Chapitre 22
Traductrice : Moonkissed
La femme d’âge mûr tremblait en tenant le gros dé, les yeux rougis. Elle s’assit par terre et fixa Mario debout sur la scène. Elle tarda à lancer le dé.
Mario lui demanda avec sollicitude :
« Mon adorable enfant, qu’est-ce qui ne va pas ? Pourquoi ne le lances-tu pas ? »
La femme d’âge mûr regarda Mario avec effroi.
La voix de Mario devint soudain glaciale :
« Tu ne veux pas jouer avec l’oncle Mario ? Hein ? »
La femme poussa un cri de terreur et lança le dé. Le gros dé roula trois fois au sol avant de s’arrêter sur le 3. La femme hurla de peur. Elle se traîna presque jusqu’à la 20e case où se trouvait Tang Mo. Mario la regarda ramper en riant.
Ce fut ensuite le tour de l’homme chauve.
En ramassant le dé, il avait peur de la femme d’âge mûr.
L’homme chauve se tenait sur la 19e case et s’apprêtait à commencer le cinquième tour de lancers. La femme venait de se déplacer sur la 20e case où Tang Mo se trouvait déjà. Il y avait désormais deux personnes sur la 20e case. Cependant, comme Tang Mo n’en était qu’à son quatrième tour, l’effet « Qui partagera tes joies et tes peines ? » ne s’était pas déclenché.
Mais si l’homme chauve obtenait un 1, il entrerait sur la 20e case. Tang Mo ne serait pas affecté, tandis que l’homme chauve affronterait une punition sévère avec la femme d’âge mûr.
L’homme chauve se mit à transpirer. Il remonta nerveusement ses manches pour s’essuyer le front, les jambes tremblantes. Il fixa le gros dé dans sa main. La femme, assise au sol, regardait le dé avec des yeux pleins d’espoir.
« Que ce ne soit pas un 1… non ! » rugit l’homme chauve en fermant les yeux et en lançant le dé.
Boum !
Il rouvrit les yeux lorsque le dé tomba.
C’était un 3.
L’homme chauve se détendit et marcha jusqu’à la 22e case.
Ces deux-là étaient terrorisés, mais le troisième, au ventre rebondi, lança le dé avec assurance. Il le brandit et cria sans peur :
« Je ne crois pas à une malchance pareille. Comment pourrais-je faire un 1 ou un 3 ? Certainement pas ! »
Il ne se souciait pas de la femme d’âge mûr et de l’homme chauve devant lui.
Tang Mo regarda l’homme ventru sur la 19e case. Il observa sa main si raide qu’elle peinait à tenir le dé.
L’homme au ventre bedonnant inspira à fond et lança. Les yeux grands ouverts, il suivit le dé pendant sa rotation dans l’air. Dès qu’il toucha le sol et révéla un chiffre favorable, il haleta et courut jusqu’à la 21e case.
Les quatrième et cinquième joueurs étaient un peu plus détendus. L’un était sur la 15e case, l’autre sur la 14e, derrière et séparés des autres.
Le quatrième, un quadragénaire très discret — Tang Mo se souvenait qu’il s’appelait Zhao Guo, un nom aussi ordinaire que lui — lança le dé, livide. Voyant le 1, il poussa un profond soupir de soulagement et alla sur la 16e case.
Le cinquième à lancer fut le jeune homme. Il semblait en couple avec la jeune femme, sixième à lancer. L’un était à l’arrière sur la 14e case, l’autre en tête sur la 22e.
La pression sur le jeune homme n’était pas énorme. Il ne serait en danger que s’il faisait 2. Finalement, il s’arrêta sur la 18e case, puis ce fut au tour de la jeune femme.
Parmi tous, c’était elle la plus détendue. Deux cases devant Tang Mo, elle serrait le gigantesque dé et marmonnait sans cesse :
« 6, il faut que ce soit un 6. »
Tang Mo arqua légèrement un sourcil.
Boum !
Le dé afficha un 5.
La jeune femme rayonna de joie, même si ce n’était pas un 6. Sans hésiter, elle se rendit sur la 27e case, creusant à nouveau l’écart. Mais à peine y avait-elle posé le pied que la lueur blanche de la case vira au rouge.
« Ding dong ! Vous avez déclenché une case de punition de niveau 4. »
Boum !
Une énorme tortue noire tomba du ciel. Elle fixa la jeune femme de ses petits yeux verts, puis l’attaqua brusquement. Cela alla si vite que la jeune femme n’eut pas le temps de réagir. La tortue lui mordit la cuisse et en arracha un morceau sanglant.
