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Traducteur/éditeur : Haruto
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◈ Le médecin de fantasy sombre pris pour un saint ◈
Chapitre 92 : Les bonnes intentions (3)
──────
* * *
À peine avions-nous dégagé le patient des barres d’armature,
que j’examinai la cuisse qui avait été coincée dessous.
Elle était très gonflée et luisante.
Dès que je la vis, je me préparai à opérer.
Le patient ne pouvait pas attendre qu’arrive un guérisseur capable d’utiliser la magie de détoxification.
Mais le lieutenant de Gregor, qui ne comprenait pas la situation, s’écria, stupéfait :
« Saint !? Vous n’aviez pas dit que vous ne l’amputeriez pas ? »
« Je ne vais pas l’amputer. Je vais simplement l’ouvrir. »
« Puis-je vous demander pourquoi ? »
« Il souffre d’un syndrome des loges. »
Le syndrome des loges.
Après une fracture, une contusion ou une blessure similaire, les muscles gonflaient fortement à l’intérieur de leur fascia, comprimant les vaisseaux sanguins et les nerfs.
Si cela durait trop longtemps, la jambe du patient risquait de se nécroser.
Il n’y avait qu’un moyen d’éviter cela.
Ouvrir la jambe pour réduire la pression.
Le principe était le même que pour une craniotomie.
Ouvrir et décomprimer.
« Vous pourriez me donner un coup de main ? »
« Je ne sais pas pratiquer une opération ! »
« Ce n’est pas grave. Vous n’avez qu’à tenir les instruments. »
Avec le lieutenant de Gregor pour assistant, je commençai l’intervention dans la voiture, qui nous servait de bloc opératoire provisoire.
Je désinfectai sommairement les instruments chirurgicaux et la zone touchée.
Puis je tendis la main vers le lieutenant.
« Bistouri numéro dix. »
« Quoi ?! »
« Ah, laissez tomber. »
Par habitude, j’avais traité le lieutenant comme l’un des guérisseurs des cliniques Merkuer.
Bien sûr, il n’avait aucune chance de comprendre ce que je voulais dire.
Ça fait longtemps que je n’ai pas tout fait moi-même.
J’en avais perdu l’habitude.
Opérer était devenu bien plus facile depuis que j’avais formé les guérisseurs des cliniques à m’assister presque aussi efficacement que des assistants chirurgicaux du XXIᵉ siècle.
C’était la première fois depuis un moment que j’opérais seul.
« Vous savez lancer Refresh ? »
« Oui. Même les chevaliers sacrés savent faire ça. »
« Alors lancez-le chaque fois que je dis “Refresh”. »
Tap, tap, tap.
Tout en parlant, je palpai la cuisse du patient en partant de la hanche.
Je repérai d’abord le relief osseux sur le côté de la hanche, le grand trochanter.
Puis je marquai l’épicondyle latéral du fémur, sur le bord externe du genou.
Je reliai les deux points d’un trait droit et fis glisser en une longue incision le bistouri modifié numéro dix, fabriqué par les nains.
Des gouttes de sang perlèrent.
« Refresh. »
« Oui. »
Le lieutenant lança Refresh pour arrêter le saignement.
Une fois le sang maîtrisé, l’ouverture pratiquée sur le côté de la cuisse apparut clairement.
« Metzenbaum… non, les ciseaux, s’il vous plaît. »
« Oui, oui. »
Le lieutenant me tendit les ciseaux, les lames tournées vers moi.
Un guérisseur digne de ce nom se serait fait sérieusement réprimander pour une telle erreur.
Je pris les ciseaux et les approchai de la longue bande blanche qui recouvrait le muscle.
Je sectionnai la bandelette ilio-tibiale du fascia lata dans le sens des fibres du fascia.
Le muscle qui se trouvait dessous se libéra et fit saillie vers l’extérieur.
« Quelque chose qui ressemble à un crochet, s’il vous plaît. Non, ça, c’est une curette. Oui, le grand crochet. »
Le lieutenant me tendit un écarteur, que j’insérai entre les muscles.
« Tirez régulièrement dans cette direction. »
Je fis soulever le vaste latéral par le lieutenant, puis sectionnai le septum intermusculaire latéral avec les ciseaux, comme précédemment.
Une fois encore, les muscles emprisonnés sous le fascia ressortirent.
Les muscles situés à l’extérieur et à l’avant de la cuisse étaient ainsi libérés.
