Chapitre 27
Traductrice : Moonkissed
Tang Mo avait déjà remarqué qu’après la restauration de la partie, ses propres vêtements étaient remis dans leur état d’origine par la Tour Noire. En revanche, les vêtements de Cavis avaient disparu à jamais. Il semblait que la Tour Noire ne pouvait restaurer que les informations au moment précis où le joueur entrait dans l’instance : elle ne contrôlait ni la vie ni la mort des créatures de l’instance. Ainsi, les blessures que Tang Mo avait infligées au ver géant lors de sa deuxième tentative ne s’étaient pas régénérées.
Bien sûr, le grand ver ne comprenait pas les paroles de Tang Mo. « Tu as l’air d’être quelqu’un de bien. Tu ne me frapperais pas comme cet homme qui buvait de l’alcool. »
Soudain, son dos accrocha un point tranchant et la bande blessée fut de nouveau percée.
Le grand ver se mit à pleurer. Tang Mo tendit la main pour recueillir des larmes, mais découvrit que…
Le ver ne faisait que pousser des sons ! Pas une seule larme !
Le visage de Tang Mo s’assombrit.
Si cette instance fonctionnait comme celle du Monopoly de Mario, il devait obtenir les « Larmes du Ver » pour quitter l’instance.
La lampe à pétrole était brisée. Tang Mo avait une lampe de poche sur lui, mais il n’envisagea pas de s’en servir.
Il s’efforça de vaincre son dégoût et d’oublier que la chose visqueuse qui se frottait à lui était un ver géant. Il tendit la main et caressa doucement sa tête.
Les blessures du ver étaient bel et bien de son fait. À présent, il le réconfortait, non sans un léger remords. Cette pensée rendit ses gestes plus naturels.
Avant d’entrer dans l’instance, Tang Mo avait, profondément enfouie dans son subconscient, l’idée que le boss final de l’instance S3 était le ver géant.
Depuis que la Terre était « en ligne », la mémoire de Tang Mo s’était renforcée. Il avait patienté plus d’une heure à l’entrée du centre commercial pour finalement suivre Jack, parce que Jack avait dit, dans le parking souterrain, qu’il tenterait de nettoyer l’instance S3 et d’abattre le ver géant.
Tang Mo s’en souvenait donc parfaitement ; une fois dans l’instance, sa première pensée avait été de vaincre le grand ver.
La forme finale de l’instance le surprit. Il pensait qu’il suffirait de « battre le ver ». Il n’avait pas prévu autant de contraintes. Avec ce préjugé, sa première solution fut d’attaquer le ver. Lors de la deuxième tentative, constatant la difficulté, il resta obnubilé par l’idée de le vaincre et négligea d’autres points clés.
À la troisième tentative, il se libéra enfin du piège cognitif où l’avait entraîné Jack et releva de nombreux éléments suspects.
D’abord, le tunnel était très long. La première fois, il avait avancé prudemment, et la moitié des 20 minutes s’était écoulée quand il atteignit Bill. C’était un rythme « ni trop lent ni imprudent ». Il ne restait plus que cinq minutes pour affronter le ver.
S’il s’était trompé d’estimation, il n’aurait même pas vu le ver avant la fin du temps. Cette limite lui parut déraisonnable : elle ne laissait qu’une faible chance de réussite au joueur.
Ensuite, il y avait des incohérences visibles pour qui observait bien. Par exemple, les plaies sur la poitrine du roux n’étaient manifestement pas l’œuvre du ver : elles venaient d’une arme tranchante. Il y avait aussi des ambiguïtés de langage : de petites inflexions laissaient entendre que « Bill » n’était pas le ver.
Enfin, les indices de la Tour Noire : elle disait que seul le « bâton » pouvait blesser le ver, puis que « Bill » ne pouvait pas voir la lumière. Deux noms différents étaient utilisés. Si le ver avait été « Bill », elle n’aurait pas alterné les termes.
La Tour Noire induisait pourtant en erreur.
Le ver avait peur de la lumière, et « Bill » ne pouvait pas voir la lumière.
