attaquant en tenaille. Ignorant la douleur, Tang Mo fendit sans relâche, bloquant les griffes. L’échange dura à peine une minute.
L’un, blessé, ne pouvait s’appuyer ; Tang Mo profita du déséquilibre pour enfoncer la lame dans sa poitrine, transperçant le cœur. Dans le même mouvement, il esquiva l’attaque sournoise du second et l’agrippa à la gorge.
La bête se débattit. De toute sa force, Tang Mo tordit : la nuque céda.
Les deux corps s’effondrèrent, se muant en deux gouttes de cirage. Son bras avait cessé de saigner, mais la morsure n’était pas refermée ; une autre pièce de chair manquait à sa cuisse gauche. Il ramassa son couteau tombé, reprit son souffle et retourna au bureau.
Xing Feng, livide, se traîna hors de sous la table. Voyant les deux gouttes dans la main de Tang Mo, il s’étrangla : « Tu as… tu as vraiment tué deux loups tout seul ! »
Tang Mo le fixa.
Xing Feng rentra la tête : « N-ne le prends pas mal. Je suis juste surpris que tu aies pu en tuer deux sans blessure sérieuse. Avant, on s’y est mis à deux et c’était déjà dur d’en abattre un. À deux loups, on n’y arrivait pas : on n’en tuait qu’un et l’autre m’a arraché une main. »
À côté, deux lambeaux et des éraflures, ce n’était rien.
« Et les deux autres, comment sont-ils morts ? »
Le visage de Xing Feng se crispa : « Vidés de leur sang par le Cordonnier. À chaque nouvel entrant, le compte de gouttes et celui des loups repartent à zéro. Mais même comme ça, on n’arrivait pas à suivre, et… impossible de trouver le vrai cirage. On a tenu à la deuxième vague, mais à la troisième, incapables d’apporter trois gouttes. »
Il frissonna : « Quand il manque, le Cordonnier dit… qu’il prendra du sang à la place. Il nous perce de son clou. Regarde ces trous. » Il les montra. « Tous de lui ! Son clou aspire notre sang. Une goutte, c’est environ un dixième du volume sanguin : 400 ml. On peut encaisser une goutte. Mais ensuite, incapables de tuer assez de loups, on n’amenait même plus une goutte. Alors il pompait. Et si on n’apporte pas assez deux fois de suite, le Cordonnier va aussi de l’autre côté pour saigner les joueurs là-bas. »
Tang Mo pensa aux trois cadavres décrits par Fu Wenduo.
Le clou avait dû les vider.
Pourtant…
« Pourquoi es-tu encore en vie ? »
La respiration de Xing Feng se coupa.
S’il était entré le premier, logiquement, il aurait dû être le premier saigné à blanc, d’autant qu’il semblait frêle. Pourquoi les deux autres avant lui ?
Il refusa de répondre.
Tang Mo sortit le couteau et le planta net dans le plateau massif.
Xing Feng sursauta ; Tang Mo le darda d’un froid regard.
Longtemps après, Xing Feng balbutia, terrifié : « J-je vais tout dire. Parce que… j’avais planqué un peu de cirage. Perdre 400 ml, c’est tolérable. J’étais médecin, je sais. Et nous, joueurs, on récupère plus vite. Pas tout en trois heures, mais assez pour fonctionner. Alors, la première fois, je n’ai pas donné le cirage, j’ai “payé” 400 ml. Ensuite, je mettais un peu de côté chaque fois. Et quand d’autres sont entrés, on a tué ensemble. Comme j’étais là le premier jour, je savais que la Tour Noire ne précisait pas tout. Je leur ai dit que deux loups ne donnaient qu’une goutte. Personne n’a douté… »
Il s’interrompit sous le regard noir de Tang Mo et se ratatina.