Il ne restait plus qu’à répéter la même manœuvre.
Le lieutenant tira sur le vaste latéral pendant que je sectionnais le fascia à l’arrière pour le libérer.
Alors que j’avais ainsi libéré les muscles de la cuisse dans trois directions,
« Nous voilà, Saint ! »
Gregor arriva, un guérisseur jeté sur son épaule.
« Je suis là, Directeur Schun… Beurk… »
Le guérisseur s’approcha du patient en luttant contre le mal des transports.
Après avoir examiné la cuisse, il prit la parole.
« Vous avez achevé la fasciotomie en si peu de temps ? »
« Il fallait la faire avant que vous n’utilisiez la magie de détoxification. »
La magie de détoxification servait à traiter les toxines accumulées dans la jambe.
Mais si on l’utilisait sans traiter le syndrome des loges, les muscles comprimés risquaient de produire de nouvelles toxines.
Ce serait comme verser de l’eau dans un tonneau sans fond.
Voilà pourquoi j’avais traité le syndrome des loges avant l’arrivée du guérisseur.
« Chaque fois que j’assiste à vos opérations, Directeur, je suis stupéfait. »
Le guérisseur marmonna ces mots tout en lançant la magie de détoxification sur la jambe du patient.
Dès que je m’assurai que la magie avait fonctionné correctement, je retirai le garrot.
« Nous diluerons les toxines restantes avec des perfusions. »
La magie de détoxification n’était pas parfaite.
Elle ne pouvait neutraliser qu’une quantité suffisante des toxines piégées dans la jambe pour les empêcher d’arrêter le cœur du patient.
C’était pour cela que j’avais posé un garrot, contrairement à ce que j’aurais fait dans ma vie antérieure.
Nous affaiblissions d’abord les toxines autant que possible. Ensuite, nous relâchions le garrot et diluions le reste avec des perfusions.
En un sens, c’était une dialyse d’urgence venue d’un autre monde.
« Dans ce cas, Directeur, puisqu’il me reste encore un peu de pouvoir divin, je vais lancer Heal sur ce patient… »
« Non. Ne faites pas ça. »
J’arrêtai le guérisseur.
« Pendant la fasciotomie, j’ai constaté des signes de fractures internes et de lésions vasculaires. »
En ouvrant l’arrière de la cuisse, j’avais aperçu brièvement l’arrière du genou.
Le sang en jaillissait à flots.
La plaie extérieure n’avait pas l’air grave, mais tout ce qui se trouvait sous le genou était détruit à l’intérieur.
Évidemment qu’un patient atteint du syndrome d’écrasement n’allait pas être un cas simple.
C’était le plus gros problème avec les patients atteints du syndrome d’écrasement.
Juste après leur sauvetage, ils ne présentaient souvent aucun traumatisme extérieur évident.
Mais dès qu’on les ouvrait, tout pouvait être un véritable carnage à l’intérieur.
Syndrome des loges, fractures complexes, vaisseaux sanguins sectionnés…
La totale.
J’aurais aimé m’en tirer avec de simples perfusions…
Malheureusement, les traumatisés ne choisissaient jamais la solution de facilité.
À peine l’eus-je confirmé que je n’eus d’autre choix que de préparer l’opération suivante.
« Je soupçonne aussi plusieurs fractures. Si nous utilisons Heal maintenant, il risque de développer une ossification hétérotopique. »
L’ossification hétérotopique.
Une affection où des fragments d’os brisé se développent dans le muscle et déchirent les tissus voisins.
Même dans un monde dépourvu de pouvoir divin, elle compliquait la vie des traumatisés.
Mais sa réputation, dans ce monde, était incomparablement pire que dans ma vie antérieure.
N’importe qui serait horrifié si, après un sort divin, des os lui transperçaient la chair de l’intérieur.
Il y avait une raison pour laquelle les soins dans ce monde avaient évolué vers l’amputation.
On lançait Heal, on laissait des bactéries derrière soi, et le patient mourait d’une septicémie.
On lançait Heal, on laissait du sang s’accumuler à l’intérieur, et le patient mourait.
On lançait Heal, les os transperçaient la chair de l’intérieur, et le patient mourait.
Après avoir vu cela assez souvent, les gens n’avaient plus d’autre choix que de trancher net et d’utiliser une magie divine de haut niveau.
Quoi qu’il en soit.