Tang Mo ne pouvait expliquer pourquoi « Bill » ne voyait pas la lumière. Mais, à la réflexion, la formulation était trop floue : on pouvait comprendre que Bill craignait la lumière comme le ver (même si le ver ne réagissait pas à la lampe à pétrole), ou bien que c’était « un homme qui ne pouvait pas voir la lumière »—au sens moral.
Un animal qui craint la lumière « ne peut pas voir la lumière ». Un scélérat qui a commis des actes infâmes « ne peut pas se montrer au grand jour ».
C’était une faille profonde, cachée dans les mots.
Le grand ver ne pleurait toujours pas.
Tang Mo continua de lui caresser la tête en réfléchissant à la façon d’obtenir des larmes.
Ce ver, répugnant et hideux, était lové contre lui et « pleurnichait » pour de faux.
Après un moment à le consoler, Tang Mo dit, impuissant : « Ce n’est pas entièrement ma faute si je t’ai blessé. Accuse plutôt la Tour Noire. Elle impose 20 minutes. Même en courant sans perdre une seconde, il me restait 15 minutes. Un joueur normal ne se pressera pas autant la première fois ; mais après un échec, il devient anxieux. Il n’a plus le temps d’examiner les vieux indices et les failles… tu comprends ? »
En théorie, le ver ne devait rien comprendre ; il « pleura » plus fort.
« … » Tang Mo le caressa encore, se disant en silence : Soit, c’est ma faute.
Il le caressa longtemps, et le ver se tut. Tang Mo se demanda pourquoi, quand un ronflement sonore retentit.
Tang Mo : « … »
Il venait juste de s’échapper de sa cage. Il pouvait bien rester un minimum sur ses gardes, non ?
Impossible de reconstituer parfaitement la scène de l’évasion, mais Tang Mo pouvait la déduire à partir du roux, de Bill et du ver.
Le chef du cirque avait capturé ce ver quelque part et voulait en faire l’attraction du lendemain soir. Il avait chargé le roux et Bill de surveiller la bête. Mais quand Bill était ivre, il aimait le frapper avec le bâton. Le roux avait dit que Bill était « fou » : il voulait dire que Bill avait failli tuer la pièce maîtresse du chef. Le ver s’était donc débattu avec acharnement.
La cage avait dû se briser pendant la lutte.
Le roux n’allait pas regarder Bill tuer le trésor du patron : il avait certainement tenté de l’arrêter.
Dans le coin de la caverne, Tang Mo avait vu, lors de sa deuxième entrée, une table avec des bouteilles de bière. D’autres bouteilles traînaient au sol.
Si la blessure à la poitrine du roux avait été faite avec une bouteille par Bill ivre, son « Bill est fou » s’expliquait aisément.
Bill avait une plaie à la tête ; sa jambe avait sans doute été brisée par le ver.
La cage était solidement verrouillée, mais le ver l’avait faite éclater.
Bill avait prétendu avoir rampé jusque là avant d’admettre qu’il ne pouvait plus avancer à cause de sa jambe brisée net. Quant au roux, blessé par Bill, il n’allait pas s’attarder : le monstre s’était libéré, il avait choisi de fuir en abandonnant son compagnon.
« Si tu avais brisé la cage plus tôt et tué Bill, tu n’aurais pas pris autant de coups. »
Le ver lui répondit par un ronflement encore plus sonore.
Les 20 minutes constituaient une limite imposée par la Tour Noire : elles empêchaient le joueur de creuser les indices… mais le protégeaient aussi. Tant qu’il n’était pas trop faible, un joueur de réserve normal pouvait survivre 20 minutes et se retirer.
C’était une instance de type S.
En difficulté, elle était bien en dessous du Monopoly de Mario. On n’y mourait pas, sauf par cupidité.
Tang Mo s’assit et attendit que le ver finisse sa sieste : une demi-heure. Enfin, il se réveilla, et Tang Mo l’entendit dire : « J’ai faim, tellement faim. Maman me manque… »
Il ne pleurait toujours pas.
Tang Mo se leva, et le ver redressa aussitôt son buste.
Tang Mo ne voyait rien dans l’obscurité, mais il sentait que le ver le suivait des yeux. Il tâta le mur et s’engagea dans le tunnel. Le ver ne bougea pas. Il se rendit jusqu’à l’entrée et fit signe de venir : « Par ici. »
Aucune réponse.