Au bout d’un moment : « Combien t’en reste-t-il ? »
Xing Feng trembla : « A-aucun… Je n’ai plus rien. »
Tang Mo ne creusa pas. Il s’adossa et dit, d’un ton égal : « Ce que tu dis se tient. Perdre 400 ml, c’est gérable. Pour un joueur, 800 ml aussi. »
Xing Feng le fixa, ahuri, sans comprendre.
« À partir de maintenant, moi aussi, je vais économiser. »
Ses yeux s’écarquillèrent.
Bras croisés, Tang Mo ajouta calmement : « Cette fois, je garde une goutte. Le Cordonnier prendra 400 ml de sang. »
Xing Feng protesta, perdu : « Avec ta force, tu n’as pas besoin de te faire saigner ! »
« Qui a dit que c’était mon sang ? » Tang Mo inclina la tête, un sourire aux lèvres. « Il prendra le tien. »
Xing Feng en resta bouche bée.
Cinq minutes plus tard, Tang Mo remit deux gouttes au Cordonnier.
Celui-ci grommela : « Ces loups à cirage sont vraiment des bons à rien ! » Puis, toisant Tang Mo et Xing Feng : « Vous êtes tous deux d’une nullité… Écoutez-moi bien, et trouvez vite mon cirage ! Sinon, la prochaine fois, je veux trois gouttes. Et si vous ne les avez pas, je les prendrai dans votre sang ! »
Sa chaîne racla le sol et il s’éloigna.
Dès qu’il partit, Tang Mo sortit de sa poche deux autres gouttes : celles que Xing Feng venait de lui donner pour sauver sa peau et gagner du répit. Le vieux briscard avait bel et bien caché des réserves — dans une tasse de café pleine d’un liquide brun-noir. Qui aurait deviné que deux gouttes y dormaient ? Et qui dit que c’était tout ? Peut-être en restait-il au frigo, ou enseveli dans la terre d’un pot…
Le type n’avait pas que l’esprit retors : il savait être dur avec lui-même, dansant au bord du gouffre à chaque échéance. Les trous de son corps venaient bien du clou du Cordonnier. À chaque fois, il « payait » un peu de sang pour ne pas livrer tout son cirage tant qu’il pouvait survivre.
Xing Feng restait utile — ne serait-ce que comme réserve de sang —, sinon Tang Mo ne l’aurait pas gardé. Mais il ne cessa pas, dès lors, de s’en méfier.
Après le départ du Cordonnier, Tang Mo attendit quelques minutes l’appel vidéo de Fu Wenduo.
Cette fois, Fu Wenduo avait gagné et n’avait plus l’air aussi mal en point.
Ils allèrent droit au but. « Quel indice, cette fois ? » demanda Tang Mo.
« Pourquoi le Cordonnier est-il si pauvre ? »
Tang Mo fronça les sourcils : « Parce que les loups à cirage raffolent du cirage. C’est ce qu’a dit la Tour Noire. »
« Oui. » Fu Wenduo ajouta : « Mais c’était ma sixième question : l’une des “dix grandes énigmes du Royaume Souterrain”. La réponse était justement : pourquoi le Cordonnier est si pauvre. »
Tang Mo réfléchit : « C’est forcément un indice. La Tour Noire l’a déjà dit une fois, et te le ressert maintenant. Si elle insiste, ce n’est pas pour rien. »
« Et toi ? »
Tang Mo sortit son sac : « De l’eau, de la terre. Je les ai montrées au Cordonnier : aucune réaction. Ce n’est pas ça. »
Ils se turent, pensifs.
Au bout d’un moment, Tang Mo risqua : « Le sang ? »
Quelque chose que tout humain a vu. Dès la naissance, chaque enfant en voit : le sang de sa mère.
Les loups à cirage aimaient « manger ». Quand l’un lui avait arraché un morceau, il l’avait gobé aussitôt.
« Le sang ? » répéta Fu Wenduo.
Tang Mo se ravisa lui-même : « Si c’était du sang, le Cordonnier en a déjà reçu. Il ne dirait pas qu’on n’a pas trouvé le cirage. »
« Tu l’as vu prendre le sang d’un joueur ? » demanda Fu Wenduo.
