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Traducteur/éditeur : Haruto
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◈ Le médecin de fantasy sombre pris pour un saint ◈
Chapitre 90 : La bonne intention (1)
──────
* * *
Après avoir quitté Perisia dans le marquisat de la Maison Hausen, je changeai plusieurs fois de voiture en suivant l’itinéraire organisé par mon beau-père.
Enfin, je montai dans la voiture conduite par Otto.
Froufrou.
Tandis que j’enfilais mon masque et ma robe destinés à dissimuler mon identité, je me demandai :
Combien de temps vais-je devoir vivre comme ça… ?
Aller travailler était beaucoup trop compliqué.
Mais je n’y pouvais rien.
Trop de gens en avaient après moi.
Mon maître m’avait dit qu’ils prenaient des précautions tout aussi contraignantes chaque fois qu’ils se rendaient dans la Fosse des Limbes.
C’était peut-être parce que ce monde était un univers de fantasy sombre.
Même aller travailler sans s’inquiéter relevait du défi.
« Nous sommes arrivés à la compagnie marchande, Directeur. »
Au-delà de la vitre, le majestueux bâtiment nous accueillit.
À peine la création de la Clinique Maier confirmée, le président de la compagnie marchande avait soudain eu la folie des grandeurs et fait construire un nouvel édifice.
« Une compagnie marchande de rang un se doit d’avoir un bâtiment à la hauteur de sa réputation ! Wahaha ! »
Le résultat était un bâtiment plus somptueux et plus imposant que tous les autres de la rue.
Quand Otto arrêta la voiture sur le parking réservé, à côté du bâtiment, il prit la parole.
« Je vais chercher les chevaliers sacrés. »
« Non, Otto. Je passe à la compagnie marchande récupérer les médicaments dont la clinique a besoin. Je descends aussi. »
« Entendu. »
Otto sur les talons, je pénétrai dans le bâtiment de la compagnie marchande.
À peine eus-je franchi la porte tournante et pénétré dans le hall du premier étage du siège de Merkuer qu’un employé d’entretien, occupé à faire briller le sol de marbre, m’accueillit.
« Bonjour, Directeur ! »
« Bonjour. Comment va votre hernie discale ? »
« Elle s’est beaucoup améliorée depuis que vous m’avez soigné, Directeur. »
« Ne forcez pas trop. Il ne faudrait pas qu’elle ressorte. »
« Je m’en souviendrai. »
Je saluai l’employé d’entretien ainsi que les autres employés tout en me dirigeant vers un coin du hall.
Quand ils avaient appris que je viendrais les chercher moi-même, ils avaient pris soin de disposer les médicaments à l’avance le long d’un côté du couloir.
« Voici la livraison du jour, Directeur. Deux caisses d’analgésiques, trois de désinfectant, une d’insuline et une de vaccins. »
« Merci pour tout ce travail, de si bon matin. Que dois-je faire pour le reçu ? »
« Il est déjà prêt, Directeur. Il vous suffit de signer. »
La plume glissa sur le reçu et acheva ma signature.
Otto s’approcha des caisses de médicaments pour les porter.
« Je vais d’abord les mettre dans la voiture… »
Avant qu’Otto ait pu finir sa phrase,
Bang !
Quelqu’un fit voler en grand la porte de la salle de réception.
Une masse de muscles vivante se fraya un chemin dans l’embrasure.
« Je vous attendais, saint ! »
Gonfle, gonfle.
Ses muscles ondulaient comme si ces bruitages retentissaient vraiment.
Je m’adressai à voix basse à l’homme musclé.
« …Chevalier sacré ? »
« En personne ! »
Son tonitruant éclat de voix fit trembler le lustre au plafond.
La lumière du matin se refléta sur son front luisant et fit grimacer Otto.
Sous sa barbe bouclée, son uniforme de chevalier sacré semblait sur le point d’éclater, comme s’il appelait à l’aide.
« Chevalier sacré Gregor Ardenu ! Je me suis levé tôt une fois encore pour consacrer ce corps au service du saint miraculeux ! »
« … »
Gregor Ardenu.
Un chevalier sacré chevronné et prodige, qui avait atteint le rang quatre à vingt-quatre ans. Il paraissait approcher de la quarantaine, mais il n’avait bel et bien que vingt-quatre ans.
Les mots ne manquaient pas pour le décrire.
Intègre. Aussi doué dans les lettres que dans les armes. Colossal.
Mais l’Église le connaissait surtout sous un surnom.
L’inquisiteur raté.
Inquisiteur, il était aussi un chevalier sacré trop bon pour faire du mal aux hérétiques.
Résultat : malgré son talent écrasant, il était devenu un indésirable au sein de l’Église.