Il ignorait comment l’y décider, mais il fallait partir : le roux pourrait vraiment revenir avec des collègues, et le chef du cirque ne lui laisserait pas la vie sauve.
Tang Mo s’avança donc. Très lentement, s’arrêtant parfois pour faire son signe de la main, invitant le ver à le suivre.
Il lui fallut une minute pour parcourir dix mètres. Le ver ne bougeait toujours pas. Tang Mo allait renoncer et chercher une autre façon d’obtenir les larmes quand il entendit le glissement lourd d’un corps sur le sol.
Un léger sourire étira ses lèvres. Il longea le mur, regagnant l’entrée.
Le ver le suivait en traînant, d’abord à distance. Après une centaine de mètres, il était juste derrière lui et frotta même sa tête contre ses cheveux.
Tang Mo eut envie de gifler cette masse gluante, mais se retint. Il inspira à fond et continua.
En dépassant le cadavre de Bill, le ver siffla de peur : « Méchant ! »
Tang Mo lui flatta la tête et poursuivit sa marche, le ver à sa suite.
Ils regagnèrent enfin le point de départ.
Tang Mo ne pouvait pas allumer la lampe de poche. Dans le noir, il posa la main sur la tête du ver. Il sentit son excitation monter ici : sa queue battait le sol, impatiemment.
« Si tu veux t’en aller, avant… tu pourrais me laisser quelques larmes ? Une seule goutte suffit. Pas de fausses larmes. Qu’en dis-tu, tu pleures vraiment ? »
Le ver cria : « J’ai faim. Je rentre voir maman, maman ! »
Tang Mo, qui l’avait escorté jusque-là au prix de mille précautions : « … »
La queue du ver frappait sans cesse le sol. Tang Mo pensa d’abord qu’il manifestait sa joie. Puis la queue heurta violemment un bloc de terre : un déclic se fit entendre, comme une porte qui s’ouvre.
Surpris, Tang Mo tourna la tête vers le bruit.
Le ver cria : « Je rentre à la maison ! » et se dirigea vers la porte.
Tang Mo attrapa d’urgence sa queue : « Attends, tu peux me donner une larme ? » Puis il tenta : « Hiss, hiss hiss ? »
« Qu’est-ce qu’il raconte, cet humain ? »
Tang Mo : « … »
Le ver se dégagea d’un coup de queue et se dirigea vers la sortie. Juste avant de disparaître, il s’immobilisa, revint lentement près de Tang Mo et frotta sa tête contre sa joue.
Sans qu’il le voie, la main droite de Tang Mo se posa sur son poignet gauche. Il fixait l’obscurité, indifférent.
Il ne pourrait pas quitter l’instance sans les larmes du ver.
La mission principale étant achevée, il pouvait désormais utiliser ses capacités et la Grande Allumette.
Quoi qu’il en coûte, il lui fallait sortir d’ici.
« Je veux rentrer à la maison… » siffla la voix.
Les yeux de Tang Mo se plissèrent : une Grande Allumette apparut dans sa main droite. Il l’éleva et visa la bande rose du ver. Ce ne serait pas mortel, mais suffisant pour le retenir. Une fois immobilisé, il pourrait trouver le moyen de recueillir des larmes.
La tête de l’allumette allait frapper quand le ver dit : « Tu es quelqu’un de bien. »
En parlant, une goutte humide tomba sur la joue de Tang Mo. Le ver siffla, fouetta le sol de sa queue, et son énorme corps s’enfonça dans la terre, disparaissant en quelques instants.
Tang Mo resta figé. Puis, après un temps, il porta la main à sa joue, recueillit la larme et remit l’allumette dans le tatouage.
Une lumière blanche éclata devant lui. Lorsqu’il rouvrit les yeux, il était revenu à l’usine abandonnée de Pudong.
Il était midi quand il était entré, et la lune brillait déjà au-dehors. Le temps ne s’écoulait pas de la même manière dans l’instance. Il en fit une estimation vague, puis quitta rapidement l’endroit, au cas où quelqu’un rôderait près de l’entrée.
