Chapitre 54
Traductrice : Moonkissed
Le Cordonnier de Fer laissa nonchalamment pendre la lourde chaîne sur son épaule, fredonna une chanson âpre et pénétra dans le bureau d’un pas imposant. Dès qu’il entra dans la pièce éclairée par la pierre lumineuse, il vit que le nouveau joueur humain était assis sur la chaise devant l’ordinateur et l’observait calmement.
Quant à l’ancien joueur qui végétait dans l’instance depuis plus de trois jours…
Le Cordonnier de Fer lui jeta un coup d’œil plein de mépris, puis abattit violemment la chaîne sur le sol.
« Où est mon cirage ? Combien de chances vous ai-je données, humains peu fiables. Vous ne faites que me calmer, encore et encore, avec du cirage de pacotille. Je vous préviens : le Cordonnier de Fer ne se laisse duper par personne. Si vous ne sortez pas le vrai cirage, ou bien quatre gouttes de cirage inférieur… » Le visage hideux du Cordonnier s’illumina d’un sourire excité. « …je le remplacerai par votre sang ! »
Sa voix tonna, et la pièce vibra légèrement.
Tang Mo sortit une goutte de cirage et la posa sur la table. Il regarda le Cordonnier d’un air placide. « Je n’ai que ça. »
Xing Feng tendit le cou autant qu’il put. En voyant qu’il n’y avait qu’une seule goutte de cirage sur la table, il écarquilla les yeux, incrédule, et s’écria : « Tu viens de tuer trois loups à cirage, il reste une goutte du tour précédent, et je t’en ai donné deux. Comment peux-tu n’avoir qu’une seule goutte ? »
Tang Mo le regarda. « J’ai dit que je n’avais qu’une goutte. C’est celle-là. »
Xing Feng se traîna, affolé, vers la table. « Tout à l’heure tu ne lui en as donné que deux et tu l’as laissé pomper mon sang. C’est la deuxième fois. Si le sang sert deux fois de suite à remplacer le cirage, le Cordonnier ira de l’autre côté vider le sang du joueur ! Ce joueur n’est-il pas ton ami ? Tu vas le regarder saigner à mort ? »
Tang Mo demanda : « Tu t’inquiètes pour lui… ou pour toi ? »
Xing Feng se figea net.
Tang Mo sourit. « On t’a déjà soutiré 400 cc. S’il t’en prend encore 1 200, tu y passes. »
Le visage de Xing Feng changea, sa voix se fit rauque et choquée : « Tu crois que j’ai encore du cirage caché ? Non, je t’ai vraiment tout donné. Il ne m’en reste plus. Je ne peux pas compléter le compte cette fois. Si tu tiens à ce que je meure, je n’y peux rien. Et toi, tu laisserais même mourir ton partenaire. Tu n’es sûrement pas un joueur officiel. Tu es un clandestin ! »
Tang Mo l’ignora et se tourna vers le Cordonnier de Fer. « Tire le sang. »
« Toi… ! » s’étrangla Xing Feng.
Le Cordonnier avait suivi la joute avec intérêt. Il adorait voir les humains se déchirer : c’était un festin exquis dont il ne se lassait pas — déjà trois fois, et toujours aussi savoureux. Ce plaisir extrême chatouillait ses papilles grossières ; quitter le Royaume Souterrain pour venir ici en valait vraiment la peine.
Souriant sournoisement, il leva son clou, déjà prêt à s’approcher de Xing Feng. Le clou allait s’abattre lorsque la voix de Tang Mo retentit : « Attends. »
Le Cordonnier gronda, contrarié d’être interrompu : « Quoi, tu as trouvé du cirage ? »
Tang Mo demanda : « Le cirage est vraiment ici ? »
Un moment, le Cordonnier ne comprit pas. « Je t’ai dit d’aller le chercher ici, donc il est ici. Le Cordonnier, honnête et adorable, ne va pas vous mentir exprès pour vous amener dans un endroit sans cirage. Comment trouverais-tu un cirage qui n’existe pas ? »
Tang Mo enchaîna brusquement : « Dans cette pièce, combien de personnes sont mortes au total ? »
Tapi dans le coin, Xing Feng se raidit. La main du Cordonnier, qui tenait le clou, s’immobilisa lentement. Il jeta à Tang Mo un regard lourd de sens, puis eut un rictus mauvais. « Trois. Tu es le cinquième à entrer ici. »
À peine avait-il fini qu’un couteau s’abattit vers le dos de Tang Mo. Malgré sa jambe blessée, l’homme se mouvait à une vitesse fulgurante. Sa jambe droite, qu’on croyait atrophiée, frappa le mur pour se propulser, et la lame plongea sans pitié vers le bas-ventre de Tang Mo.