S’il avait été nommé comme mon garde, c’était uniquement parce que je l’avais choisi.
Quand je l’avais désigné, l’Église m’avait même recommandé d’autres chevaliers sacrés.
« Saint ? Il y a des chevaliers sacrés plus remarquables, alors pourquoi… ? »
« Je préfère tout de même cet homme. »
Et pourtant, j’avais choisi Gregor pour me protéger.
Pourquoi ?
Parce que je pensais qu’il serait amusant.
Et parce que je pensais pouvoir lui faire confiance.
Dans un monde rempli de trahisons et de complots, la compétence n’était pas ce qui comptait.
C’était la confiance.
Voilà pourquoi j’avais choisi Gregor.
Je croyais qu’un homme incapable de faire du mal à qui que ce soit ne me trahirait jamais, quoi qu’il arrive.
« Vos muscles sont toujours aussi sains. Je compte sur vous aujourd’hui encore, chevalier sacré. »
« Kuhup ! Les compliments du saint font toujours trembler mes pectoraux ! »
Son petit défaut, c’était qu’il pouvait être assez intimidant.
Et qu’il était excessivement sensible.
Cela mis à part, il était tout de même divertissant.
« Je n’en peux vraiment plus ! »
À cet instant, il ouvrit soudain les bras en grand.
La vue des veines épaisses qui saillaient sur ses bras me mit mal à l’aise.
« Mon cœur déborde comme un fleuve en crue ! Allez, venez vite dans mes bras ! Câlin à la française ! »
Une ombre gigantesque fondit sur moi.
Je fis un pas de côté par réflexe.
Une masse de muscles me frôla.
… Une odeur de lotion pour bébé me chatouilla les narines.
Comment une montagne de muscles pareille pouvait-elle sentir le lait en poudre ?
« … ? Kugh ! »
Ayant manqué sa cible, le colosse percuta de plein fouet Otto, qui tenait les caisses de médicaments.
Otto fut écrasé contre le torse massif de Gregor.
Ce n’est qu’après l’avoir enlacé un moment que Gregor comprit que quelque chose clochait et baissa les yeux.
« … Hein ? »
Son regard se posa sur Otto, enfoui dans ses pectoraux.
Il semblait avoir enfin compris qu’il ne m’enlaçait pas.
Mais ça ne le dérangea pas : il se mit plutôt à palper les biceps d’Otto.
« Oh… »
Il laissa échapper une exclamation grave.
« Otto, vos muscles sont plus fermes qu’ils n’en ont l’air. Avec une base pareille, je pourrais même vous enseigner mon programme personnel d’isolation des groupes musculaires… »
Je cessai de l’écouter et me détournai de Gregor.
Le laissant marmonner dans son coin, je saluai les chevaliers sacrés de rang inférieur qui l’accompagnaient.
« Bonjour à tous. Merci de vous être levés si tôt pour travailler. »
« C’est un honneur de vous voir, saint. »
« Si cela ne vous dérange pas, pourriez-vous m’aider à porter ces caisses ? Je sais que cela ne fait pas partie de votre mission, mais elles sont trop lourdes pour moi. »
« Bien sûr. Vous pouvez nous donner vos ordres. »
« Ce ne sont pas des ordres. Je vous demande de m’aider. »
« Entendu. »
« Oh ?! La largeur de ces grands dorsaux… ! Quand avez-vous eu le temps de vous entraîner comme ça ?! »
Tandis que Gregor continuait à palper tout le corps d’Otto derrière nous, les chevaliers sacrés de rang inférieur et moi transportâmes les caisses de médicaments jusqu’à la voiture.
C’était un matin paisible comme les autres.
* * *
La voiture démarra avec ses caisses de médicaments, les chevaliers sacrés et une gigantesque masse de muscles à bord.
Tandis que je regardais le paysage défiler derrière les vitres, la voix de Gregor me parvint depuis le siège passager.
« Saint. »
« Je vous écoute. »
« La nuit dernière… »
Gregor se retourna depuis le siège passager.
Boing.
Sa barbe bouclée se fit remarquer en même temps que le bruitage.
« Sur le chemin du retour vers votre résidence, mes hommes ont repéré des individus suspects. »
« Ça fait déjà cinq fois ce mois-ci. »
« Ne vous inquiétez pas. »
Il accompagna ses paroles d’une tape sur les pectoraux.
« Nous les avons arrêtés avant l’aube. »
« Qui étaient-ils ? »
« Eh bien… »
Sa barbe perdit un peu de son allant et retomba.
« Ils se sont suicidés dès qu’on les a attrapés, alors nous n’avons rien pu apprendre. Ils étaient peut-être déjà morts-vivants. »
« … Ça a dû être difficile. Vous allez bien ? »
Je réconfortai le chevalier sacré délicat (?) qui ne supportait pas la vue des cadavres.