Il trouva un garage vide, y entra et ferma.
Il porta la main à sa joue et prit les « larmes du ver ».
Elles étaient liquides en tombant, mais s’étaient vite solidifiées au contact de l’air. Sans allumer la lumière, il s’allongea au sol et éclaira les larmes avec sa lampe de poche.
Claires et cristallines, elles ressemblaient à un petit diamant en forme de goutte.
Il frappa la larme trois fois : aucune réaction. Il la leva au-dessus de sa tête : rien. Il tenta de la brûler, puis de la tremper. Quand il l’essuya avec un chiffon, des lignes de texte apparurent :
[Objet : Larmes du Ver]
[Propriétaire : Tang Mo]
[Qualité : Ordinaire]
[Niveau : 1]
[Attaque : Aucune]
[Fonction : Tamponnées sur des blessures, elles soignent rapidement et peuvent réparer des membres brisés.]
[Restrictions : Utilisable trois fois seulement.]
[Note : Je doute que Tang Mo tienne à se souvenir comment il a obtenu ces larmes.]
Tang Mo réfléchit. Cette fois, le « Livre des Capacités » se trompait : s’il fallait encore se frotter la joue à ce ver, il accepterait… une fois.
La récompense de cette instance était bien inférieure à la casquette de Mario ou à l’œuf de dinde. De qualité ordinaire, certes, mais indispensable pour lui.
Ces sept derniers jours, Tang Mo avait collecté six capacités. Aucune n’était de soin.
Physiquement, il se portait très bien. Tant qu’il n’avait pas la jambe brisée, il récupérait vite après un combat. Mais en pleine lutte, il n’avait pas le temps d’attendre la cicatrisation. Les Larmes du Ver pouvaient rétablir immédiatement son efficacité au combat. Et elles pouvaient aussi réparer un membre.
« Dommage qu’elles ne soient utilisables que trois fois. » L’instance de type S est bien plus simple que d’autres et peu létale, mais la récompense est moindre…
Il posa les mains sous sa tête et contempla le plafond du garage.
À Pudong, Shanghai, dans le parking souterrain d’un centre commercial.
Un grand blond musclé était assis, l’air sombre, et racontait sans fard les bizarreries du jour.
Jack dit : « J’ai pas validé l’instance après avoir tué le ver géant. »
L’expression de Luo Fengcheng changea ; il se redressa. « Tu es sûr de l’avoir tué ? Le ver peut être sectionné en deux ou trois segments et survivre. Comment l’as-tu tué ? »
Jack, penaud : « Je l’ai vraiment tué. Dr Luo, j’ai fait comme vous l’avez dit. J’ai cassé le bâton en deux et j’ai frappé des deux mains. C’est pas compliqué, mais dur à boucler en 20 minutes. J’ai essayé plusieurs fois avant d’y arriver. Il est mort, et la mission a quand même échoué. »
Luo se leva et fit les cent pas. Puis se tourna : « À partir de maintenant, dis-moi tout ce que tu as vécu dans l’instance. Les règles de la Tour Noire, les paroles des deux hommes : chaque détail. »
Jack se gratta la tête, cherchant ses souvenirs.
Une heure plus tard, Luo frappa la table. Son visage s’était durci. « Bill n’est pas le ver. Il fallait tuer le blond allongé au sol. »
« Quoi ? »
« À l’origine, l’instance S3 n’est pas aussi difficile que tu le crois. Elle t’a piégé dans une pensée orientée : te faire croire qu’il faut forcément tuer le dernier monstre qui apparaît. » Luo se frotta les yeux, épuisé. « Demain, va tuer le blond. Tu valideras. »
Jack acquiesça, sans poser plus de questions, et quitta la pièce.
Le lendemain midi, Jack se rendit à l’usine avec deux compagnons pour entrer dans l’instance. « Je pensais que c’était mon type préféré—du combat. Finalement, faut réfléchir. J’hais ce genre d’instance. Je vous la laisse, à toi et au Dr Luo. Attendez ici, je reviens. »
Il posa le pied sur la plaque d’égout. Rien ne se passa.
Il retenta ; les deux autres s’approchèrent.