La femme hurla de douleur et sortit un couteau à fruits. Elle tenta frénétiquement de poignarder la tortue énorme et féroce. Mais la carapace était si dure que des étincelles jaillissaient à chaque coup.
« Mei Mei ! » cria le jeune homme, affolé.
La tortue cognait sans relâche la taille de la jeune femme. Un mur invisible entourait la case d’un mètre : quel que soit son mouvement, la jeune femme ne pouvait pas en sortir. Elle saignait abondamment, des lambeaux de chair manquant à sa cuisse.
« Non, n’… n… ne me tue pas… » balbutia-t-elle en agitant son couteau, ne lui infligeant que des éraflures.
Parmi les sept autres, seul le jeune homme, les yeux injectés de sang, brûlait d’angoisse ; les cinq restants regardaient, horrifiés, tandis que la femme d’âge mûr murmurait :
« La 27e case est un niveau 4… Je ne peux pas y aller, je ne peux pas… »
Tang Mo cria :
« Ne tape pas la carapace ! Vise la tête ! »
La jeune femme, entendant des instructions, s’empressa de répondre :
« Je… je vais lui couper la tête, la tête… »
Elle essaya de frapper la tête, mais la tortue était très rapide : avant même que la lame ne s’abatte, la tête se rétractait dans la carapace. Elle s’y reprit plusieurs fois, en vain.
« J’y arrive pas, j’y arrive pas ! » sanglota-t-elle, désespérée.
Tang Mo fronça les sourcils. La tortue ressortit la tête et mordit la main gauche de la femme, en arrachant un nouveau morceau de chair, puis se rétracta.
Il hurla :
« La prochaine fois qu’elle te mord, profites-en pour lui trancher la tête ! »
La femme promit, mais ce n’était pas si simple. Elle fut encore mordue deux fois avant de finalement saisir l’occasion et sectionner la tête. La carapace était dure, mais la tête, elle, était molle. Une fois décapitée, les pattes de la tortue frémirent, puis elle s’effondra et disparut.
Le corps de la jeune femme n’était plus qu’une plaie ; le sol baignait dans le sang.
Fait étrange : bien que les gens ne puissent pas quitter leur case, le sang débordait de la 27e, obligeant ceux qui se trouvaient derrière à s’écarter. La jeune femme haletait, effondrée dans la flaque. Là où la tortue avait mordu, des trous béants révélaient la chair ; le spectacle était atroce.
Le jeune homme hésita avant de dire :
« Mei Mei, repose-toi. »
Elle hocha la tête.
Heureusement, depuis la mise en ligne de la Terre, la condition physique de chacun s’était grandement améliorée. Même les joueurs réservistes étaient bien plus solides que des athlètes d’élite. Malgré ses blessures, la jeune femme n’eut pas besoin de soin : en une minute, l’hémorragie cessa et les plaies commencèrent à se refermer. Mais elle était trop amochée pour se relever.
Le vieil homme lança le dé et passa de la 18e à la 24e case.
Lorsqu’il eut fini, tous les regards se tournèrent vers Tang Mo.
Tang Mo prit le dé sans expression. Il baissa la tête et contempla calmement les faces.
Il se trouvait sur la 20e case. Devant lui, des joueurs occupaient les 21e, 22e et 24e cases. Il pouvait tomber sur les 23e, 25e ou 26e cases. Il avait donc une chance sur deux d’atterrir sur une case déjà occupée et de déclencher « Qui partagera tes joies et tes peines ? ».
Les joueurs devant lui retinrent leur souffle.
Tang Mo fixa le dé, le visage impassible, mais ses mains le serraient fort. Il inspira profondément, expira, puis lança.
Boum !
Le dé afficha un 5.
Tang Mo alla sur la 25e case. La lueur blanche vira au jaune, signe d’une case blanche.
Tout le monde souffla.
Mais la seconde suivante, le gros dé se souleva du sol et vola dans les mains de la femme d’âge mûr. Debout sur la 20e case, elle était livide et n’osait pas lancer. Elle regardait presque implorante les quatre joueurs devant elle.
L’homme chauve, l’homme ventru, le vieil homme et Tang Mo.
Ils se tenaient respectivement sur les 22e, 21e, 24e et 25e cases.
La femme n’avait plus que deux options.
Sur la scène, Mario souriait d’un air mauvais. Il observait les huit humains comme on regarde un jeu amusant. C’était comme regarder Super Mario depuis 30 ans : les mêmes yeux joyeux attendant le début d’une nouvelle partie.
Pendant ce temps, hors du jeu, dans la résidence…
Un homme en imperméable s’approcha du parterre et s’arrêta.