Le chevalier secoua la tête, l’air grave.
« Je vais bien. Vous êtes bon, saint. »
Il se gifla la joue d’une claque sonore.
« Quoi qu’il en soit ! Les mages noirs continuent de vous prendre pour cible, saint. Nous n’avons aucune preuve matérielle, mais c’est ce que je pressens. À partir de maintenant, soyez plus prudent sur le chemin du travail. Au moins jusqu’à votre arrivée à l’Académie. »
« Entendu. »
C’était ce qui rendait les mages noirs si pénibles.
J’aurais aimé que ce monde possède des techniques comme le pistage du mana, dans les univers de fantasy ordinaires.
Mais ce monde sombre n’en avait aucune.
Le mana n’était que du mana, et pour repérer la magie, il fallait forcément en suivre les traces.
Voilà pourquoi, moins la magie noire était connue, plus ils pouvaient recommencer sans fin.
Ceux qui étaient censés me suivre étaient sans doute des morts-vivants, eux aussi.
Si tant de nobles dissimulaient leur identité dans ce monde, ce n’était pas sans raison.
Après un moment de silence, Gregor reprit la parole.
« Ne vous inquiétez pas trop. Je jure sur chaque muscle de mon corps qu’ils ne toucheront pas au moindre de vos cheveux. »
« C’est rassurant, Gregor. »
« Hmngh… ! »
Le chevalier sacré renifla, débordant d’assurance.
Comprenant que c’était sa façon de me témoigner sa sollicitude, je souris amèrement sous mon masque de corbeau.
Pendant que nous parlions, la voiture se dirigeait déjà vers la Fosse des Limbes.
Le paysage au-delà de la vitre était toujours le même.
Dans cette direction s’étirait une file de gens qu’on chassait vers la Fosse des Limbes.
Mais aujourd’hui, quelque chose clochait.
Devant la grille de métal qui marquait la frontière entre la Fosse des Limbes et la Place Civitas, le viaduc qui aurait dû surplomber la route gisait au sol.
Le viaduc s’était effondré en plein milieu de la rue.
D’énormes morceaux d’acier étaient tombés et bloquaient entièrement la chaussée.
Des gens s’étaient rassemblés devant les plaques de métal effondrées.
« À l’aide ! Il y a quelqu’un de coincé là-dessous ! »
« Reculez ! »
« Je vous dis qu’il y a quelqu’un là-dessous ! »
« Je sais, alors reculez ! »
Un bras dépassait de la rambarde effondrée.
Sous les plaques d’acier, une personne appelait à l’aide d’une voix qu’on ne pouvait voir.
Pourtant, les gardes s’employaient à contenir les badauds au lieu d’entamer les opérations de sauvetage.
« C’est une attaque de mages noirs ! Restez tous sur vos gardes ! »
Un garde cria.
Je compris alors leur réaction.
Un mage noir pouvait attaquer pendant les opérations de sauvetage.
Les gardes ne pouvaient que se montrer prudents avant d’intervenir.
Gregor et Otto prirent un air sombre en regardant le viaduc.
« Otto. »
« … Vous allez les sauver ? »
« Je ne crois pas pouvoir aller contre ma nature. »
« Je préviendrai la clinique que vous serez en retard. »
Au lieu de prendre un autre itinéraire, Otto dirigea la voiture vers le viaduc.
Ma main se tendait déjà vers la poignée de la portière.
C’est alors que cela se produisit.
« Arrêêêtez ! »
Gregor cria depuis le siège passager.
« Saint. »
Le chevalier sacré baissa la voix.
« Mon instinct me dit qu’il y a de fortes chances que ce soit un piège. »
« Je sais. »
« Selon le protocole d’escorte, je ne devrais pas vous autoriser à participer à cette opération de sauvetage, pour votre sécurité. »
« Mais vous ne le ferez pas, n’est-ce pas ? »
Gregor hocha la tête.
« J’ai été mis au ban pour avoir enfreint les règles du bureau de l’Inquisition. J’ai regretté d’avoir fait passer mes convictions avant les règles, mais vous avez accepté cette part de moi, saint. »
Crac.
Il desserra lentement son poing.
« Où que le saint aille ! Même si le chemin est couvert d’épines, je m’y engagerai le premier. Même si la coupe est empoisonnée, je la boirai le premier ! C’est mon devoir et mon honneur ! »
Haaap !
Poussant son cri de guerre, Gregor arracha la portière de la voiture et bondit à l’extérieur.
Se servant de la portière arrachée comme d’un bouclier provisoire, il déclara :
« Je passe en tête ! »
« … C’est déjà la troisième fois. Je paierai les réparations de la voiture, puis j’enverrai la facture à l’Église. »
« Aïe. »
Sa barbe retomba.