L’un dit : « On dirait que quelqu’un l’a déjà validée. D’après le Dr Luo, elle n’est pas dure et l’entrée est grande. Beaucoup de gens au centre connaissent l’endroit. Pas étonnant qu’elle ait été nettoyée. Jack, évite d’être si impulsif, réfléchis un peu. »
Le second : « Laisse tomber. Essayons l’instance S1. »
Les yeux de Jack s’illuminèrent aussitôt. « Allons-y ! La S1 est fun. Je vais affronter le dernier gorille ! »
Tang Mo ignorait que son avance priverait Jack de la S3. Et même s’il l’avait su, il n’aurait rien changé. Il avait suivi Jack pour nettoyer rapidement une instance (raison pour laquelle il avait foncé sur le ver sans cogiter) afin d’en obtenir la récompense et d’augmenter ses chances au jeu d’attaque de la tour, trois jours plus tard.
Il restait deux jours après la S3. Tang Mo resta près du centre commercial, prêt à nettoyer une autre instance S. Mais en filant une certaine Tang Qiao, il déclencha par mégarde une instance en chemin.
C’était une instance solo, peu difficile. Plus simple encore que la S3 du ver, mais très chronophage.
Quand il en sortit, c’était déjà le matin du 10e jour.
Le 23 novembre, à 17 h, la Tour Noire lui avait signifié sa participation au jeu d’attaque de la tour. Le temps de la Tour Noire suivait toujours le calendrier humain. La « période d’élimination de trois jours » avait commencé à 8 h le 15 novembre et s’était achevée à 8 h le 18.
En calculant, il lui restait 10 heures avant d’être aspiré dans le jeu d’attaque.
Tang Mo vérifia son sac : rien ne manquait. Il se rendit ensuite à une quincaillerie. Le magasin avait été retourné : on y avait visiblement cherché des armes depuis le début du jeu.
Tang Mo trouva un couteau tranchant dans un tas de déchets. Dans une petite pièce au fond, il sortit la Grande Allumette et commença à aiguiser la lame dessus.
Le manche en bois frotté contre l’acier ne perdait pas la moindre poussière ; à l’inverse, la lame gagnait un éclat froid.
Il polit de la même manière deux petits couteaux et quatre petites fléchettes. Il attacha un couteau à sa jambe droite, glissa les quatre fléchettes dans sa poche. La Grande Allumette était plus puissante que les couteaux, mais pas omnipotente : parfois, un couteau était plus utile.
Ses armes prêtes, il alla à l’épicerie du coin et dénicha sous le comptoir une demi-bouteille d’eau et un paquet de biscuits.
Depuis que la Terre était « en ligne », sa condition physique s’était améliorée et son besoin de nourriture et d’eau avait diminué. Ce phénomène s’était accentué après le Monopoly de Mario. D’après ses besoins, le paquet de biscuits et la demi-bouteille suffiraient à étancher sa faim trois jours, sans altérer sa forme pendant quatre.
Il y avait un risque que la prochaine instance dure : il compléta donc ses vivres dans d’autres épiceries.
Il était déjà une heure de l’après-midi.
Tang Mo s’assit dans un petit restaurant et regarda calmement par la fenêtre. Il fallait cinq minutes pour qu’une silhouette passe dehors, mais il resta là, silencieux, longtemps. Sans bouger, sans parler. Plus d’une heure.
Trois heures plus tard, il participerait au jeu d’attaque de la tour.
Il y a un demi-mois, tous les joueurs chinois avaient été forcés d’y participer par Fu Wenduo. À l’époque, Tang Mo avait eu le mode « attardé ». Cette fois, il savait que ce serait le vrai jeu d’attaque.
La Tour Noire avait sept étages. Le premier jour du lancement officiel, elle avait annoncé ses trois règles majeures.
La troisième : « Tous les joueurs, attaquez la tour. »
Ces jeux d’attaque n’avaient rien de simple, sans doute plus durs que le jeu de Mario.
Tang Mo ne pouvait garantir sa survie.
Chaque minute, chaque seconde pouvait être son dernier compte à rebours.