La lumière chaude du soleil couchant venait de l’ouest. Quelques arbres du massif baignaient dans une lueur dorée. Autour, plusieurs gros sacs et deux valises avaient été déposés.
Le jeune homme se pencha dans le parterre et examina les sacs. Il les ouvrit tous pour en vérifier le contenu. Il ouvrit aussi les valises, observant attentivement la moindre trace de sang ou de lutte. La dernière qu’il inspecta fut le sac de Tang Mo. Il y avait très peu dedans : une lampe de poche, un couteau, quelques paquets de nouilles instantanées, des biscuits et des bouteilles d’eau.
Après avoir tout examiné, son visage s’assombrit. Il sortit un sifflet de sa poche et souffla.
Cinq minutes plus tard, le jeune homme et la jeune femme qui avaient vu les six cadavres dans la résidence le rejoignirent. En approchant, ils virent les valises et sacs éparpillés autour du parterre. Leur expression se durcit et ils inspectèrent à leur tour, comme l’avait fait l’homme. Une fois l’examen terminé, les trois échangèrent un regard.
« Vu la situation, ça doit être la deuxième instance. »
« Oui, c’est la deuxième instance. » La femme à la queue de cheval balaya la zone du regard : « Je ne savais pas que quelqu’un était entré dans la seconde instance. Je me demande combien de corps apparaîtront cette fois. » Elle regarda les bagages avec un soupçon de regret, comme si leurs propriétaires étaient condamnés.
« Désignez un rayon de 50 mètres autour de ce parterre comme la 31e entrée de la seconde instance. »
« D’accord ! »
Jeu du Monopoly de Mario.
La femme d’âge mûr lança le dé. Elle rêvait que la déesse de la chance lui offre un 3 ou un 6, comme pour Tang Mo.
Le gigantesque dé roula au sol ; la femme, le visage congestionné, le suivait d’un regard tendu comme une corde.
Il tourna de plus en plus vite, puis ralentit, et s’arrêta enfin.
Le 4 était sur la face supérieure.
Le vieil homme sur la 24e case regarda la femme d’un air sombre. L’ultime espoir de celle-ci se brisa net à la vue du chiffre. Elle se mit à trembler et leva les yeux vers le vieil homme.
Leurs regards se croisèrent dans l’air.
Le rire malveillant de Mario retentit :
« Félicitations, vous avez déclenché l’effet “Qui partagera tes joies et tes peines ?”. Mon adorable enfant, tu aimes forcément cette règle amusante. Tu ne vas pas accepter ta récompense ? »
La femme resta immobile. Le vieil homme la fixait, glacial.
Mario siffla, sans presser les choses. Il les regardait comme on regarde un bon spectacle.
Au bout de cinq longues minutes, il sembla enfin se lasser :
« Mon enfant, pourquoi n’es-tu pas encore là-bas… Tu n’aimes pas le jeu de l’oncle Mario ? Tu ne veux pas jouer à ce Monopoly ? Hein ? »
La femme leva la tête et fixa le gigantesque Mario au centre de la scène néon.
Mario arborait un sourire éclatant. Il allait parler quand la femme se dirigea déjà vers la 24e case. Les deux quadragénaires sur les 22e et 21e cases lui firent place. Il y avait un brin de compassion dans leurs yeux, mais davantage de curiosité.
Dès que la femme posa le pied sur la 24e case, les six autres, Tang Mo compris, retinrent leur souffle et fixèrent la scène.
Ils entendirent alors—
« Ding dong ! L’effet “Qui partagera tes joies et tes peines ?” est déclenché. Ouverture de la case de punition de niveau 7.
L’inégalable oncle Mario coupe des tortues, écrase des champignons, tue des dragons maléfiques et sauve de belles princesses. Le monde de Mario n’a pas besoin de compagnons. Parce qu’il est son propre compagnon, il veut partager ses joies et ses peines avec toi ! »
L’oncle Mario rit :
« J’adore quand la Tour Noire me flatte à l’activation de cet effet. Vous voyez, la Tour Noire m’aime tellement, et les enfants me respectent. »
Personne ne l’écoutait.
La lueur de la 24e case passa du blanc au noir lorsque la femme y entra.
Tang Mo observa la scène avec attention.
— Jaune : case blanche.
— Rouge : case de récompense ou de punition.
— Noir : effet déclenché.
La femme et le vieil homme se faisaient face, immobiles. À cet instant, le sol vibra et tout le monde chancela. Tang Mo aperçut une masse noire. Il leva les yeux et ses pupilles se contractèrent d’horreur.