« Nous avons réglé l’urgence. Nous procéderons au débridement à la clinique. »
« Compris. »
Le guérisseur semblait avoir compris ce que je voulais dire.
« Dans quel secteur se trouve votre clinique ? »
« À la clinique du secteur 3 de Civitas. »
« Cette clinique peut-elle pratiquer des opérations ? »
« Il lui manque certains équipements pour les patients traumatisés, alors… ce serait difficile. »
« Compris. Nous transporterons le patient à la clinique D-1. »
Nous installâmes aussitôt le patient dans la voiture et prîmes la direction de la clinique D-1.
Beurk. Il fait froid.
Un vent glacial s’engouffrait par la porte que Gregor avait arrachée.
* * *
Dès notre arrivée à la clinique, je fis venir les guérisseurs spécialisés en traumatologie.
« Patient de sexe masculin, dans la trentaine. Sa cuisse droite a été coincée lors de l’effondrement d’un viaduc, il y a trois heures, avant qu’on ne le secoure. Nous lui avons administré une dose complète de sérum physiologique à 0,9 % ainsi qu’un traitement d’urgence par magie de détoxification pour son syndrome d’écrasement. Comme nous soupçonnions un syndrome d’écrasement accompagné d’un syndrome des loges, nous avons immédiatement pratiqué une fasciotomie sur place. »
Tandis que nous poussions le patient vers la salle d’opération, j’expliquai la situation aux guérisseurs qui nous suivaient.
« La décompression des loges antérieure, postérieure et médiale est terminée. Les muscles ont fait saillie et le gonflement a partiellement diminué, mais la perfusion en aval du genou est extrêmement faible. Pendant la fasciotomie, nous avons soupçonné de graves lésions des tissus mous et des fractures sous le genou. »
Le guérisseur en chef de l’équipe de traumatologie de la clinique D-1 répondit aussitôt :
« Nous allons préparer un débridement radical et un fixateur externe. »
Voilà. C’était exactement ça.
Nous avions sans doute tellement travaillé ensemble que, dès que je donnais les données, j’obtenais immédiatement la réponse attendue.
Voilà pourquoi il était si important de travailler avec du personnel médical qui se comprenait.
Le rythme était complètement différent.
Je donnai une autre consigne au chef d’équipe.
« Préparez des canules en argent et des tuyaux en caoutchouc vulcanisé. »
« À quoi comptez-vous les utiliser ? »
« C’est une technique chirurgicale que je vais vous présenter pour la première fois aujourd’hui. Je vous expliquerai pendant l’opération. »
« Compris. »
Au lieu de paraître décontenancé, le chef d’équipe se dirigea vers la salle d’opération, les yeux brillants.
Ce n’était pas la réaction idéale alors qu’un patient était entre la vie et la mort,
mais les médecins avaient le cœur qui s’emballait dès qu’ils entendaient parler d’une nouvelle technique chirurgicale.
« Ayla. »
« Oui ! Je vais observer ! »
J’appelai aussi notre sainte de la Lanterne, ma guérisseuse personnelle aux Refresh illimités.
Après avoir fait entrer le patient dans la salle d’opération,
pendant que le guérisseur anesthésiste l’endormait consciencieusement à l’éther,
j’enfilai ma blouse, nouai mon masque et me lavai les mains.
Je m’apprêtais à franchir le seuil de la salle d’opération quand j’entendis :
« … Saint. »
Gregor m’interpella doucement derrière moi.
Sa voix ne ressemblait en rien à son ton habituellement tonitruant.
Elle était si différente que je mis un instant à comprendre que c’était Gregor qui parlait.
Quand je me retournai, Gregor se tenait à quelques pas de l’entrée de la salle d’opération.
Il ne bombait pas le torse avec fierté et ne faisait pas étalage de ses muscles comme à son habitude.
Les épaules affaissées, les deux mains respectueusement jointes devant la poitrine, il s’adressa à moi.
« Saint, puis-je vous demander une faveur ? »
« Allez-y. »
« Est-ce que je pourrais… observer l’opération de près ? »
Un point d’interrogation apparut au-dessus de ma tête.
Pourquoi un chevalier sacré voudrait-il faire ça ?
Contrairement aux prêtres guérisseurs, les chevaliers sacrés ne pouvaient pas utiliser la magie divine pour soigner autrui.
Observer une opération ne leur serait d’aucune utilité.