Le restaurant, niché dans un coin d’une rue commerçante, avait quelques fausses feuilles vertes au rebord de la fenêtre et quelques pots de fleurs. Une atmosphère paisible. Avant la mise en ligne, c’était sûrement un endroit tranquille. Le commerce n’était peut-être pas florissant, mais quelques habitués venaient y chercher un havre.
Tang Mo ferma lentement les yeux et inspira.
Il était trois heures.
Tang Mo sortit l’œuf de dinde, le frappa trois fois et murmura : « Monsieur Fu. »
Une mélodie étrange tinta à son oreille. Fu Wenduo ne répondit pas aussitôt. Au bout de quelques minutes, Tang Mo entendit : « La tâche planifiée n° 2 est terminée. »
Puis la voix de Fu Wenduo : « Que se passe-t-il ? Tu as besoin de quelque chose ? »
Tang Mo : « Tu es dans un jeu ? »
Fu Wenduo inspira profondément. « Oui. J’ai été aspiré par hasard dans une instance et je viens de boucler la deuxième mission annexe. »
Même l’ancien clandestin Fu Wenduo était encore happé par des instances.
Le visage de Tang Mo demeura neutre. Adossé, il parla d’une voix calme : « Monsieur Fu. Voilà la situation : j’entre dans le jeu d’attaque de la tour dans deux heures. »
Un silence de quelques secondes, puis la voix redevint posée. Fu alla droit au but : « Le jeu d’attaque ? Tu vas attaquer le premier étage ? La tour t’a appelé ? »
Pouvoir en parler l’apaisait.
« La Tour Noire m’a informé, il y a dix jours, que je jouerais à cinq heures cet après-midi. J’ai fait tout ce que je pouvais pour me préparer. Avant d’attaquer, j’aimerais… te déranger : pourrais-tu me raconter ce que tu as vécu pendant ton attaque ? » Il marqua une pause. « Si tu ne veux pas, ce n’est pas grave. »
Cette fois, Fu répondit vite : « En entrant, j’ai reçu la mission principale : voler l’œuf de dinde le plus précieux à une dinde. L’œuf, c’était notre archiveur. Mais une fois dans le jeu, nous étions cinq. Ils ignoraient qui j’étais, mais leur hostilité était palpable. Et leur tâche, à eux, était de protéger l’œuf. »
Tang Mo fronça les sourcils : « Ta mission était l’exact inverse ? »
« Oui. » dit Fu. « Je cachai ma mission et pénétrai, avec eux, dans l’immense monde souterrain. Là-bas vivent les “souterrains”. La frontière entre humains et monstres est nette. Au milieu, coule une rivière rose. La rive gauche appartient au royaume souterrain, la rive droite au monde des monstres. La dinde était côté monstres. »
Il s’interrompit ; des bruits de combat se firent entendre à travers l’œuf.
Cinq minutes plus tard, légèrement essoufflé, il reprit : « Pour atteindre le monde des monstres, il fallait traverser la rivière rose—appelons-la ainsi. Il y avait un bac. La seule façon d’avancer était de jouer à un jeu. Il fallait un passeur, un souterrain. Maximum trois personnes à bord, jamais moins de deux. Si le passeur est seul à bord, il s’en va avec le bateau… »
Tang Mo prêta l’oreille, tapotant la table, concentré sur les trois jeux que Fu décrivait.
Le combat final contre la dinde semblait le plus “simple”.
Fu ne décrivit pas sa capacité. Il dit seulement que la dinde géante les avait attaqués. Trois de ses quatre compagnons étaient morts, un seul s’était échappé. Son identité de clandestin avait été démasquée par la dinde, qui voulut le dévorer. Il l’avait alors affrontée et, parmi des milliers d’œufs, s’empara du plus précieux, l’archiveur. Ainsi, il franchit le premier étage.
Tang Mo réfléchit.
Les trois jeux n’étaient pas impossibles : il suffirait d’y consacrer du temps. Le plus dur serait la dinde à la fin.
Fu ne le dit pas, mais son pouvoir était manifestement offensif. La dinde géante n’était sans doute pas inférieure à la taupe géante. La dernière fois, Tang Mo n’avait pu faire face à la taupe ; aujourd’hui, il pourrait au moins lui échapper. Mais ses chances de la vaincre restaient sous 20 %.