Il imaginait déjà l’Église retenir cette somme sur sa solde.
* * *
Gregor en tête, je me dirigeai vers le viaduc.
Une main agitée de soubresauts apparaissait sous les débris de béton et les plaques d’acier.
Je pris le pouls.
Heureusement, il était encore perceptible.
« Reculez… »
« Attendez. Cette personne, c’est… ! »
Les gardes tentèrent de m’arrêter, mais dès que je leur révélai que j’étais le saint, ils se retirèrent sans un mot de plus.
Avec les chevaliers sacrés de rang inférieur, je me mis à dégager les décombres.
À mesure que nous enlevions les gravats, la personne ensevelie se dévoilait peu à peu.
C’était un homme d’une trentaine d’années.
Son visage était gris cendre et ses lèvres avaient presque perdu toute couleur.
Un bloc de béton recouvrait presque tout ce qui se trouvait sous son bassin. Seul un bras et le haut de son torse dépassaient des décombres.
Des mèches éparses près de son visage tremblaient faiblement, couvertes d’une pellicule de suie d’échappement.
« … Sauvez-moi. »
« Ne vous inquiétez pas. Je vais vous sauver. »
Je serrai la main du blessé et lui demandai :
« Mais pouvez-vous me dire comment tout ça s’est effondré d’un coup ? »
« Je traversais… le viaduc à l’aube, et puis, tout à coup… »
Sa voix était trop faible pour que je l’entende clairement.
Au-delà de l’entrée de la ruelle, le bruit d’une foule qui se rassemblait commença à enfler.
Les passants se dressaient sur la pointe des pieds pour essayer de voir par-dessus le viaduc effondré et murmuraient entre eux.
« Reculez ! »
« Reculez ! Vous croyez que c’est un spectacle ? »
Les gardes criaient en contenant la foule.
Les chevaliers sacrés qui m’accompagnaient s’affairaient, chassant du pied les morceaux de béton brisé.
Puis, comme si un fil unique tranchait le centre de tout ce vacarme,
Clop, clop.
Des sabots résonnèrent distinctement au fond de la ruelle.
Avant même que je puisse retirer ma main du poignet du patient, un carrosse tiré par quatre chevaux déboula à toute allure dans l’étroite ruelle.
Les chevaux fonçaient, les yeux révulsés au point qu’on ne voyait plus que le blanc, l’écume leur sortant de la bouche.
« À l’attaque ! »
Les gardes pointèrent aussitôt leurs lances vers eux, mais même transpercés, les chevaux ne ralentirent pas.
Ils brisèrent même les hampes enfoncées dans leur corps et continuèrent à foncer vers nous.
Il était évident que les chevaux nous visaient.
« Gregor. »
« Compris ! »
Pop.
Des boutons sautèrent.
« Je laisserais ces vermines malfaisantes interrompre ce moment sacré ?! »
Gregor ouvrit d’un geste brusque sa veste d’uniforme de chevalier sacré et fonça vers le carrosse.
Ses muscles imprégnés de puissance divine luisaient d’un éclat éblouissant, imposant leur présence.
« Ouvrez grand les yeux et regardez bien, vermines malfaisantes ! Contemplez le magnifique art martial divin de l’école Ardenu ! »
La portière arrachée à la voiture en guise de bouclier, Gregor fonça sur le carrosse déchaîné comme un joueur de rugby.
La masse de muscles étincelante percuta alors les quatre chevaux furieux.
Boum.
Je ne vis pas exactement comment la collision se produisit.
Tout était allé trop vite.
Mais, l’espace d’un instant, je vis quelque chose d’énorme percuter un mur de la ruelle et rebondir de côté.
Les hennissements des chevaux, le craquement strident du bois qui éclatait, le bruit sourd et bref de l’essieu du carrosse qui se brisait.
Tous ces cris s’entremêlèrent en un seul battement.
Puis, tandis qu’un épais nuage de poussière s’élevait à nouveau des décombres dans la ruelle,
Gregor prit la pose à travers la poussière.
« Hmngh… ! »
Le chevalier sacré souffla par le nez et bomba le torse de profil.
Je lui dis :
« Je paierai aussi les réparations de ce bâtiment, puis j’enverrai la facture à l’Église. »
« Aïe. »
« Quant au fait d’avoir retiré votre veste… C’est contraire à votre devoir de préserver votre dignité, mais… j’en parlerai à l’évêque. »
« Aïe. »
Sa barbe retomba.
Gregor Ardenu, vingt-quatre ans.
Un mois après être devenu le garde du saint, il accomplissait l’exploit historique de rédiger son dixième rapport d’incident.
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