Boum !
Un gigantesque Mario noir tomba du ciel devant eux. Chapeau noir, salopette noire, gants noirs, chaussures noires. Tout identique au Mario de la scène, sauf qu’il était entièrement noir, jusqu’à ses yeux.
La jeune femme qui avait activé la punition de niveau 4 était restée piégée dans sa case, frôlant la mort. Mais avec la punition de niveau 7, ni le vieil homme ni la femme n’étaient restreints. Mario Noir les repéra, ses énormes yeux roulant entre eux, puis abattit une gifle.
Après cette claque, le bruit d’os brisés résonna nettement dans ce monde blanc. Les deux furent projetés à dix mètres, terrorisant les autres joueurs qui s’écartèrent en panique.
Mario Noir adopta la course typique du jeu et fondit sur eux.
Tous deux vomissaient du sang après la gifle.
Mario précisa gentiment :
« Oh, les autres enfants, n’ayez pas peur. Vous n’avez pas déclenché l’effet “Qui partagera…”. Il ne vous arrivera rien. »
Dès que Mario Noir sortit de la case, beaucoup tentèrent de fuir, redoutant d’être frappés eux aussi.
Sur le plateau de 150 cases, Mario Noir poursuivit le vieil homme et la femme. Il alterna ses regards et, soudain, sourit, puis tendit sa main géante pour saisir leurs cous.
Le vieil homme, malgré l’amélioration générale des capacités physiques, restait plus faible que la femme.
Alors que la main de Mario Noir fondait sur eux, la femme sortit un petit couteau, ferma les yeux et se tourna brusquement vers le vieil homme :
« Pardon… je ne veux pas… je ne veux pas mourir ! »
Bang !
Un coup de feu tonitruant coupa tout court.
De la position de Tang Mo, le corps massif de Mario Noir masquait le vieil homme et la femme ; il ne voyait pas ce qui se passait. Après la détonation, Mario Noir se figea. Ses mains touchaient à peine les cheveux des deux victimes. Il ricana, puis son corps disparut soudainement.
Le vieil homme et la femme se trouvaient près du « START » rouge, au début.
La femme tenait un couteau dans la main droite et se jeta furieusement sur le vieil homme. Son expression déformée n’avait pas disparu, mais ses yeux débordaient de peur. Des larmes s’écoulèrent alors que le sang jaillissait de sa bouche. Une vaste plaie béante trouait sa poitrine. Elle s’effondra lentement. Avant de mourir, elle fixa le vieil homme, les lèvres tremblantes :
« Pourquoi… pourquoi ? »
Le vieil homme tenait un pistolet, regardant la femme gisant au sol :
« Je suis désolé. Je ne veux pas mourir. »
Les mêmes mots, mais un résultat aux antipodes de l’attente de la femme. Son corps se raidit. Le sang ruissela, rougissant le sol.
Le vieil homme revint vers la 24e case, se tenant la poitrine. La gifle de Mario Noir lui avait brisé trois côtes. Même avec une bonne constitution, cela ne guérirait pas d’un coup.
Tous le regardaient avec méfiance.
Pour la plupart des joueurs, une arme à feu restait l’arme la plus terrifiante. Tang Mo ignorait combien d’« officiels » et de « clandestins » se trouvaient dans ce Monopoly, mais il était certain que les réservistes étaient majoritaires. Pris au dépourvu, il n’aurait pas échappé à une balle. Il n’en mourrait peut-être pas sur le coup, mais s’en tirer indemne était illusoire.
Tang Mo regarda le cadavre de la femme, puis tourna les yeux vers les six autres.
Parmi eux, au moins un devait être un joueur officiel.
Deux heures plus tôt, on l’avait entraîné ici par ruse. Le vieux jouait bien : Tang Mo n’avait pas su trancher s’il s’était vraiment foulé la cheville. Mais dans ce monde, il n’avait pas le cœur à aider un blessé. Il ne s’était pas approché. Ce qui lui avait mis la puce à l’oreille, c’était le comportement du jeune couple : trop prompts à courir chercher de l’aide — suspect.
Averti à temps, Tang Mo s’était enfui. Il courait plus vite que les sept. Si quelqu’un n’avait pas soudain utilisé une capacité de vent étrange, Tang Mo leur aurait échappé et n’aurait pas été mêlé à cette partie.
Donc, au moins l’un de ces sept possédait une capacité. Vu leur allure, la probabilité d’un clandestin était faible. Quant aux réservistes, ils avaient moins de chances d’avoir des pouvoirs ; on pouvait pour l’instant les écarter.