Le lieutenant, lui aussi surpris, tenta de retenir Gregor.
« Sir Gregor ! Qu’est-ce qui vous prend tout à coup… »
« Je veux voir de mes propres yeux ce patient survivre. »
Le grand homme coupa la parole au lieutenant d’une voix profondément assourdie.
« Il y a une raison pour laquelle je dois voir de mes propres yeux la personne que j’ai sauvée survivre. »
Sa voix était bien plus grave que d’habitude.
Peut-être à cause de cela,
même le lieutenant qui avait essayé de l’arrêter se tut.
« … Très bien. »
J’autorisai Gregor à entrer dans la salle d’opération.
Je ne lui demandai pas pourquoi.
Je pensais avoir compris.
« Faites attention à ne toucher ni le patient ni les autres guérisseurs. »
« Merci, Saint. »
Gregor s’inclina, puis entra avec précaution dans la salle d’opération.
Tel un sac d’orge abandonné dans un coin, il se tassa tout au fond de la pièce.
Je le laissai là et commençai l’opération.
« Pince de DeBakey. »
« Pince. »
« Clamp. »
« Pince vasculaire. »
À mesure que je les réclamais, les instruments chirurgicaux venaient se placer correctement dans ma main, au rythme des ordres répétés.
Nous nous comprenions parfaitement.
Tout en cherchant les artères du patient parmi les muscles broyés, je commençai à expliquer la situation au guérisseur.
« Chef d’équipe, pouvez-vous me dire de quelles artères il s’agit ? »
« L’artère fémorale et la trifurcation de l’artère poplitée. Elles sont presque sectionnées. »
« Exact. Quelle intervention pratiquons-nous habituellement dans ce genre de cas ? »
« Nous faisons un TIVS, un shunt intravasculaire temporaire. »
Le chef de l’équipe de traumatologie répondit comme un apprenti recevant une leçon.
C’était tellement satisfaisant d’obtenir immédiatement la réponse que j’attendais.
Voilà pourquoi j’avais nommé cette personne à la tête de l’équipe.
Quand je partirais pour l’Académie impériale, elle devrait diriger la clinique.
« C’est ça. Quand un vaisseau était sectionné, nous posions un TIVS, puis procédions lentement à sa reconstruction. »
TIVS : shunt intravasculaire temporaire.
Cette opération consistait à relier provisoirement les extrémités d’un vaisseau sectionné à l’aide d’un vaisseau artificiel.
Les sorts Heal de haut niveau étaient bien trop rares par rapport aux besoins, et les guérisseurs capables de les lancer ne pouvaient pas toujours rester à la clinique.
Nous pratiquions cette opération pour gagner du temps et sauver la jambe, en attendant de trouver un guérisseur de haut niveau ou de préparer la reconstruction du vaisseau.
« Pensez-vous que nous puissions pratiquer un TIVS sur ce patient ? »
« Je pensais que c’était peut-être possible, mais… »
« Malheureusement, non. »
Cette intervention ne convenait pas à ce patient.
« D’abord, la zone blessée est particulière. »
Le vaisseau endommagé se trouvait derrière le genou.
C’était l’une des zones les plus mobiles du corps.
Elle bougeait même si le patient changeait simplement de position dans son lit, sans marcher.
Que se passerait-il si nous raccordions un vaisseau artificiel à un endroit aussi mobile ?
« Dans une zone qui bouge autant, le TIVS risque de se détacher. »
Le vaisseau temporaire ressortirait tout bonnement.
Ce serait une catastrophe.
Il y avait une autre raison.
« Les dégâts sont trop importants à l’intérieur. Je ne vois aucun tissu mou capable de soutenir le vaisseau. »
Les tissus autour des vaisseaux sanguins du genou étaient trop gravement endommagés.
En temps normal, un vaisseau artificiel avait besoin des muscles ou d’autres tissus environnants pour le soutenir.
Mais l’intérieur du patient avait été broyé.
Comme la blessure se situait au genou, le TIVS se détacherait presque à coup sûr.
« Enfin, nous soupçonnons une hypercoagulabilité, une tendance excessive à la coagulation, due au syndrome d’écrasement. Le risque de thrombose, c’est-à-dire de caillot sanguin, est donc très élevé. »
J’avais prélevé un peu de sang dans la jambe droite pendant le trajet.
Il avait coagulé bien trop vite.