Le Cordonnier éclata de rire, comme s’il avait déjà vu la scène. Mais il n’y eut pas le bruit d’une lame entrant dans la chair. Il laissa échapper un « hein ? » surpris tandis que Xing Feng levait la tête vers le jeune homme devant lui.
Dans la semi-obscurité, Tang Mo avait pincé la lame entre deux doigts. La pointe n’était plus qu’à un centimètre de son ventre. Xing Feng eut beau forcer, impossible d’arracher le couteau à ces deux doigts.
« Tu es grièvement blessé ! Tu ne tiens même pas debout, tu es obligé de t’asseoir ! » rugit Xing Feng.
« Je ne t’ai pas menti, répondit calmement Tang Mo. Ma blessure est grave. Mais même comme ça, je peux m’occuper de toi. »
Une succession d’expressions confuses passa sur le visage de Xing Feng ; puis une lueur perverse brilla dans ses yeux. Tang Mo sentit le coup fourré ; un faible souffle fendit l’air à son oreille. Dans l’obscurité, on ne voyait rien venir, alors il s’en remit à son ouïe, fit basculer sa tête de côté —
— une fine aiguille fila devant ses yeux et se ficha dans la bibliothèque derrière le bureau.
Ce n’était que la première.
Xing Feng eut un bref sursaut de surprise en voyant Tang Mo l’éviter, mais ne paniqua pas. Il se jeta sur le côté : trois aiguilles partirent de trois directions à la fois. Elles étaient tirées depuis le bas du bureau. Tang Mo était assis ; dès qu’il comprit, il envoya d’un coup de pied la chaise sur le côté et évita le tir croisé.
À l’instant suivant, une quatrième aiguille jaillit du milieu de la bibliothèque.
Après avoir esquivé les trois premières, son espace de mouvement était réduit : impossible d’éviter la quatrième. La pointe, maculée de noir, approchait — les yeux de Tang Mo se plissèrent ; sa main droite happa l’écran d’ordinateur sur la table. Il balança l’écran ; sa vision dynamique accrue lui permit, même dans la pénombre, de suivre l’aiguille et de la dévier.
« Ah ! » Un cri de douleur éclata.
Tang Mo tourna la tête, surpris.
Le Cordonnier, qui voyait tout, partit d’un grand rire : « Hahahaha ! C’est donc comme ça que tu as tué les deux premiers ! Et cette fois, c’est toi qui meurs ainsi ? Hahaha, c’est exquis ! Mourir dans son propre piège ! Je ne trouve pas de blague aussi drôle dans tout le Royaume Souterrain ! »
L’aiguille détournée par Tang Mo s’était plantée droit dans le bras de Xing Feng. Une petite blessure, pas mortelle en soi. Mais dès qu’elle entra, le bras noircit à vue d’œil. Xing Feng s’effondra, tordant son corps de douleur pour agripper son bras.
Tang Mo s’approcha précipitamment.
Le Cordonnier pensa qu’il voulait sauver Xing Feng. Xing Feng, lui aussi, crut que Tang Mo venait l’aider. Mais Tang Mo saisit l’autre bras — celui qui n’était pas noirci —, sortit son couteau et entailla de force le poignet.
Du sang écarlate jaillit.
La moitié du visage de Xing Feng avait viré au noir. Il leva des yeux hagards vers l’expression froide de Tang Mo et parvint à articuler : « Tu… tu n’es pas… »
Tang Mo remplit un petit sachet de 400 cc de sang, puis le regarda. « Ce poison, c’est… ? »
Xing Feng ne comprit pas tout de suite, mais hocha la tête de toutes ses forces.
