Chapitre 52
Traductrice : Moonkissed
Comme les chats, les loups ont une excellente vision nocturne.
Tang Mo s’approcha de la porte, la main droite serrant le col du vase. La moitié de son corps était plaquée contre la porte tandis qu’il écoutait attentivement le moindre bruit à l’extérieur. On percevait un grondement sourd, comme si la bête découvrait ses crocs et rassemblait sa force.
Dans le coin, Xing Feng tremblait de peur. Il essayait de se tasser encore plus pour se fondre dans l’ombre.
Tandis que Tang Mo guettait le moindre mouvement du loup derrière la porte, le loup, lui, fixait la porte. Le temps semblait suspendu. À l’instant où un éclair jaillit du silex, Tang Mo lança la pierre lumineuse qu’il tenait de la main gauche vers la fenêtre. Le jet fut impeccable : la pierre se coinça pile dans la rainure entre le châssis et la vitre.
Le petit bruit de la pierre fit voler l’immobilité en éclats. Le loup à cirage poussa un cri et se rua vers la porte. Au même moment, Tang Mo ouvrit la porte. Le loup fonça droit sur lui. Il distingua mal son mouvement, mais lui décocha un coup de pied qui envoya la bête, maigre et allongée, heurter le mur du couloir.
Le loup à cirage grogna furieusement. Prenant appui sur ses pattes arrière, il chargea de nouveau.
Tang Mo se décala, esquiva l’attaque et sortit dans le couloir. La pierre lumineuse éclairait un petit cercle autour d’eux. Il ignorait si le loup à cirage possédait la même vision nocturne terrifiante que les loups ordinaires. Quoi qu’il en soit, il ne pouvait pas se battre sans lumière. Il s’était donc ménagé sa propre source.
Le loup était d’une vitesse fulgurante. Long et sec, il prenait appui sur les murs du couloir, bondissant de tous côtés pour harceler Tang Mo. Le vase s’abattit sur sa tête : une plaie sanglante s’ouvrit. La bête, rendue plus féroce encore, n’était pas si puissante, mais trop rapide. Elle repoussa sur le mur, s’élança en l’air et visa Tang Mo de ses griffes.
Tang Mo roula au sol et ils échangèrent leurs positions.
Le loup noir rugit. Tang Mo raffermit sa prise, sa main droite brandissant le col brisé du vase.
Dans le couloir étroit, l’homme et le loup se jaugèrent.
L’instant d’après, le loup attaqua. Tang Mo chargea, vase brisé en main. Les deux ombres se percutèrent au milieu du passage. Tang Mo leva le vase pour l’écraser dans l’œil de la bête. Le loup s’y attendait : il tourna la tête, ouvrit ses crocs et mordit le vase.
Un craquement sec retentit : la céramique éclata en quatre ou cinq morceaux.
À cet instant, la patte droite du loup faucha les yeux de Tang Mo. Celui-ci avait prévu l’esquive et se déroba de côté. Profitant du bref instant où la gueule du loup tenait le vase, il tendit la main, happer un éclat en plein vol. Le regard glacé, il visa la gorge de l’animal et se projeta en avant, le bras droit tracé comme un coup de lame.
L’éclat tranchant entailla la nuque du loup de l’avant jusqu’à l’arrière, y ouvrant une béance.
Tang Mo se tassa et recula de quelques pas. Il essuya du revers la trace de sang sur sa joue droite : la patte du loup l’avait tout de même éraflé. Même préparé, il n’avait pas pu éviter complètement. Derrière lui, le loup s’effondra et glissa le long du couloir.
Tang Mo s’en approcha vivement.
La nuque du loup était pratiquement sectionnée ; un lambeau de chair à peine le retenait encore. Un flot épais s’échappait de son corps. La bête geignait, ses yeux verts rivés à Tang Mo. Celui-ci le regarda sans expression, puis se pencha, ramassa un morceau de porcelaine et l’enfonça dans la tête du loup.
Le loup à cirage cessa de bouger.
Un halo vert cligna sur sa dépouille. Quand la lumière se dissipa, le corps et le sang répandu avaient disparu. À leur place, demeurait une goutte de liquide noir, nacré comme une perle.
Tang Mo ramassa le « cirage ».