« Si nous raccordons l’artère autour du genou droit pour sauver le haut du pied droit, le sang coagulera et bouchera le vaisseau. »
Ce serait rageant de le raccorder pour qu’il se bouche aussitôt.
Voilà pourquoi nous n’utilisions pas de TIVS pour les patients comme lui.
À la place, une autre technique avait été conçue pour ce type de cas.
« Vous vous souvenez que je vous ai dit de ne pas recouvrir la jambe gauche avec un champ opératoire ? »
Je désignai la cuisse gauche du patient endormi.
« Nous allons utiliser l’artère fémorale gauche, relativement saine, pour sauver la cheville droite. L’intervention s’appelle shunt vasculaire croisé des membres, ou CLS. »
Après ces explications,
je demandai au chef de l’équipe de traumatologie de se placer là où il pourrait bien voir l’opération.
Puis j’ouvris la cuisse gauche et repérai l’artère fémorale.
« Passez-moi les canules en argent et le tuyau en caoutchouc vulcanisé enduit d’héparine. »
J’enduisis généreusement le tout d’héparine et raccordai les canules en argent aux deux extrémités du tuyau en caoutchouc vulcanisé.
Puis je fixai par des sutures l’artère fémorale gauche et la partie supérieure de l’artère poplitée droite déchiquetée.
« Lac vasculaire. »
« Lac vasculaire. »
« Clamp. »
« Clamp. »
« Ah, c’est trop loin. Un peu plus vers l’extérieur. Oui, là. Voilà. Nous allons utiliser un clamp latéral. Serrez-le quand je vous le dirai. Pas encore. »
Le clamp s’arrêta juste au-dessus de l’artère fémorale saine.
Après avoir fait patienter le chef d’équipe, je raccordai la canule en argent à l’artère sous le genou droit.
Puis…
« Clampez à mon signal. Un, deux… maintenant. »
« Je clampe. »
Pendant que le chef d’équipe bloquait temporairement l’artère,
je perforai l’artère fémorale avec la canule en argent.
« Relâchez le clamp. »
« Je le relâche. »
Le chef d’équipe relâcha le clamp.
Une partie du sang de l’artère gauche traversa l’entrejambe du patient et s’écoula sous le genou droit.
L’opération était presque terminée.
Enfin capable de souffler un peu, je demandai aux guérisseurs :
« Quand le guérisseur de haut niveau pourra-t-il arriver ? »
« Il y a encore beaucoup de patients qui ont pris rendez-vous. On nous a dit que ce ne serait pas avant après-demain. »
Comme je le pensais.
Le CLS était indispensable.
Une jambe commençait à se détériorer rapidement après quatre heures sans circulation sanguine.
Voilà pourquoi cette opération était nécessaire.
Sans elle, le patient aurait peut-être dû être amputé avant l’arrivée du guérisseur de haut niveau.
« Bien. Affectez ce guérisseur au patient dès son arrivée. »
« Oui. »
Au XXIᵉ siècle comme aujourd’hui,
les ressources médicales n’étaient pas réparties équitablement.
Comme pour les patients en attente d’une greffe ou d’une chirurgie reconstructrice.
C’était aussi pour cela que les opérations permettant de gagner du temps restaient nécessaires, même dans un monde où existaient les miracles divins.
« Vérifions si la circulation sanguine est rétablie. Guérisseur. »
« Oui. »
Le guérisseur aux oreilles de chauve-souris posa un stéthoscope contre la jambe du patient.
Un appareil d’échographie Doppler aurait été idéal,
mais il était impossible d’espérer trouver ce genre de matériel dans ce monde.
Nous nous servîmes donc d’un stéthoscope.
J’avais appris la technique à un guérisseur homme-bête dont l’ouïe était des dizaines de fois plus fine que la mienne.
Heureusement que j’avais appris cette technique au stéthoscope.
Pour information, on ne l’utilisait pas couramment en Corée au XXIᵉ siècle.
La Corée était tellement avancée sur le plan médical qu’on trouvait des appareils d’échographie Doppler même sur les îles les plus reculées.
Cette technique était surtout utilisée par les médecins qui partaient souvent en mission humanitaire à l’étranger.
Des types comme moi, des pigeons qui se faisaient appâter par la promesse d’une escalope de porc.
« La circulation est rétablie. »
« Bon… ensuite… »
Nous avions éteint le feu le plus urgent.