« Je n’ai pas d’antidote, » dit Tang Mo.
Xing Feng le fixa.
« Donc, je ne peux pas te sauver. »
Le noir gagna tout le corps ; la dernière main encore saine s’assombrit à son tour. Avant qu’elle ne noircisse entièrement, Tang Mo lâcha le bras et scella le sachet — tout le sang venait de Xing Feng.
La respiration cessa. À partir de là, des craquelures zébrèrent la peau, pareilles à une terre en sécheresse. En un instant, d’innombrables fissures couvrirent le corps. Tang Mo regarda la scène, partagé, tandis que le Cordonnier, hilare, avançait pour écraser le visage de Xing Feng du pied.
Le corps n’était plus qu’une poterie brisée ; la pression du pied suffit à l’émietter. Le Cordonnier s’amusa à réduire les fragments en poussière noire.
« …Une capacité ? » murmura Tang Mo, songeur.
Jamais il n’avait vu un poison si violent.
Depuis la mise en ligne, la constitution des joueurs avait fait un bond ; pourtant, ce poison balaya Xing Feng en trente secondes.
Depuis le début de la mission « Trouver le cirage du Cordonnier », les objets et capacités étaient bloqués — pour Xing Feng aussi. Mais si, avant le jeu, il avait déjà fabriqué ses aiguilles empoisonnées grâce à sa capacité, il n’avait plus besoin d’activer quoi que ce soit pendant l’instance. Les aiguilles, elles, resteraient utilisables.
Ce poison pouvait bien être la capacité de Xing Feng.
« Une capacité ? » s’esclaffa le Cordonnier. « Mais pas du tout ! C’est le poison noir du bout de la queue du grand mille-pattes du deuxième étage de la Tour ! Je ne sais pas où ce gamin a déniché ça, mais c’est amusant à écraser, on dirait du sable. »
Son expression disait : « Je t’interdirai de marcher dessus même si tu en avais envie ! » Tang Mo ne répondit pas.
Il n’allait pas piétiner un cadavre pour s’amuser. De toute façon, Xing Feng n’était plus que poussière ; même s’il l’avait voulu, Tang Mo n’aurait pas pu.
Il comprit alors pourquoi aucune dépouille n’avait été retrouvée dans l’usine : Xing Feng les avait réduites en poudre avec ce poison noir.
S’il restait des corps, les nouveaux venus comprendraient comment ils étaient morts.
Ce n’était pas le Cordonnier qui les avait tués, mais leur propre compagnon. Tang Mo s’était toujours méfié de Xing Feng ; il ne s’était pas attendu à ce que la pièce soit piégée. Au moins deux des trois joueurs étaient morts ainsi.
La pièce, sans autre source de lumière que la pierre, se prêtait bien aux guet-apens : quatre aiguilles sous le bureau, une dans la bibliothèque, toutes dirigées vers la chaise devant la table. Après un combat contre les loups, blessé et épuisé, le réflexe était de s’asseoir. Et pour parler en visio, il fallait bien se mettre devant l’ordinateur. La chaise était l’endroit « naturel ».
Les blessures de Xing Feng, elles, étaient bien réelles. Trop lourdes pour faire semblant. Dès qu’un nouveau entrait, il se mettait à jouer au faible. S’il ne pouvait pas s’en sortir, il le tuait, pour survivre. Pourquoi insister à rester seul ?…
Tang Mo leva les yeux vers le Cordonnier.
Celui-ci, repu de spectacle, remit la chaîne à l’épaule. « Tu es tout seul, maintenant. Si tu ne me donnes pas quatre gouttes de cirage, la partie s’arrête pour l’instant. Bon, il n’y a pas assez de cirage. Il est temps que j’aille voir le type dans l’arrière-boutique. Je vais drainer son sang et en faire le plus beau spécimen du Royaume Souterrain ! »
Il prit son clou et se dirigea vers la porte.
« Quand il ne reste qu’un joueur, le jeu s’arrête. Tu n’exigeras plus de cirage ? » demanda Tang Mo.