Tang Mo examina attentivement les sept, puis ses yeux se posèrent finalement sur l’homme chauve et l’homme au ventre rebondi.
Le chauve fixait le cadavre de la femme avec une expression complexe. L’homme ventru, lui, restait silencieux. Tous deux regardèrent ensuite le vieil homme. Ni inquiétude ni peur véritable sur leurs visages.
Le détenteur d’une capacité se trouvait probablement parmi ces deux-là.
L’homme chauve lança le dé.
Dans les tours suivants, personne ne déclencha l’effet. Coïncidence : l’homme chauve enchaîna plusieurs 6 et passa en tête, sur la 59e case. Tang Mo fut lui aussi très « chanceux » et se retrouva sur la 53e.
Le jeune couple avait des tirages similaires : ils se tenaient sur les 45e et 42e cases.
L’homme au ventre rebondi était sur la 36e, l’air mauvais. Restait encore deux joueurs : un quadragénaire sur la 47e et le vieil homme sur la 39e.
Lorsque vint le tour du vieil homme, le jeune couple devant lui se crispa. Le corps de la jeune femme avait presque totalement récupéré. Encore blessée, elle tenait néanmoins son couteau à fruits. Si le vieil homme tombait sur sa case, elle n’hésiterait pas : elle le tuerait avant qu’il ne tire. Son petit ami ne pensait pas différemment et épiait chacun des gestes du vieil homme.
Le dé tourna deux fois dans les airs.
Boum !
Un 1.
Le couple respira, soulagé, tandis que le vieil homme, en sueur, posa le pied sur la 40e case.
« Ding dong ! Case de saut libre déclenchée. Vous pouvez choisir d’avancer jusqu’à 30 cases ou de reculer vers n’importe quelle case (sauf une case déjà occupée auparavant). »
Avant lui, l’homme chauve avait également atterri sur une case de saut libre — la 29e. Il était derrière Tang Mo, alors en tête. Le chauve avait sauté sur une case déjà visitée par Tang Mo, puis, après une série de 6, était passé premier.
À présent, c’était au vieil homme de choisir.
Sa voix était très posée. Il réfléchit longuement, puis releva la tête :
« Je choisis de reculer sur la 29e case. »
« Ding dong ! Vous avez choisi de revenir sur la 29e. La 29e case est une case de saut libre. Les sauts consécutifs ne sont pas autorisés ; elle ne s’activera pas. »
Le vieil homme acquiesça, sans autre commentaire.
Sur la scène, Mario le regarda en souriant, l’air pensif.
L’homme chauve devant Tang Mo trouvait cela étrange :
« Ce vieux est cinglé. Il finit dernier à ce rythme. Il est loin de nous, il n’activera pas l’effet ; il se fera juste tuer par le merveilleux Mario. »
Tang Mo lui jeta un coup d’œil.
Le plan du vieil homme n’était pas si simple.
Il avait choisi de reculer au lieu d’avancer. Première raison évidente : éviter l’attroupement. Son arme principale était le pistolet, mais sa carte était dévoilée. Si l’effet se relançait, rien ne garantissait qu’il s’en sortirait. Mieux valait rester loin des autres.
Deuxièmement, le vieil homme avait choisi un excellent emplacement : la 29e était une case de saut libre confirmée. Qu’elle se réactive ou non, elle était sûre. En outre, elle se situait à sept cases de l’homme ventru, auparavant dernier.
Le 7 était un écart subtil : assez grand pour lui assurer peu de chances de rejoindre l’homme ventru — gage de sécurité —, mais pas trop grand non plus : avec quelques gros chiffres, il pourrait le rattraper et ne plus être dernier.
Tang Mo contempla calmement le vieil homme. Celui-ci le remarqua et lui rendit son regard.
Le gros dé flotta paresseusement dans l’air ; Tang Mo l’attrapa et le lança négligemment.
Ce fut un 1.
Tang Mo avança d’une case jusqu’à la 54e.
Huit tours passèrent sans que l’effet « Qui partagera… » ne se déclenche. L’atmosphère se détendit. Bientôt, un nouveau tour s’acheva. Chacun avança, et la paix perdura.
L’homme chauve se tenait sur la 60e case. Quand vint le tour de Tang Mo, le chauve jeta un coup d’œil en arrière et dit :
« Ce sera un 6 ? Impossible. »
Le dé roula.
Boum !
Le 6 apparut face vers le haut.
Le sourire du chauve se figea. Tang Mo fronça les sourcils.