« Commençons le débridement. »
* * *
Vint ensuite le travail barbare qui consistait à suturer les muscles déchiquetés, à retirer les fragments osseux,
puis à assembler les os avec des clous et des marteaux.
« Ouf… »
Cela faisait longtemps que je n’avais pas pratiqué un CLS, et j’étais complètement épuisé.
Malgré tout, j’étais assez fier de moi.
Cela faisait longtemps que je n’avais pas manipulé de vaisseaux sanguins, et l’adrénaline me gagnait.
J’étais épuisé, sans être vraiment fatigué. C’était étrange.
« Vous avez bien travaillé, Ayla. »
« Vous aussi, Directeur. »
Après qu’Ayla m’eut lancé un Refresh léger,
j’appelai le sac d’orge que j’avais oublié.
« Monsieur Gregor. »
« Oui, Saint. »
« Venez dans mon bureau. »
L’homme musclé s’inclina et me suivit, la tête baissée.
Gregor et moi prîmes place face à face sur le canapé du bureau.
« Un thé à la camomille vous conviendrait-il ? »
« Merci, Saint. »
Gregor répondit, les épaules affaissées.
On posa devant le colosse une tasse de thé fumante.
Sip.
Pendant un moment, nous bûmes notre thé sans dire un mot.
Quelques minutes plus tard,
Gregor rompit le silence.
« … Saint, puis-je vous poser une question ? »
« Je vous en prie. »
Sous mon masque de corbeau, je pris lentement une profonde inspiration.
Je me doutais de ce qu’il voulait me demander.
Après plus de dix ans de chirurgie traumatologique, entre mes deux vies,
je savais qu’une seule question venait toujours dans ce genre de moment.
« … Quand on secourt quelqu’un coincé sous quelque chose… faut-il toujours prendre autant de précautions ? »
Gregor baissa les yeux.
« Lui poser une perfusion, appeler un guérisseur capable d’utiliser la magie de détoxification, lui ouvrir la jambe… Faut-il vraiment tout cela pour qu’une personne survive ? »
« … Oui. »
Il n’était pas facile de sauver des vies.
Comment sauver facilement quelqu’un coincé sous une structure aussi massive ?
Surveiller le syndrome d’écrasement, traiter le syndrome des loges, s’occuper des fractures, des lésions vasculaires, de la CIVD, des hémorragies internes, des infections, des embolies de moelle osseuse…
Il y avait trop de problèmes à prendre en compte pendant l’opération du patient, aujourd’hui.
« La vie humaine… est vraiment si précieuse. »
« Alors… »
« … »
« Alors, combien de personnes quelqu’un comme moi, qui ne savait que soulever des choses, a-t-il tuées avec les meilleures intentions du monde… ? »
Comme je le pensais.
Après avoir entendu sa question, je fermai les yeux.
C’était une inquiétude courante.
Une inquiétude que mes aînés, mes cadets et moi avions tous connue au moins une fois.
« Combien de personnes mon ignorance a-t-elle conduites à la mort ? »
Sa voix monta de sous sa tête inclinée.
Je m’adressai au sommet de son crâne découvert.
« Probablement trop pour qu’on puisse les compter. »
Sa voix trembla.
« Alors… suis-je un pécheur ? »
« … Oui. »
Puis j’ajoutai :
« Vous et moi sommes tous les deux des pécheurs. »
« ?! »
Gregor releva la tête en aspirant vivement l’air.
« Saint ? »
« Ne me regardez pas comme ça. Moi aussi, j’ai eu mes faiblesses. »
J’avais été comme Gregor, autrefois.
Le pompier que j’avais perdu faute d’avoir compris la lésion pulmonaire de souffle.
Les mères de la Fosse des Limbes que j’avais perdues faute de connaissances en obstétrique.
Les patients du drapeau noir dont le traitement avait été retardé parce que mon triage d’urgence était incomplet.
Non, rectifions cela.
Peut-être y étais-je encore.
Je n’avais jamais été parfait.
Le bonus du genre « malentendus » avait simplement produit des résultats qui dépassaient mes capacités.
Je n’étais qu’un être humain imparfait et ignorant.
« Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi nous ne pouvons pas retenir le sable, Gregor ? »
« … »
« Même une poignée de sable nous glisse entre les doigts. À votre avis, combien de vies ont échappé à des mains comme celles-ci ? »
Si j’avais été plus compétent, si j’avais travaillé davantage,
j’aurais pu rendre à leurs familles de nombreux patients.