Sauf qu’il n’était pas clandestin.
Fu l’était, et tous les monstres de la Tour Noire voulaient le manger. C’était un avantage pour Tang Mo.
Après avoir tout écouté, Tang Mo regarda l’œuf sur la table et dit : « Merci. »
Fu venait de terminer son instance. Il murmura : « S’il ne reste qu’un seul œuf, je ne sais pas si je pourrai encore sauvegarder. J’espère que tu passeras l’étage. J’ai vraiment besoin de cette fonction. »
Tang Mo le savait : c’était pour cela qu’il l’avait consulté.
S’il n’avait pas eu à attaquer, Fu n’aurait pas parlé si facilement. Mais là, c’était une question de vie ou de mort. Tang Mo n’était pas assez naïf pour croire que, sur la foi de quelques échanges, le clandestin chinois lui portait une affection particulière. Ils ne voulaient simplement pas que l’autre meure : sans l’un d’eux, impossible d’assurer l’usage de l’archiveur.
Même Fu ne lâcherait pas un œuf légendaire.
Mais Tang Mo dit quand même : « Merci. »
C’était la seconde fois. Fu resta silencieux longtemps. Puis un rire grave sonna. « Tu es très fort. Tu vivras. Tu n’es pas clandestin ; ce sera plus simple pour toi. »
Tang Mo eut soudain envie de lui demander comment il était devenu clandestin, qui il avait tué. Il ne le fit pas. Il rit seulement : « Rassure-toi, je n’ai pas envie de mourir. »
D’un commun accord, ils se turent. Tang Mo ferma l’œuf.
Il le rangea, épaula son sac et quitta le petit restaurant. De Pudong, il rentra à Jing’an, près de Nankin Road. L’esprit léger, il marcha vers la Tour Noire suspendue au-dessus du Huangpu, le regard ferme et calme.
Le soleil déclinait, nappant la métropole d’or.
À l’ouest de la ville, deux points noirs apparurent à l’horizon. Ils grossirent, franchirent le péage de Shanghai et se ruèrent en ville, épuisés.
Deux blessés. L’un avait le bras gauche brisé, des lambeaux de chair pendants. L’autre était couvert de sang, trébuchant à chaque pas.
Une quadragénaire qui passait les aperçut et s’enfuit, terrifiée.
Une jeune fille tournant à l’angle fut happée par l’un d’eux avant d’avoir pu fuir. Il tremblait en lui agrippant le bras, les larmes aux yeux : « Shanghai… à Shanghai… il y en a ? Il y en a ? »
La fille pleurait de peur : « De quoi parlez-vous ? Qui êtes-vous ? Mon ami est joueur officiel. Il a un pouvoir. Si vous me faites du mal, il… il se vengera ! »
L’homme au bras brisé dit d’une voix rauque : « Des clandestins ! Y en a-t-il à Shanghai ? Y en a-t-il ? »
La fille répondit : « Bien sûr. »
Les deux hommes s’effondrèrent, désespérés.
« Ici… il y a une organisation de clandestins… »
La fille, perplexe : « Une organisation de clandestins ? Ils se regroupent ? »
L’homme au bras brisé se mit à trembler et la saisit par les épaules : « Non ? À Shanghai, il n’y a pas d’organisation de clandestins ? Aucune ?! »
La fille sanglotait, incapable d’articuler.
Au même moment, Tang Mo se tenait sous la gigantesque Tour Noire et levait les yeux.
Une musique joyeuse retentit dans sa tête, suivie d’une voix claire d’enfant :
« Ding dong ! Le premier étage de la Tour Noire (mode normal) s’ouvre officiellement. Chargement du jeu solo… »
« Génération du bac à sable… »
« Bac à sable chargé… »
« Bienvenue dans le monde des monstres ! »
Théâtre de l’auteur :
Major Fu : Regarde, je ne suis même pas encore marié avec ma femme, et je suis déjà si bon avec elle !
Tang Tang → → Tu ne veux simplement pas perdre un archiveur !
Auteur : Haha, et ça fait toujours du bien~