Les deux hommes se fusillèrent du regard à six cases d’écart. Personne ne bougea d’abord. Le chauve glissa la main sous ses vêtements, comme pour saisir une arme, puis la laissa là. Tang Mo ne relâcha pas sa vigilance. Sa main droite effleura le tatouage de l’allumette sur son poignet gauche. Puis il leva le pied et marcha vers la 60e case.
Les cinq joueurs derrière les observaient.
« Ding dong ! Effet “Qui partagera tes joies et tes peines ?” acti— »
À peine Tang Mo posa-t-il le pied sur la 60e que la voix fut coupée. L’homme chauve sortir une lame et tenta de le poignarder. Tang Mo s’y attendait. Il pivota d’un pas vif, leva sa jambe gauche et l’abattit. Sa jambe fendit l’air et frappa le coude de l’homme. Celui-ci hurla ; le couteau glissa à terre.
Dans le même mouvement, Tang Mo reprit appui du pied gauche, fit un demi-tour en l’air, et sa jambe droite fouetta l’homme chauve, l’envoyant valser.
Cette enchaînement fluide stupéfia les joueurs derrière et même le vieil homme, qui dévisagèrent Tang Mo.
Pourtant, Tang Mo ne pensait pas que ce serait si facile.
Il se battait rarement et n’avait appris aucune technique. Lorsqu’il s’était frotté au clandestin aux fleurs toxiques, il avait certes l’allumette géante et une supériorité physique (l’autre n’avait plus qu’un bras), mais il avait tout de même pris des coups, ne gagnant qu’à l’endurance. Sa fluidité d’aujourd’hui ne venait que de sa force actuelle.
L’homme chauve était trop faible. En tout cas, bien plus faible que Tang Mo.
Le chauve cracha du sang après le coup de pied.
À cet instant, la Tour Noire prononça la dernière phrase :
« … Parce qu’il est son propre compagnon, il veut partager ses joies et ses peines avec toi ! »
Boum !
Mario Noir s’écrasa du ciel. Les yeux de Tang Mo se plissèrent ; il dégaina l’allumette géante.
Au loin, l’homme ventru s’exclama :
« Une capacité ! »
Le chauve avait été éloigné par le coup de pied. Mario Noir aperçut Tang Mo, vit l’allumette et ses yeux s’illuminèrent. Il trottina vers lui et décocha un coup de pied à la jambe droite de Tang Mo. Celui-ci réagit à une vitesse fulgurante : il bondit pour éviter le coup, mais la main droite de Mario fonça vers sa tête à une vitesse terrifiante.
Une vitesse qui dépassait presque la vision de Tang Mo.
Note : Tang Mo pouvait désormais voir la trajectoire d’une balle ordinaire et bouger la main plus vite qu’elle ! Il n’eut pas le temps d’aligner l’allumette près de sa tête. Il bascula la tête en arrière, rengaina l’allumette à son poignet, puis la redégaina à angle droit juste à côté de son visage.
Bang !
Le poing de Mario heurta l’allumette. La tête de l’allumette effleura la joue de Tang Mo et y arracha un morceau de peau. Le poing s’écrasa dessus sans la briser, mais la force projeta Tang Mo, lui abîmant la mâchoire.
Tang Mo vola en arrière. Mario Noir se tourna alors vers l’homme chauve à terre.
Le chauve se releva, paniqué, et s’enfuit à toutes jambes. Il n’osa pas courir vers Tang Mo : ce qu’il venait de voir l’avait terrifié, il savait qu’il ne faisait pas le poids. Courir vers Tang Mo, c’était chercher la mort. Il ne put que fuir. Mais Mario Noir courait bien plus vite.
Il frappa le chauve, qui n’avait ni la force ni la chance de Tang Mo. Sang et viscères jaillirent. Il fut projeté non loin de Tang Mo.
Mario Noir, voyant les deux à proximité, sourit et cessa de jouer avec le chauve. Il fonça sur Tang Mo. Celui-ci esquiva de toutes ses forces, plaçant parfois l’allumette en parade. Mais si l’allumette bloquait, elle ne ripostait pas. Bientôt, le corps de Tang Mo fut couvert de blessures.
L’assaut, dense et ininterrompu, ne lui laissait aucun répit. Il voulait utiliser sa seule capacité offensive, mais Mario ne lui laissait pas le temps de poser les mains sur les hanches et de crier « Rends-moi mon grand-père ».
À ce moment, Mario donna un nouveau coup de pied. Tang Mo sentit clairement son bras droit se briser ; une douleur fulgurante irradia. Il ne guérirait pas avant dix minutes.