Cette goutte avait une texture étrange, évoquant le mercure, et pouvait être tenue à mains nues. La Tour Noire avait promis qu’abattre un loup à cirage donnait une goutte de cirage : Tang Mo n’en avait vraiment obtenu qu’une. Chaque tentative de la scinder en deux se soldait par la réunion des moitiés.
En voyant Tang Mo, Xing Feng trembla d’exaltation : « Tu… tu l’as abattu si facilement ? On est peut-être sauvés, vraiment sauvés ! »
La plaie sur la joue de Tang Mo avait cessé de saigner sans être refermée. Il demanda d’un ton sec : « Qu’est-ce que c’est exactement, un loup à cirage ? Comment les deux autres sont morts ? Qui t’a infligé ces blessures ? »
Les trois questions d’affilée laissèrent Xing Feng sans voix.
Tang Mo s’assit sur la chaise du bureau et s’inclina vers lui, très près. Pris de panique, Xing Feng s’appuya sur ses mains pour ramper et s’éloigner. Tang Mo allongea aussitôt la jambe et frappa le mur d’un grand coup, sa botte claquant devant Xing Feng.
Le blessé, terrifié, retomba en arrière.
Tang Mo leva de nouveau le pied et l’abattit contre le mur ; tout le bureau en vibra. Un rictus étira ses lèvres. « Réponds à mes trois questions. »
Le regard affolé, Xing Feng finit par balbutier : « Le loup à cirage, c’est… ce que tu viens de tuer. Il apparaît toutes les trois heures. La première fois, il y en a un, la seconde deux, puis trois… À chaque loup tué, on obtient une goutte de cirage. Si… si tu n’arrives pas à le tuer, il disparaît de lui-même au bout de cinq minutes. »
Tang Mo demanda : « Il disparaît tout seul ? » Donc on pouvait l’éviter en se cachant cinq minutes ?
Xing Feng hocha la tête, craintif. « O-oui. Mais dix minutes après son apparition, le Cordonnier… le Cordonnier arrive. Il demande, il demande si tu as… »
Bang !
Un fracas coupa net ses paroles. Xing Feng blêmit, les yeux rivés à la porte. Tang Mo perçut au bout du couloir un martèlement, puis le cliquetis d’une chaîne.
Le bruit se rapprocha, tout droit vers la porte du bureau.
Tang Mo serra dans sa poche l’éclat de porcelaine et se leva. Il avait deviné qui venait.
Trois secondes plus tard, un colosse apparut sur le seuil. Chaîne à la main droite, long clou rouillé dans la gauche. Son regard mauvais se posa d’abord sur Xing Feng recroquevillé au sol — qui se réfugia derrière Tang Mo — puis sur Tang Mo, debout face à lui.
Un sourire fendit la face du Cordonnier en Fer ; il abattit son clou sur la table : « Mon cirage ! Tas d’ordures, vous avez trouvé mon cirage ? »
Sa grosse voix, impatiente, résonna entre les murs.
À l’autre bout de l’usine, dans le débarras, Fu Wenduo fixait le petit téléviseur suspendu au coin du plafond.
À l’écran, Wang Xiaotian, robe bleue et couronne de cristal, venait d’on ne sait où se percher sur une chaise pivotante. Elle sourit radieusement. « Émission spéciale du Joyeux Quiz aujourd’hui ! Nous avons invité un challenger. Voyons voir… Wouah ! Notre challenger est super célèbre. Vous connaissez son nom ! »
Fu Wenduo resta impassible. À l’image, on ne voyait que Wang Xiaotian. Mais à cette annonce, un effet spécial bon marché se déclencha et une clameur en boîte jaillit du poste.
D’une voix sucrée, Wang Xiaotian mena son suspense à son comble : « Alors… qui est-ce ? »
Le regard froid, Fu Wenduo suivit le « clip » aux effets à cinq dollars.
Une ligne noire apparut :
« Il est le premier joueur au monde à avoir ouvert la Tour Noire. »
Elle s’effaça ; une autre prit sa place :
« Il est le premier joueur au monde à avoir vaincu la Tour Noire. »
Cette fois, rien ne vint tout de suite. Fu Wenduo patienta, alors qu’un bruit de déglutition se fit entendre dans le poste — Wang Xiaotian, visiblement. Tang Mo n’aurait sans doute pas perçu cette avidité gourmande dans la voix de la petite animatrice, mais l’oreille entraînée de Fu Wenduo, si.