Depuis mon internat jusqu’à aujourd’hui,
pas un jour ne s’était écoulé sans que j’éprouve des regrets.
Pourtant, je ne m’étais pas laissé ensevelir sous eux.
J’avais appris bien des façons de faire auprès de mes aînés.
Certains noyaient leur chagrin dans l’alcool ou la cigarette.
D’autres se tournaient vers les jeux ou les films.
Certains se réfugiaient dans la religion.
Mais celle-ci me semblait la plus efficace.
« Alors, comment avez-vous… surmonté cela, Saint ? »
« Dans ces moments-là, je me dis toujours ceci. »
C’était une méthode qu’un aîné du service de pédiatrie m’avait enseignée.
« Je suis désolé pour les personnes concernées, mais que pouvons-nous y faire ? Nous les gardons dans nos cœurs, nous nous promettons de faire mieux, puis nous avançons. Nous endurons cette époque pour que la tragédie des personnes qui sont passées entre mes mains ne se prolonge pas jusqu’à la génération suivante. Et nous espérons qu’un jour, dans un avenir lointain, un cadet bien meilleur que moi apparaîtra. »
Ma mémoire était un peu floue,
mais je crois que cet aîné avait dit quelque chose de ce genre.
« Les générations futures nous traiteront de charlatans, mais que pouvons-nous y faire ? Notre péché, c’est d’être nés trop tôt. Un jour, même cette satanée maladie rare aura un traitement. D’ici là, il ne nous reste qu’à tenir bon si nous ne sommes pas capables de la résoudre. »
« Notre péché, c’est d’être nés trop tôt. Nous ne pouvons donc qu’endurer cette époque et espérer qu’un jour, cette tragédie sera résolue. »
* * *
En réconfortant Gregor,
je me rappelai ce que son parrain, l’évêque, m’avait dit autrefois.
Apparemment, Gregor n’avait pas toujours été aussi jovial.
Plus exactement, il avait été joyeux, mais avait perdu cette gaieté peu avant notre rencontre.
« C’était un enfant comme les autres. Un garçon simple, devenu chevalier sacré parce qu’il admirait les héros. »
Mais la tragédie avait commencé parce qu’il aimait les gens trop fort.
C’était un chevalier sacré, pourtant il ne pouvait pas abattre les gens.
Il s’était donc consacré uniquement à leur porter secours.
Mais, comme on pouvait le déduire des questions qu’il m’avait posées,
ses tentatives de sauvetage n’avaient pas permis de sauver les gens.
Il ne pouvait pas devenir inquisiteur, car il était incapable d’abattre qui que ce soit.
Il n’arrivait pas à sauver les gens, malgré son statut de chevalier sacré.
Un monde où les bonnes intentions ne suffisaient pas à garantir le meilleur résultat.
À force d’échecs, l’Église l’avait étiqueté comme un incapable.
Les membres de l’Église avaient peu à peu commencé à se détourner de lui.
Après un an, puis deux,
Gregor était apparemment devenu de plus en plus silencieux.
La place la plus reculée, dans un coin du réfectoire.
Le dernier rang pendant la messe.
Le coin le plus isolé du terrain d’entraînement.
À mesure que les recoins des pièces devenaient son refuge,
« Vous avez choisi mon fils, Saint. »
Apparemment, c’était moi qui l’avais choisi.
« Maintenant, il se cache derrière ses muscles. S’il ne le fait pas… il ne tient pas le coup. »
Le Gregor qui avait quitté sa chambre grâce à moi s’était montré imposant dès notre première rencontre.
Un jeune homme sûr de lui, fier de ses muscles et qui vantait avec panache l’histoire de sa Secte Ardenu.
Mais en vérité, il avait simplement revêtu ses muscles comme une armure et fait semblant d’avoir confiance en lui.
« Je comprends qu’il soit encombrant. Mais… ce ne sera que temporaire. Il va mieux. Je vous en prie… veuillez le supporter encore un peu. Je lui parlerai comme il faut. »
C’était une sorte de bravade.
Pour cacher son incompétence.
Et pour ne pas décevoir le saint que j’étais.
Voilà pourquoi je n’avais jamais détesté l’attitude effrontée de Gregor.
Au contraire, j’aimais sa façon d’être.