Sur la scène, Mario souriait, ravi. Il rappela gentiment :
« Pauvre enfant, as-tu oublié ? Tant qu’il n’y a qu’un seul joueur sur la case, l’effet s’arrête. »
Comme pour l’écho de ses paroles, Mario Noir sourit et frappa la poitrine de Tang Mo.
Bang !
Tang Mo fut soufflé en arrière, crachant une large gerbe de sang. Il sentit une hémorragie interne. Un coup de plus, et sa régénération ne suivrait pas : il mourrait.
Mario sourit et répéta :
« Adorable enfant, vous êtes deux sur la case en ce moment. »
Mario Noir ralentit et s’avança vers Tang Mo. Celui-ci le fixait froidement, comme s’il réfléchissait. Trois secondes plus tard, il saisit l’allumette de la main gauche et courut vers l’homme chauve inconscient, tout proche. L’allumette traça une parabole dans l’air ; sa tête s’arrêta à un demi-mètre de la poitrine du chauve.
Soudain, les pas derrière lui cessèrent.
Tang Mo s’immobilisa et se retourna.
Le corps de Mario Noir était figé.
Sur la scène, Mario dit d’un ton navré :
« Pauvre enfant, pourquoi n’as-tu pas tenu quelques secondes de plus ? Quel dommage. »
Tang Mo regarda l’homme chauve au sol et vérifia son souffle.
Il était mort.
Tang Mo s’appuya sur l’allumette comme sur une béquille et retourna en boitant sur la 60e case. Tout son corps pesait sur l’allumette ; son bras droit pendait, brisé. Le sang coulait le long de ses doigts jusqu’au sol.
Derrière lui, les cinq joueurs retenaient leur souffle, le regardant avec stupeur, comme s’ils voyaient un monstre.
Tang Mo fixa le Mario de la scène, l’air hagard, comme s’il se rappelait quelque chose. Soudain, il s’accroupit et, de sa main droite ensanglantée, traça un cercle rouge net sur le sol.
Mario l’observa, intrigué :
« Enfant mignon, félicitations d’avoir survécu. Que fais-tu ? »
Tang Mo leva la tête et répondit d’une voix glacée :
« Je trace un cercle pour te souhaiter longue vie. »
« Oh, tu es un enfant si adorable ! »
Tang Mo ne répondit pas.
La partie continua. Tang Mo était désormais en tête. Tout son corps reposait sur l’allumette ; il semblait très faible, mais personne ne le sous-estimait. Les cinq derrière lui le regardaient avec effroi, priant pour ne pas tomber sur la même case que lui.
Tang Mo ferma les yeux et sentit ses blessures se réparer. La guérison était lente, mais il n’allait pas mourir.
Cependant, la malveillance de Mario ne s’arrêtait pas là.
Tang Mo semblait isolé des autres. Tandis qu’ils lançaient les dés, il restait immobile, yeux clos, comme s’il se reposait et réfléchissait.
Le vieil homme, chanceux d’être tout au fond, n’activa ni « Qui partagera… » ni aucune case de punition. En revanche, les quatre autres tombèrent sur des pénalités. Le quadragénaire le plus insignifiant déclencha une punition de niveau 5 : à peine posa-t-il le pied que d’innombrables poissons volants ailés jaillirent du sol et se ruèrent sur lui.
Il cria de douleur, sans le temps de réagir. Sa chair fut dévorée jusqu’à ce qu’il ne reste même pas d’os.
Tang Mo atteignit la 80e case. Derrière lui, le jeune homme était sur la 70e, la jeune femme sur la 64e.
Ce fut au tour de la jeune femme de lancer. Au début, elle parlait encore à son petit ami. Quand le dé afficha un 6, ils se turent tous deux.
La jeune femme regarda l’homme, l’homme la regarda.
« Bang… Bangcheng ? »
Le jeune homme avala sa salive :
« N’aie pas peur, Mei Mei. Viens. On affrontera Mario Noir ensemble. »
« Cet homme-là n’a pas pu le battre. Comment nous, on pourrait ? » rétorqua la femme en désignant Tang Mo.
Le jeune homme serra les dents :
« Si on ne peut pas vivre ensemble, on peut mourir ensemble ! Je mourrai avec toi, Mei Mei ! »
« D’accord ! » Les larmes aux yeux, la jeune femme hocha la tête et courut vers son petit ami.
« Ding dong ! Le “Qui partag— »
Le message se coupa net.
Tang Mo détourna le regard.
Le couteau à fruits de la femme s’enfonça dans la poitrine de l’homme. L’homme, lui, tenait un couteau de cuisine planté dans l’abdomen de la femme. Ils se regardèrent, du sang aux lèvres.