Puis quelques mots s’affichèrent ; le dernier, d’un rouge sang dégoulinant au-delà du bord de l’écran :
« Il est un — clandestin ! »
Le visage cartoon de Wang Xiaotian réapparut. De la bave au coin des lèvres, qu’elle essuya d’un revers en s’apercevant que la caméra la filmait. Elle sourit mielleusement : « C’est le joueur dont tous les citoyens du Royaume Souterrain sont fous ! Triple champion du sondage du Monster Weekly “L’humain que je veux le plus manger” — »
« Fu Wenduo ! »
Debout dans le débarras, Fu Wenduo contemplait l’écran. Un petit homme en noir sortit d’un côté de l’image, vint s’asseoir face à Wang Xiaotian. Au-dessus de sa tête, deux mots :
[Fu Wenduo]
Wang Xiaotian minauda : « Notre joueur Fu est un peu taciturne. Un petit mot pour vos fans ? »
Le mini Fu, à l’écran, garda le silence.
Les yeux de Wang Xiaotian quittèrent alors le mini Fu. Elle tourna la tête, comme vers la caméra, mais son regard semblait croiser étrangement celui du vrai Fu Wenduo, hors de l’écran. Elle s’essuya à nouveau la bouche et eut un sourire décalé : « Puisque le Joueur Fu ne veut pas parler, commençons. Passons à la première question. Oh, une petite question de culture générale. »
Sa voix mutine résonna dans la pièce exiguë.
« Le Joueur Fu devrait répondre sans peine. Écoutez bien la question ! »
« Première question : qui aime le plus taquiner les clandestins dans le monde de la Tour Noire ? »
« A. Pinocchio, B. Cendrillon… Euh, comment ça, moi je suis une proposition ? Cette Wang Xiaotian-là ne taquine jamais les clandestins ! » Elle se couvrit la bouche, faussement surprise. « Oups, je viens d’éliminer par erreur une mauvaise réponse pour le Joueur Fu. Continuons. C. Monsieur Martin, D. Oncle Gorille. Que choisissez-vous, Joueur Fu ? Quelle est la bonne ? »
« Le Joueur Fu a vingt secondes pour réfléchir : c’est une sous-question. Saura-t-il percer la vérité ? »
En même temps, devant Fu Wenduo, une petite ligne bleue apparut, suspendue dans l’air.
Le texte reprenait la question et ses quatre options. À l’écran, un gros point d’interrogation flottait au-dessus du mini Fu. Dehors, Fu Wenduo balaya d’un œil la question, puis le jeu outré de Wang Xiaotian.
Il appuya, impassible, sur l’option B.
Wang Xiaotian s’écria : « Hein ? Comment ça peut être moi ? Joueur Fu, c’est une sous-question, vous êtes sûr de ne pas vouloir changer ? »
Le mini Fu ne répondit pas. Après quelques tentatives, Wang Xiaotian finit par capituler : « Bon, félicitations ! Directeur, je proteste ! Depuis quand j’aime taquiner les clandestins ? Je ne les taquine qu’occasionnellement ! »
Ses sornettes laissèrent Fu Wenduo de marbre, tandis que le « public » huait. Voyant qu’elle n’obtenait rien de lui, elle s’ennuya, puis lança la deuxième question.
« Voici la deuxième : dans le Monde des Monstres, quel monstre dévore le plus de clandestins ? »
« A. Shrek, B. Hulk, C. Grand-mère Loup, D. Le Gros Campagnol. »
« Ouaaah, Directeur, vous lui ouvrez grand la porte ! C’est de la triche ! Cette question est trop facile ! Je proteste au nom du public ! Protestation ! »
Un bourdonnement monta des gradins.
Le visage de Fu Wenduo se durcit devant l’énoncé.
Il avait déjà vu le nom de Shrek sur une affiche en s’infiltrant au Monde des Monstres : une telle star ne risquait pas d’être la réponse. Il n’avait jamais croisé Hulk, ni Grand-mère Loup, ni le Gros Campagnol.
… Triche ou pas, cette question-piège, il n’en connaissait vraiment pas la réponse.