Le Cordonnier s’arrêta, le toisa avec un mépris narquois — comme s’il voyait déjà un « nouveau Xing Feng ». « Tu l’as appris de l’humain de tout à l’heure, non ? Même si tu ne trouves pas mon cirage, tu ne mourras pas tant que tu tiens jusqu’au bout. Voyons… L’ordi est cassé, où vas-tu mettre tes pièges ? Au plafond, peut-être ? Personne ne grimpe pour regarder là-haut. Si tu en poses un, tu tueras sûrement ton prochain compagnon. »
Un froid passa dans le dos de Tang Mo.
Le pire, dans cette instance, ce n’était ni de trouver le cirage, ni le Joyeux Quiz. C’était d’avoir, en face, un « compagnon » qui voulait ta peau — et de savoir que, tant que l’autre mourait, tu vivais.
Avec ça, les chances de trouver le cirage frisaient zéro.
Le Cordonnier débitait encore ses sarcasmes et ses « conseils » pour tuer le suivant, quand une voix glaciale tomba :
« Qui te dit que je n’ai pas trouvé le cirage ? »
Le Cordonnier détailla Tang Mo. Peu importait. « Très bien, tu veux encore sauver cet humain. Si tu me donnes quatre gouttes maintenant, je ne le viderai pas. Mais si la prochaine fois tu ne m’en donnes pas cinq… je le saignerai. »
Sans répondre, Tang Mo sortit son petit couteau, leva le bras gauche et s’ouvrit la peau. Le sang coula dans le sachet où se trouvait déjà celui de Xing Feng.
Le visage du Cordonnier s’assombrit ; son sourire s’éteignit.
Le rouge s’écoula, et le petit sac se remplit vite. Pour Tang Mo, ce n’était rien : les blessures des quatre loups étaient dix fois pires.
Il fixa la petite poche, regardant son propre sang se mêler à celui de Xing Feng, indistincts. Il ne quittait pas le sac des yeux. Lorsque la quantité qu’il versa atteignit (comme pour Xing Feng) 400 cc, une lumière blanche éblouissante jaillit du plastique. Elle lui piqua les yeux, mais il ne détourna pas le regard.
Dix secondes plus tard, il vit l’intérieur du sac ; il ferma brièvement les paupières, et le coin de ses lèvres se souleva. Il soupira de soulagement, avec un sourire imperceptible. « Alors… tu comptes toujours le saigner ? »
Dans l’arrière-boutique, de l’autre côté de l’usine.
Fu Wenduo regardait les quatre options sans ciller.
Wang Xiaotian porta ses mains à ses joues de dessin animé et les secoua : « Joueur Fu, choisissez vite. Mademoiselle Dinde a fini ses échauffements et meurt d’envie de vous mettre en pièces. Il ne reste que dix secondes. Choisissez, ne gaspillez pas son précieux temps ! »
Dans le cadre bleu devant lui s’affichait :
« Question 13. Comment s’appelle le cousin de Mademoiselle Dinde ? »
« A. Poussin-Feu, B. Poussin-Feu Deux, C. Cousin Dinde, D. Poussin Dinde. »
Le regard de Fu Wenduo passa sur les quatre propositions. Impatiente, Wang Xiaotian le pressa. Il attendit la dernière seconde et appuya.
Wang Xiaotian trilla de joie : « C. Cousin Dinde. Félicitations, mauvaise réponse ! Joueur Fu, veuillez relever la punition : “Survivre trois heures face à Mademoiselle Dinde”. Mademoiselle Dinde, vous pouvez entrer dans l’instance… Hein ? Vous êtes si pressée ? »
Fu Wenduo serra son poignard — une dinde géante venait d’apparaître devant lui.
« Glou-glou, Fu Wenduo ! Je vais te réduire en charpie ! »
La dinde de deux mètres battit des ailes et fondit sur lui avec une agilité démentie par sa carrure. Il esquiva, mais elle était plus rapide. Sa haine et sa rage l’aveuglaient : il n’y avait plus que ce vil clandestin qui lui avait volé un œuf — elle n’aspirait qu’à l’atteindre.