Quand les choses devenaient difficiles pour moi, je faisais aussi le pitre et prenais des airs.
Quand cela redonnait du courage aux gens autour de moi,
je finissais par réussir à tenir le coup.
Voilà pourquoi je respectais la méthode de Gregor.
Faire l’imbécile était aussi l’une des façons dont j’avais supporté la misérable réalité de ma vie antérieure.
« Gregor. »
« … »
Revenu au présent,
j’interpellai le colosse musclé qui avait perdu tout courage.
« Les bonnes intentions ne suffisent pas à sauver les gens. Vous et moi sommes tous les deux des pécheurs. Peut-être ne pouvons-nous que tenir bon. Mais… »
Gregor s’était effondré.
Il venait de constater que ses bonnes intentions l’avaient mené dans la mauvaise direction.
Je remplis de thé la tasse vide du pauvre homme, puis poursuivis :
« Malgré tout, nous devons continuer d’avancer. Si nous avons choisi la mauvaise réponse, nous la consignons dans les registres afin que ceux qui viendront après nous ne répètent pas notre erreur. On se sent un peu plus léger en se disant qu’au bout du compte, nous ne serons peut-être qu’un pont d’espoir menant les générations futures à la réponse. »
« Saint… »
« Si vous craignez malgré tout de commettre des erreurs, tenez-vous fièrement et criez comme vous le faites d’habitude. Quelqu’un trouvera forcément de l’espoir dans votre assurance. »
Il était impossible de ne jamais se tromper.
Alors…
Autant essayer, au moins, de donner de l’espoir aux gens.
« Ne serait-il pas utile d’être fier d’être celui qui rappelle aux autres de ne pas perdre espoir ni leur sang-froid ? »
Les épaules de Gregor tremblèrent légèrement.
« … Alors… vous dites que je ne suis pas qu’un scarabée cuirassé ? »
Scarabée cuirassé.
C’était l’insulte qu’on lançait à Gregor.
Un mot qui se moquait de ses muscles solides, incapables de servir à quoi que ce soit.
Je n’avais jamais aimé cette insulte.
Alors je lui rappelai qu’il n’était pas un insecte.
« Si vous relevez un peu la tête, vous verrez les gens qui vous aiment et attendent que vous sortiez de votre chambre. Ne vous rabaissez pas en vous traitant d’insecte. »
Les gens espéraient ne jamais voir d’insectes apparaître devant eux.
Autrement dit, si une seule personne attendait devant la chambre,
celui qui se trouvait à l’intérieur n’était pas un insecte.
Et parmi ceux qui l’attendaient se trouvaient l’évêque,
les chevaliers sacrés qui le suivaient,
et les citoyens qu’il avait secourus.
Bien trop de gens l’aimaient pour qu’il puisse se traiter d’insecte.
« Ne pensez-vous pas que les dieux vous ont accordé un si immense talent parce qu’ils vous aiment, eux aussi ? N’est-ce pas pour cela que vous leur adressiez vos prières de gratitude à chaque aube ? »
« … »
Je souris sous mon masque.
Il ne pouvait pas le voir, mais tant pis.
Gregor baissa la tête sans répondre.
Goutte. Goutte.
Des larmes tombèrent dans la tasse de thé qu’il serrait entre ses mains.
Comme si je n’avais rien remarqué, je relevai légèrement mon masque et bus une gorgée de thé.
« Une tasse de thé après avoir sauvé une vie a une saveur particulière. Vous ne trouvez pas ? »
Hochement de tête.
Gregor hocha la tête sans un mot.
Note de l’auteur
Ttutai… Wuttya… Je vais devenir un pro de la fiction médicale…
J’ai pris du retard parce qu’il fallait que je fasse des recherches sur les opérations.
Les traumatismes complexes, c’est siii difficile.
Pour une craniotomie, il suffit de faire le truc où on ouvre le crâne… C’est dur dans la vraie vie, mais facile à décrire.
En revanche, pour les traumatismes complexes, il y a tellement de choses à vérifier…
Je n’ai même pas fait tant de recherches que ça, mais j’ai compris pour la première fois combien il était difficile de se renseigner pour écrire quelques phrases…
Et si ce chapitre ressemble à un énorme bol de riz qui déborde, c’est parce que…
Conclure un chapitre sur la seule scène d’opération m’a paru un peu léger…
Bref, je suis désolé pour le retard.
Notes de bas de page :
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