Tang Mo se figea, tourna lentement les yeux vers Xing Feng, qui se tassa encore.
Il revint à l’écran et sourit : « Tu as raison. La prochaine fois, je veux voir le Cordonnier prendre lui-même le sang. »
L’appel terminé, le corps de Fu Wenduo se relâcha ; il s’adossa au mur.
Là où Tang Mo ne pouvait voir, une entaille de dix centimètres zébrait sa cuisse droite, tranchant le jarret.
Privé de sa capacité, la guérison était lente. Il se massa la tempe. Une demi-heure plus tard, le tendon se ressouda et la plaie se referma peu à peu.
À la télé, Wang Xiaotian reparut : « Fini la pub ! Bonjour, c’est votre hôtesse préférée, Wang Xiaotian ! Le Joyeux Quiz reprend. Formidable ! Même s’il a raté la cinquième, le Joueur Fu a tenu la punition du “couteau de vent” une heure durant. Deviendra-t-il le premier, dans toute l’histoire du Royaume Souterrain, à finir le Joyeux Quiz ? »
Acclamations. Sourire sucré. « Pas de blabla. Nous… »
« Écoutez la question ! »
Trois heures plus tard, Tang Mo relança l’appel : « Le sang n’est pas le cirage. Les trois loups étaient beaucoup plus forts que deux. Quatre, ce sera probablement ma limite. Fu Wenduo, quel indice as-tu obtenu ? Il faut trouver le cirage vite. »
Fu Wenduo le regarda en silence.
Tang Mo plissa le front : « Quoi ? »
Après un temps : « Cette fois, pas d’indice. »
Tang Mo resta coi.
Il se reprit : « Comment ça ? »
« Question 9 : Le cirage du Cordonnier de Fer possède laquelle des qualités suivantes ? A. Rare, B. Fusion, C. Sale et puant, D. Dur. J’ai choisi C, c’était faux. Ce n’est pas sale, et ce ne peut pas être “rare”. Tang Mo, donc le cirage est soit “fusion”, soit “dur”. C’est notre troisième indice. »
Les doigts de Tang Mo se crispèrent.
L’écran s’éteignit. Invisible de l’autre côté, il s’agrippa au bord de la table pour ne pas s’effondrer. Le sang maculait ses vêtements ; une balafre de quinze centimètres lui barrait l’abdomen.
Après trois loups, il y avait laissé la chair. Incapable d’activer ses objets, impossible d’utiliser la Larme du Ver de Terre.
Trois loups lui avaient coûté si cher ; à quatre ou cinq…
Il raffermit son expression et planta le regard droit devant.
Pendant ce temps, Fu Wenduo attaquait la quatrième salve de questions. Les châtiments montaient d’un cran à chaque fois — de l’inondation au « couteau de vent », de pire en pire. La dixième portait sur la Pièce d’or du Roi ; il choisit sans peine « une chance d’abstention à un jeu de la Tour Noire », et passa.
Puis vint la onzième.
« Ouh, encore une vilaine question. Dites, Directeur, vous n’auriez pas une relation cachée avec le Joueur Fu ? Toutes ces questions… bon, je tiens à ma paye, je me tais. » Clin d’œil. « Alors… écoutez la question ! Quel genre d’enfant le Père Noël préfère-t-il ? »
« A. Sage, B. Hypocrite, C. Rusé, D. Honnête. »
« Le Joueur Fu va deviner les doigts dans le nez ! Bon, ensuite on enchaîne sur plus dur ? Héhé, j’en dis trop. La douce Wang Xiaotian ne spoile jamais ! »
Les yeux de Fu Wenduo hésitèrent entre « sage » et « honnête », puis il valida D.
Wang Xiaotian minauda : « Vous ne voulez pas changer ? La réponse est subtile. »
Silence.
