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Traducteur/éditeur : Malfoid
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◈ Les dynamiques de l’amour pur et de la surprotection ◈
Chapitre 3
──────
Ce soir-là, je retrouvai Han Jio en tête à tête. Nous allâmes dans un restaurant de pâtes près de la porte arrière du campus. Quelques jours plus tôt, je n’aurais jamais imaginé rencontrer un homme autre que Kang Uihyeon alors que j’avais déjà à peine le temps de réviser mes examens.
« Je ne pensais pas que tu me recontacterais si vite. »
Han Jio sourit de toutes ses dents, au point que ses yeux disparurent presque. C’était peut-être comme ça que je souriais à Kang Uihyeon.
« J’espère ne pas t’avoir dérangé en pleine période d’examens. Tu as beaucoup à réviser ? »
« Ça va. Je ne suis qu’en première année, alors on n’a pas encore vu grand-chose. »
« Ah, tu es en première année ? »
Han Jio m’avait dit qu’il avait vingt-cinq ans. Je pensai à Kang Uihyeon, qui avait le même âge que lui. Tout ramener à Kang Uihyeon était une vieille habitude.
« Tu peux me tutoyer. »
Je le lui proposai la première. Han Jio ne savait pas trop quoi faire de mon âge, plus jeune qu’il ne l’avait cru. En le voyant hésiter, je compris l’avantage que j’avais. L’anxiété qui me poursuivait toujours quand j’étais avec Kang Uihyeon disparut en présence de Han Jio.
« Alors, tu peux me tutoyer aussi, Chaewon. »
« Je vais y aller doucement. Quand on se connaîtra un peu mieux. »
Je plissai les yeux en prenant l’air détendu de Kang Uihyeon. Ce n’était pas difficile. Celui qui aimait le plus l’autre était toujours celui qui se faisait du souci. Han Jio n’était pas Kang Uihyeon, et je n’étais donc pas du tout en position de faiblesse.
Le repas avec Han Jio ne se passa pas mal. Il me facilitait tout. Je n’avais pas besoin de relancer la conversation avec des questions ni de guetter ses réactions.
« Merci pour le repas. »
Je pris congé de Han Jio après qu’il eut payé, puis sortis du restaurant. Mais je me figeai en apercevant quelqu’un qui se tenait à quelques pas de l’entrée.
Kang Uihyeon m’attendait dans l’obscurité, hors de portée de la lumière de l’enseigne, les mains enfoncées dans les poches.
« La prochaine fois, je t’offrirai quelque chose d’encore meilleur. On pourra aller plus loin, pas seulement près du campus. »
Han Jio s’adressait à moi, sans se douter de la présence de Kang Uihyeon. Même si le regard de celui-ci le passait au rayon X, il n’avait pas l’air de s’en rendre compte.
Je me tournai vers Han Jio, qui m’avait sincèrement accompagnée dans mon petit jeu toute la soirée. J’aurais dû remercier celui qui m’avait aidée à rendre Kang Uihyeon jaloux.
« D’accord. Après les examens, tu m’offriras encore quelque chose de bon, oppa. »
Han Jio rougit de nouveau en m’entendant l’appeler oppa. C’était étrange de voir les sentiments d’un homme s’afficher si clairement sur son visage. Kang Uihyeon me regardait toujours, impassible.
« Tu rentres en métro ? Tu veux que je t’accompagne jusqu’à la station ? »
« Non. Je retrouve un ami un moment. »
« Ah, alors… »
Heureusement, Han Jio n’était pas complètement à côté de la plaque. Quand je me tournai du côté opposé au campus, il comprit qu’il était temps de nous séparer. Il me fit un signe de la main un peu maladroit, avec une pointe de regret.
Je passai devant Kang Uihyeon et poursuivis mon chemin. Je sentis bientôt qu’il me suivait. Ses longues jambes eurent vite fait de rattraper mon pas. Son avant-bras ferme effleura le mien, puis s’éloigna.
« Alors, il était comment ? »
Kang Uihyeon me posa la question à voix basse. Je m’y étais préparée.
« Ça va. »
« Il a bon appétit ? »
Cette question-là, en revanche, me prit au dépourvu. J’avais fermement décidé de ne pas regarder Kang Uihyeon, mais je ne pus m’empêcher de me tourner vers lui, l’air perplexe.