« Glou, en pièces ! »
Les ailes tranchèrent l’air ; Fu Wenduo prit appui au mur, bondit pour éviter le coup. Ses poignets tournèrent ; le poignard militaire fleurit entre ses doigts. La lame fusa vers le cou de la dinde.
Clang !
Un choc métallique strident — la dinde n’avait rien. Fu Wenduo recula et se remit en garde.
« Une arme pareille ne peut pas me blesser. Humain stupide, glou glou ! » ricana la dinde.
Elle repartit, sans fioritures. Le couteau ne lui faisait rien ; il ne pouvait qu’éviter. Bientôt, un heurt : une griffe lui entailla la joue. Satisfaite, elle se rua pour l’achever.
Il croisa les avant-bras pour encaisser : la violence de l’impact l’écrasa contre le mur. Un genou à terre, il jeta un regard à son poignard — perdu un peu plus loin.
La dinde le repoussa d’un coup de patte, renvoyant l’arme derrière elle. « Tu n’as plus rien. La prochaine fois, tu n’auras que tes mains pour arrêter mes griffes. Fu Wenduo, c’est la punition pour m’avoir volé mon œuf !!! » Elle s’élança.
À cet instant, une voix d’enfant résonna :
« Ding dong ! La mission 2 “Trouver le cirage du Cordonnier de Fer” a été accomplie. »
La dinde s’immobilisa net ; Fu Wenduo releva un visage où pointait la surprise. Ses lèvres se courbèrent ; il se redressa. Il roula son poignet, fit craquer sa nuque. La force revenait peu à peu ; il leva lentement les yeux vers la dinde.
La crête se hérissa. « Glou… glou ? »
Sur le petit poste, Wang Xiaotian s’exclama : « Ah ? Cet épisode du Joyeux Quiz est déjà fini ? C’est trop rapide. Mademoiselle Dinde, vous pouvez finir votre vendetta personnelle. L’instance fermera dans dix minutes. La production demandera au Cordonnier de vous ramener ; profitez-en. »
La dinde se jeta vers l’écran : « Glou glou, aidez-moi glou… !! »
Il l’avait presque tuée une fois — deux mois avaient passé.
Fu Wenduo sourit au volatile vacillant. Son avant-bras se transforma d’un coup en arme noire et acérée. Sa voix baissa : « Tu t’appelles Mademoiselle Dinde ; pourquoi ton cousin ne s’appellerait pas Cousin Dinde ? Momo ne te sera jamais rendu. Mais il te reste dix minutes… de revanche. »
« Glouuuuu !!!! »
Dix minutes plus tard, Tang Mo, dans l’espace dégagé de l’usine, vit Fu Wenduo approcher au loin.
Fu Wenduo n’avait aucune trace de blessure. Tang Mo, lui, était éraflé, mais rien de grave, de simples plaies superficielles. Pas besoin de la Larme du Ver de Terre. Ses capacités revenues, sa régénération suivait : en une demi-heure, ce serait fini — hormis quelques morsures, qui prendraient deux ou trois jours.
Le regard de Fu Wenduo se posa sur les blessures, fronça légèrement les sourcils, s’attarda sur l’avant-bras gauche.
Tang Mo sourit : « Cette coupure, je me la suis faite. Le cirage du Cordonnier, c’est du sang humain. Il m’en fallait pour gagner. »
« Tu n’avais pas déjà essayé ? Ce n’était pas du sang humain, » demanda Fu Wenduo.
« À ce moment-là, j’ai laissé le Cordonnier pomper le sang d’un autre joueur. Il est mort depuis, et son sang n’était effectivement pas le cirage. » Tang Mo ne précisa pas comment Xing Feng était mort ni par qui. Fu Wenduo lut la vérité dans ce ton froid, et n’insista pas.