« Tu es… comme ça… femme… si… bon marché… »
La femme, plus démente encore, pleurait en ricanant :
« Les hommes sont tous des menteurs… des tricheurs… »
Leurs voix s’éteignirent. Ils s’effondrèrent ensemble. Ils tinrent leur promesse de mourir ensemble.
À ce stade, il ne restait plus que Tang Mo, l’homme ventru et le vieil homme sur le plateau.
Tang Mo était sur la 80e, l’homme ventru sur la 62e, le vieil homme sur la 55e.
Vint le tour de Tang Mo. Il jeta le dé sans hésiter.
Ce fut un 3.
Tang Mo avança de trois cases, jusqu’à la 83e.
« Ding dong ! Case de saut libre déclenchée. Vous pouvez choisir… »
Mario, déjà assis par terre, le menton dans la main, regardait les trois survivants d’un air ennuyé.
Tang Mo s’appuya sur l’allumette et demanda :
« Cher oncle Mario, j’ai quelques questions qui me rendent très curieux. Peux-tu y répondre ? Ce sont des questions simples. Je ne pense pas que l’oncle Mario refuse. »
Mario, intrigué, se releva :
« Enfant adorable, quelles questions as-tu ? Le bon oncle Mario ne refuse jamais les questions des gentils enfants. Parle. »
Tang Mo dit calmement :
« Les 6456 personnes… elles sont toutes mortes ici, n’est-ce pas ? »
Mario rit :
« Elles ne sont pas mortes. Elles ont voulu rester ici à jamais pour jouer avec l’oncle Mario. »
Tang Mo hocha la tête et enchaîna :
« S’il ne reste plus qu’un joueur dans la partie, et qu’il atteint l’arrivée, est-il le dernier ? »
« Bien sûr que non. S’il reste seul, c’est un enfant esseulé et malheureux. Aussi seul que l’oncle Mario. Comment pourrait-il être le dernier ? »
Le regard de Tang Mo se fixa sur Mario. Il garda le silence un long moment, puis reprit :
« La Tour Noire a annoncé les règles, mais je voudrais confirmer. Oncle Mario, il y a vraiment des cases royales et des cases prisonniers ? »
Jusqu’ici, la case la plus lointaine atteinte était la 80e, et personne n’avait activé ni case royale ni case prisonnier. On n’avait vu que cases blanches, récompenses, punitions et saut libre.
Mario leva le pouce et sourit de toutes ses dents :
« Bien sûr que oui. Ce mignon oncle Mario ne ment jamais. »
« Vraiment ? » Tang Mo releva la tête, les yeux rivés sur Mario.
« Ma dernière question… Oncle Mario, existe-t-il vraiment une case de libération ? »
Mario plissa les yeux, dévisageant Tang Mo. Après un long moment, il éclata de rire :
« L’oncle Mario ne ment jamais. Enfant, bien sûr qu’il y a une case de libération. Bon, maintenant, choisis la case vers laquelle tu veux sauter ! »
« Oui, je sais. » répondit Tang Mo. En parlant, il sortit un œuf blanc de sa poche.
Mario regarda l’œuf de dinde et se gratta le menton :
« Qu’est-ce que c’est ? Ça me dit vaguement quelque chose. »
Tang Mo tendit l’index droit et traça un S sur la coquille blanche.
L’instant d’après, un bruit d’eau emplit l’oreille de Tang Mo. Il plissa les sourcils, écouta, et demanda mentalement :
« Monsieur Fu ? »
À des milliers de kilomètres, à Pékin, dans un immeuble résidentiel désert…
Fu Wenduo suspendit brusquement sa main qui se frottait les cheveux et coupa l’eau.
Tang Mo répéta :
« Monsieur Fu ? »
Fu Wenduo, couvert de savon : « … »
Une lumière blanche tombait du plafond de la salle de bain, illuminant un corps grand et robuste, des lignes musculaires harmonieuses, des cuisses longues et droites. De fines gouttes d’eau coulaient le long de sa sangle abdominale, disparaissant en un lieu secret.
Après un court silence, Fu Wenduo dit :
« …Oui, je suis là. »
Tang Mo ne remarqua pas la gêne de l’autre côté. Il murmura :
« Je voudrais te déranger pour ouvrir l’archivage. »
Théâtre de l’auteur :
Fuwa (Auteur) : Tu n’avais pas dit que tu ne crierais jamais « Rends-moi mon grand-père » de ta vie ? [doge]
Tang Tang : Tais-toi !!! [emoji colère + honte]
Major Fu : Heureusement que ce Momo n’a pas la fonction vidéo.