« Je veux dire, il s’est goinfré et a lorgné dans ton assiette ? »
Kang Uihyeon prit gentiment la peine de m’expliquer ce qu’il voulait dire.
« Il n’a rien fait de tout ça. »
« Il est bavard ? Bruyant ? »
« Il avait l’air tout à fait normal. »
Je n’arrivais pas à me défaire de l’impression que Kang Uihyeon essayait de m’orienter vers des réponses négatives. Et je finis par donner l’impression de défendre Han Jio.
« Il a quel âge ? »
Les questions de Kang Uihyeon n’en finissaient pas.
« Vingt-cinq ans. »
« Il est trop vieux. »
Un rire sans joie m’échappa. Une fois la ruelle derrière nous et la grande rue devant, je levai les yeux vers Kang Uihyeon.
« Il a le même âge que toi, oppa. »
« Justement. »
« En quoi est-il trop vieux ? »
« Quand tu étais à l’école primaire, moi, j’étais au lycée. Lui aussi. »
« On est adultes, maintenant. Et alors ? »
Kang Uihyeon m’attrapa par le coude et m’arrêta. Mon humeur s’effondra aussitôt en repensant à la façon dont il avait emmené Jeong Sujin comme ça, la veille.
« Monte dans ma voiture. »
« Non. »
« Pourquoi ? »
« Va plutôt faire un tour en voiture avec Jeong Sujin. »
Je ne manquai pas le discret soupir de Kang Uihyeon. À cause de lui, mes nerfs étaient si tendus que j’en avais les tempes qui pulsaient. Je me dégageai de sa main.
« Alors, prends un taxi pour rentrer. Je te donnerai de l’argent. »
« Tu sais que je n’ai pas envie de rentrer tôt. »
C’était la vraie raison pour laquelle je ne voulais même pas prendre un taxi. Rentrer tôt, c’était retrouver un silence si profond que le froissement d’un tissu paraissait assourdissant, et la silhouette pâle et floue de ma mère. Même après trois ans, m’y être habituée ne voulait pas dire que je devais aimer ça.
Je comptais donc reprendre le métro, tuer le temps au café devant chez moi, puis rentrer aussi tard que possible. J’étais presque reconnaissante que ce soit la période des examens, puisque j’avais au moins quelque chose à réviser. Je ne voulais pas rester longtemps dans cette maison.
« Dogyeom ne rentre toujours pas souvent ? »
Kang Uihyeon évoqua ce nom qui me mettait mal à l’aise. Le seul membre de ma famille qui me restait au monde vivait pratiquement chez sa nouvelle petite amie. Dans cette grande maison, j’étais seule. Non, il n’y avait que ma mère morte et moi.
Yu Dogyeom savait parfaitement à qui il avait confié sa petite sœur, mais il continuait de fuir chez les autres pour échapper au poids des responsabilités qui l’étouffaient.
« Qu’est-ce que tu attends de Yu Dogyeom ? »
Un rire froid et amer m’échappa. Les yeux de Kang Uihyeon s’assombrirent tandis qu’il me regardait. Il portait la culpabilité que mon propre frère ne ressentait pas.
« D’accord. Appelle-moi s’il se passe quoi que ce soit. »
Une part de moi s’était attendue à ce que Kang Uihyeon propose de rentrer avec moi. Mais il renonça à jouer les tuteurs et ne me laissa que cette consigne bien pratique.
Juste après la mort de mes parents, il était venu presque tous les jours chez nous. Quand je préparais l’examen d’entrée à l’université, il lui arrivait de veiller toute la nuit avec moi dans ma chambre. Mais après que j’eus reçu ma lettre d’admission, Kang Uihyeon avait tracé une limite qu’il ne franchissait pas. Même quand il me raccompagnait, il n’entrait jamais dans la maison. Il respectait cette frontière à la lettre.
Voulait-il me dire que maintenant que j’étais adulte, je devais affronter seule la difficulté d’être abandonnée ?
Après tout, il n’était ni de ma famille ni mon petit ami. Il n’avait aucune obligation de prendre soin de moi. Pendant trois ans, il s’était senti responsable d’une fille qui n’avait aucun lien de sang avec lui, simplement parce qu’il était un ami proche de Yu Dogyeom. Peut-être était-il temps qu’il soit libre.