Tang Mo poursuivit : « On a quatre indices. Un : chaque humain a déjà vu le cirage du Cordonnier. Deux : les loups à cirage en raffolent. Trois : le cirage a une propriété de “fusion” ou de “dureté”. Quatre : le cirage provient des humains. » Il sourit. « Tous les humains ont vu le sang de leur mère à la naissance, et le sang vient du corps humain. Pour être exact, les loups adorent chair et sang. Quand je me suis battu contre quatre loups, j’ai laissé couler exprès un peu de sang : ils se sont jetés dessus. Enfin, le cirage a une propriété de fusion. »
« Un seul sang ne suffit pas ? » réfléchit Fu Wenduo. « Alors c’est le sang combiné de deux humains ? »
« Probablement, » acquiesça Tang Mo. « Le vrai cirage serait le sang de joueur. 400 cc de sang humain équivalent à une goutte de cirage inférieur ; en combinant deux gouttes — c’est-à-dire le sang de deux joueurs —, on obtient le vrai cirage. C’est ce que je viens de faire. Avant que l’autre ne meure, j’ai récupéré un peu de son sang et j’ai ajouté le mien. »
« Donc le vrai cirage, c’est du sang de joueur ? »
« Le cirage est une fusion. Le sang d’un seul joueur ne donne pas du cirage. Mais si je combine mon sang avec celui d’un autre joueur, peut-être que ce n’est plus “du sang de joueur” au sens strict, » répondit Tang Mo.
Fu Wenduo l’accepta sans peine. Il n’avait pas vécu le segment de Tang Mo, mais quelques mots suffisaient.
« Le sang d’un seul joueur est “du sang de joueur”. Le vrai cirage, c’est du sang de joueur — mais pas d’une seule personne. Voilà la seconde hypothèse. »
Xing Feng n’aurait jamais pensé finir ainsi. Tang Mo n’avait pas l’intention de le tuer : l’autre ne pouvait pas le tuer, lui.
Il ignorait que Xing Feng avait déjà fait deux victimes, mais il n’était pas du genre à rendre une justice expéditive. Depuis la mise en ligne, rares étaient les mains restées propres. Tang Mo lui-même avait tué plus d’une fois.
Il comptait tester le mélange de son sang avec celui de Xing Feng ; d’où sa question au Cordonnier : « le cirage est-il uniquement dans cette usine ? » Si Fu Wenduo avait été inaccessible, il n’aurait pas pu tenter un mélange avec son sang à lui.
La réponse du Cordonnier avait été claire ; il prit donc le risque.
Et même si ça avait raté, il avait une marge : quatre gouttes pour le Cordonnier pour sauver la peau de Fu Wenduo, et il leur restait une dernière chance. Il ne comptait pas dépenser la Pièce d’Or du Roi sauf ultime recours : trop précieuse — et s’il s’échappait, Fu Wenduo perdrait presque sûrement.
Tang Mo avait deviné que plus de deux personnes étaient mortes dans l’usine, contrairement aux dires de Xing Feng.
Fu Wenduo était seul ; Tang Mo avait, au départ, un compagnon.
Le prérequis de l’instance semblait être : au moins deux d’un côté et au moins un de l’autre. Fu Wenduo avait vu trois corps chez lui : il ne pouvait donc pas y en avoir deux morts du côté de Xing Feng. À chaque échec, le joueur isolé mourait vidé de son sang. Un pour un, plus Xing Feng : il y avait forcément un mort de plus dans l’usine que dans l’arrière-boutique.
Peut-être qu’au début Xing Feng ignorait la règle « un seul survivant ». Coup de chance : il était entré avec un autre. L’autre est mort sous ses yeux ; le Cordonnier lui a dit : « Tu ne peux pas mourir. Si tu tues ton compagnon, tu vivras. » À partir de là, il a tué.
Xing Feng était mort ; ses pensées emportées avec lui. Nul ne saurait jamais.
Tang Mo chassa ces idées et regarda Fu Wenduo. Rarement il se relâchait ; après ce jeu à la limite, il se sentait… heureux.
Ce n’est qu’en frôlant la mort ensemble qu’on devient amis.
— La fois de Pinocchio ne comptait pas.
Il plaisanta : « Tu t’en es sorti plus facilement que moi. » Il parlait des blessures invisibles sur Fu Wenduo.
Ce dernier remarqua que Tang Mo baissait un peu sa garde ; il le contempla, songeur. « Mes blessures n’étaient pas moins graves. Mais ma capacité touche à ça. Quand elle est revenue, elles ont vite guéri. »
Tang Mo hocha la tête.