Une demi-minute, puis : « La réponse est… »
« Faux ! Depuis quand le Père Noël aime les enfants honnêtes ? Le Père Noël lui-même est un fieffé menteur, ahaha ! »
Le sourcil de Fu Wenduo se crispa.
« Voyons la punition de la onzième… Waaaah ! Le Joueur Fu va défier Grand-mère Loup et survivre trente minutes ! Grand-mère Loup adore manger des humains : joueurs ou citoyens du Royaume Souterrain, tous pour elle ! J’ai hâte ! »
Les hourras firent vibrer le petit poste.
Une grande créature en robe rose, tenant un petit parasol, entra à l’image à pas menus. Wang Xiaotian recula d’un pas, se reprit : « Qui suis-je ? La douce Wang Xiaotian ! Puisque notre invitée Grand-mère Loup est là… »
Le parasol se leva ; les yeux verts scintillèrent ; un rictus découvrit des crocs. Au moindre mot, elle bondirait hors de l’écran pour déchiqueter le clandestin dont bavaient tous les monstres.
Mais Wang Xiaotian s’écria : « Hein ? Mademoiselle Dinde sponsorise cent œufs de dinde pour zapper cette punition ? Passer direct à la treizième pour que ce soit elle qui officie ? Quel plan ! » Elle leva les yeux. « Ah, le Directeur accepte. Alors on saute et on file à la treizième. Grand-mère Loup, désolée de vous avoir dérangée. »
Le visage de Grand-mère Loup vira au noir ; mais dès que la caméra la reprit, elle se composa un air fragile, couvrit sa grande bouche et rit comme une clochette : « Pas grave. La punition de la quatorzième me concerne aussi, héhé… »
Elle quitta la scène. Wang Xiaotian enchaîna : « Mademoiselle Dinde veut courir à la treizième pour s’occuper elle-même de la punition — elle compte se battre avec le Joueur Fu et le mettre en pièces. Mais les questions, d’abord ! Joueur Fu, écoutez la douzième— »
« D’où vient le cirage du Cordonnier ? »
« A. Vers de fer. B. Humains. C. Cordonnier lui-même. D. Loup à cirage. »
« Super, une question simple. Impossible à rater… Ah ! Si vite ! Le Joueur Fu a déjà répondu : B, humains ! Félicitations, bonne réponse ! Mademoiselle Dinde, patientez : après la pub, vous pourrez déchirer le Joueur Fu ! À tout de suite… »
La main de Fu Wenduo s’était déjà posée sur son poignard, prêt à fondre sur Grand-mère Loup.
L’intervention de la Dinde l’avait pris de court, mais il ne relâcha pas sa garde.
Tang Mo lui avait parlé de la force de Grand-mère Loup — un monstre terrible, au moins du niveau du Père Noël. Sans capacité ni objets, ses chances de survie trente minutes étaient maigres.
Heureusement, la Dinde s’était interposée.
Quand l’écran se ralluma, le visage de Fu Wenduo demeurait sombre. Il ruminait questions et sous-entendus de Wang Xiaotian. Cette fois, ce ne fut pas lui qui parla le premier. Une voix rauque jaillit :
« Fu Wenduo. »
Il plissa les yeux et leva la tête. À l’écran, le jeune homme aux traits nets serrait les dents. Pâle, les pommettes rosies, une profonde estafilade au front, les cheveux poisseux de sang. Mais ses yeux brillaient, fixés sur Fu Wenduo — aucun doute, seulement une reconnaissance lourde.
Le cœur de Fu Wenduo fit un bond.
Il murmura, après un temps : « Où es-tu blessé ? »
« Rien de grave, » répondit Tang Mo. « Les loups à cirage coopèrent, ils se renforcent ensemble. Cette fois, je n’en ai tué que trois ; le dernier a disparu. S’il y en a un de plus, je ne pourrai peut-être même pas en tuer deux. Je tiendrai au mieux une vague encore. Alors, Fu Wenduo… »
Il releva la tête.
« As-tu trouvé un indice ? »