« J’y vais. »
Je pris brièvement congé de Kang Uihyeon et m’éloignai. En descendant les marches de la station de métro, je me promis que, ce soir encore, je n’aurais pas besoin de composer son numéro.
À partir de maintenant, je devais m’entraîner sérieusement à laisser Kang Uihyeon à Jeong Sujin.
* * *
Maman et papa moururent sur le pont de Yeongjong.
Ils étaient partis chercher leur fils, qui rentrait en Corée pour les vacances d’été après ses études à l’étranger. Le responsable était un conducteur ivre, en plein jour, incapable de maîtriser sa vitesse. Les victimes comme le coupable moururent sur le coup. L’accident fut atroce.
Yu Dogyeom les avait appelés des dizaines de fois en attendant nos parents à l’aéroport. Sans même défaire ses valises, il dut enfiler un costume noir. Le brassard de premier endeuillé lui serrait le haut du bras, mais Yu Dogyeom se contenta de rester assis contre le mur, hébété. Tout le monde comprenait son irresponsabilité.
Alors, moi qui n’avais jamais assisté à des funérailles, je dus suivre tant bien que mal les consignes du personnel. Un chagrin si immense que j’avais l’impression que mon crâne allait se fendre pesait sur moi, tandis que des voix me parvenaient de toutes parts. Faites ceci. Pas besoin de faire cela. Oui, oui. Je ne cessais de répondre la même chose.
Après avoir vu les corps de mes parents préparés pour les funérailles, je n’eus pas le temps de sombrer dans le désespoir. Je n’eus pas le temps de m’attarder sur l’horreur de leurs cadavres, leurs os tordus. Je n’eus pas la force de me laisser submerger par la question de savoir comment j’allais vivre désormais. Tout cela, c’était le fardeau de Yu Dogyeom.
Les personnes accourues après avoir appris la nouvelle me prirent les mains et pleurèrent. Je restai là, hébétée, sans savoir comment réagir. Dire « Ça va » n’était pas approprié alors que mes parents étaient morts du jour au lendemain, mais si je pleurais avec chacun d’eux, toute l’eau de mon corps finirait par s’évaporer. Alors je baissai simplement la tête et écoutai en silence leurs longues condoléances.
À cette époque, Kang Uihyeon était le seul sur qui je pouvais m’appuyer.
Il fut le premier à arriver au funérarium. Entre Yu Dogyeom, assis là, hébété, et moi, qui tenais à peine debout, il accueillit les visiteurs. Comme le fils aîné de notre famille brisée, il s’inclina devant les invités, organisa les funérailles et veilla à ce que Yu Dogyeom et moi mangions.
« Mange quelque chose, puis dors. »
Quand j’ouvris les yeux après m’être assoupie un instant, Kang Uihyeon était assis devant moi. Il tenait un bol de soupe et une cuillère. Il avait mélangé du riz à une soupe épicée au bœuf et me disait de manger au moins un peu.
Je m’adossai au mur et ouvris doucement la bouche. La cuillère me porta du riz imbibé de bouillon rouge. Sans montrer la moindre impatience, Kang Uihyeon me donna de petites bouchées.
« Tu veux dormir dans ma voiture ? »
Le bol était presque vide. Kang Uihyeon ramassa les derniers morceaux et me les tendit.
« Je veux rester ici. »
Je ne voulais pas être seule. Malgré l’agitation autour de moi, malgré la présence de Yu Dogyeom qui ne faisait rien et que je détestais voir ainsi, je me sentais plus à l’aise dans le funérarium bondé. Kang Uihyeon était là aussi.
« D’accord, alors. »
Pendant que Kang Uihyeon allait débarrasser le bol vide, je tendis la main vers la veste noire qu’il avait retirée. Quand j’y glissai les bras, le vêtement trop grand m’enveloppa comme une couverture. L’extérieur était frais à cause de la climatisation, mais la doublure conservait la chaleur de son propriétaire.
Bien que j’eusse pris sa veste sans demander, Kang Uihyeon ne dit rien. Il s’assit simplement à côté de moi et m’offrit son épaule. Le ventre plein, je m’endormis profondément, la tête posée sur son épaule dure.
Plus je détestais Yu Dogyeom, assis là comme s’il avait renoncé à tout, plus je m’accrochais à Kang Uihyeon.
Comme s’il était vraiment mon grand frère. Comme si la place à ses côtés était chez moi.
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