Guérir en dix minutes de blessures pareilles ?
Il regarda silencieusement le grand homme face à lui et se surprit à se demander : quelle est sa capacité ? Et… pourrait-il la lui prendre ?
Le Cordonnier revint, traînant sa chaîne. Dans sa main gauche, le clou ; et, au bout du clou, une petite boule de cirage noir en lévitation, qui flottait mystérieusement au rythme de ses pas.
Il rejoignit Tang Mo et Fu Wenduo, les dévisagea, puis dit nonchalamment : « Eh bien, je suis un Cordonnier de Fer travailleur et adorable. Puisque vous m’avez aidé à retrouver mon cirage, je dois vous récompenser. Laissez-moi réparer vos chaussures en récompense. »
« Ding dong ! Déclenchement de la mission principale “Regarder l’adorable Cordonnier de Fer réparer des chaussures”. »
Tang Mo : « … »
Fu Wenduo : « … »
Pourquoi cette impression que quelque chose cloche ?
Sitôt les pieds nus de Tang Mo à l’air, le Cordonnier se mit à marteler ses chaussures avec le clou. Tang Mo comprit enfin ce qui cloquait :
…Pourquoi avait-il fait l’enfant à changer sa chaussure de pied encore et encore ?
Les bottes de Fu Wenduo passèrent en second. Le Cordonnier, comme s’il avait senti l’embarras de Tang Mo — et se souvenant de leur petit contentieux —, s’était dit qu’il réparerait d’abord celles de Tang Mo.
Ce dernier était vraiment gêné. Heureusement, il n’avait pas les pieds qui puent ; sinon, passer pour un type qui empeste devant Fu Wenduo serait pire que perdre. Mais le Cordonnier semblait vouloir l’atteindre exprès : il pinça le nez. « Ça pue ! »
Un rire grave échappa à Fu Wenduo.
Le visage de Tang Mo s’assombrit d’un bloc.
Mes pieds ne puent pas !
Le Cordonnier frappa longtemps, et Tang Mo eut l’impression que le regard de Fu Wenduo restait un peu trop sur ses pieds. Il portait des chaussettes, mais se sentait quand même bizarre. Il chassa l’impression et regarda, comme demandé, la réparation.
Dix minutes plus tard, le Cordonnier finit les deux chaussures de Tang Mo et se tourna vers Fu Wenduo.
Il attrapa ses bottes et pinça aussitôt le nez : « Oh, que ça pue, ça pue ! »
Fu Wenduo : « … »
Cette fois, Tang Mo ne put s’empêcher de rire. Leurs regards se croisèrent dans l’air ; ceux de Fu Wenduo étaient profonds, ceux de Tang Mo se plissaient d’un sourire tranquille.
« Voilà, les chaussures puantes de ces humains sont réparées. Mon artisanat fait la renommée du Royaume Souterrain ; personne n’oserait se dire meilleur. Je vous les ai réparées aujourd’hui : souvenez-vous-en toute votre vie. »
Le clou avait martelé longtemps, mais les chaussures de Tang Mo et Fu Wenduo n’avaient pas changé d’apparence. À ce moment-là, la Tour Noire retentit :
« Ding dong ! La mission principale “Regarder l’adorable Cordonnier de Fer réparer des chaussures” est accomplie. L’instance réelle “L’adorable Cordonnier de Fer” est terminée. Récompense : “Chaussures magiques”. »
[Objet : Chaussures magiques]
[Propriétaires : Tang Mo, Fu Wenduo]
[Qualité : Excellent]
[Niveau : 2]
[Attaque : Aucune]
[Effet : Porter ces chaussures permet d’ignorer la gravité et de marcher librement sur n’importe quel plan — plafond, surface de l’eau, etc.]
[Restrictions : Utilisable une fois par jour, pendant une heure.]
[Remarque : Allez ! Le cercueil de Newton n’en tremblera pas !]
Théâtre de l’auteur :
Tang Tang : Une capacité aussi puissante… comment je fais pour obtenir celle de Vieux Fu…
Old Fu : Viens me manger, c’est cadeau. [Sourire]