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Traducteur/éditeur : Haruto
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◈ Le médecin des ténèbres pris pour un saint ◈
Chapitre 89 : Pris pour un criminel (4)
──────
* * *
Le lendemain de l’arrivée de Perisia comme garde du corps.
Au dîner, j’informai ma famille de plusieurs nouveautés.
J’avais obtenu le rang de lanceur de sorts supérieur.
J’étais devenu professeur.
Perisia était désormais ma garde du corps.
Ma paisible existence avait pris un tournant, mais cela ne signifiait pas que mon quotidien avait beaucoup changé.
Avant même que la brume de l’aube ne se soit entièrement dissipée, je me levai pour aller travailler comme Directeur Schun.
En ouvrant la porte de ma chambre, je trouvai Perisia adossée au mur, les bras croisés.
Elle avait la tête baissée et tenait sa casquette militaire sous le bras.
Puis elle releva lentement la tête.
« Vous êtes réveillé, monseigneur. »
Sa voix était monocorde.
Je devinais pourquoi elle avait de si grosses cernes sous les yeux.
« Vous n’êtes tout de même pas restée là depuis hier soir ? »
« Ce n’est rien. Une garde du corps doit protéger la personne dont elle a la charge aux heures où elle est le plus vulnérable. »
Elle mit la casquette militaire qu’elle tenait sous le bras.
« Une fois que vous serez parti travailler dans la Fosse des Limbes, je confierai votre protection aux chevaliers sacrés et rattraperai le sommeil qui me manque. »
« Tant mieux… Hein ? »
Attendez.
Qu’est-ce qu’elle venait de dire ?
« Qu’avez-vous dit ? »
« Lord Nihirit m’a dit que je pourrais dormir pendant que vous soigneriez les patients dans la Fosse des Limbes. »
« …Je ne vais pas dans la Fosse des Limbes. »
Soucieux de préserver mon identité de Directeur Schun, je feignis de ne pas comprendre.
« Je compte simplement rencontrer Son Altesse Edmund et aider ma fiancée dans son enquête… »
« Inutile de me cacher cela. Le Bureau de l’Inspection m’a déjà transmis les informations vous concernant. »
« … »
Ces gens du Bureau de l’Inspection…
J’avais entendu dire qu’ils étaient très doués pour garder les secrets.
On disait même qu’ils recouraient à la magie d’altération de la perception.
Pourquoi avais-je l’impression que tout le quartier était au courant ?
« On n’est pas dans un épisode de Truman Show, quand même ? »
Sûrement pas.
C’était impossible.
« …L’armée est au courant, elle aussi ? »
« Je suis la seule à connaître les détails de votre situation. Et permettez-moi de corriger un malentendu : je ne fais pas partie de l’armée. »
« Comment ? »
« Je vous demande de comprendre que je ne peux pas vous expliquer en détail à quelle organisation j’appartiens. Il est toutefois vrai que l’armée m’a chargée de vous protéger. Vous pouvez me faire confiance. »
Après ces mots, elle consulta sa montre et sortit de son manteau un masque que je ne connaissais pas.
C’était un masque rouge extravagant, digne d’un bal masqué.
Elle me tourna le dos et le mit.
Puis, lorsqu’elle se retourna ainsi masquée,
un jeune homme aux cheveux noirs se tenait devant moi, comme si je me regardais dans un miroir.
L’être qui avait pris le visage de Julian Nihirit ouvrit la bouche.
« C’est un outil magique destiné à renforcer votre protection. Il facilitera grandement la création d’alibis pour le Directeur Schun comme pour Lord Nihirit. »
« Vous comptez vous faire passer pour moi quand je serai absent ? »
« Oui. C’est pour cela que j’ai été envoyée. Avant votre départ pour l’Académie, ma mission consiste à vous observer autant que possible. »
« Je vois. »
Elle était donc arrivée si tôt pour répéter son rôle avant mon départ pour l’Académie.
Pas étonnant que j’aie trouvé étrange qu’une garde du corps arrive aussi tôt.
« Le Bureau de l’Inspection ne plaisante pas non plus. »
« Je ne fais pas non plus partie du Bureau de l’Inspection. »
À bien y réfléchir, c’était logique.
Le Bureau de l’Inspection ne faisait que contrôler les informations.
Mon maître m’avait déjà expliqué qu’il n’assurait pas de services de protection rapprochée.
Si elle ne dépendait ni de l’armée ni du Bureau de l’Inspection…
« Mais d’où sort-elle exactement ? »
Aucune organisation ne me venait à l’esprit.
Le Bureau des opérations spéciales ?
Ces gens travaillaient hors de l’Empire.
En plus, je n’avais jamais entendu dire qu’ils se chargeaient de missions de protection.
Plus j’y réfléchissais, plus l’identité de Perisia me semblait mystérieuse.
Elle avait l’air d’avoir encore plus de secrets que moi.
Elle poursuivit :
« Vous devez être devant moi pour que le déguisement fonctionne. Je vous prie donc de venir me trouver avant de changer d’identité. Par ailleurs, je suis la seule à connaître cette affaire ; vous pouvez continuer à la cacher aux chevaliers sacrés, comme vous le faisiez jusqu’ici. »
Je comprenais à peu près pourquoi.
C’était sans doute une sorte de lutte d’influence.
Il s’agissait de montrer clairement que je dépendais de l’Empire, et non du Saint-Siège.
L’Église ne connaîtrait que mon identité de Directeur Schun, tandis que l’Empire serait au courant de tous mes secrets.
Cela ne me déplaisait pas non plus.
Moins il y avait de gens au courant d’un secret, mieux c’était.
Ce n’était pas que je me méfiais de l’Inquisition de l’Église.
Mais puisque l’Empire savait déjà si bien garder les choses secrètes, rien ne justifiait d’augmenter le nombre de personnes dans la confidence.
Je vérifiai l’heure une nouvelle fois.
Six heures.
Il était temps de partir travailler.
Elle consulta aussi sa montre, puis retira le masque.
L’elfe aux beaux cheveux blonds et aux yeux bleus réapparut devant moi dans un petit « pouf ».
« Je ne vous connais pas encore suffisamment pour vous imiter correctement. Tant que vous resterez dans la capitale, je pense qu’il vaut mieux que vous continuiez comme d’habitude. »
Elle comptait donc commencer à se faire passer pour moi après notre départ pour l’Académie.
« Je vous accompagnerai seulement jusqu’à la demeure du chef inspecteur. »
Jusqu’ici, je passais par la Maison Hausen, le marquisat, chaque fois que je changeais d’identité entre Julian et le Directeur Schun.
Julian se rendait dans la demeure du marquis pour se livrer à un duel de déductions avec sa fiancée, puis la voiture du chef inspecteur quittait les lieux.
Après plusieurs changements de véhicule dans des endroits isolés, je finissais de me déguiser en Directeur Schun dans la voiture d’Otto.
Ensuite, sous les traits du Directeur Schun, je retrouvais les chevaliers sacrés dans le bâtiment de la compagnie marchande avant de partir travailler dans la Fosse des Limbes.
Perisia voulait dire qu’elle m’accompagnerait seulement jusqu’à la demeure de la Maison Hausen.
« Allons-y. Je vous escorterai sans encombre jusqu’à la demeure du chef inspecteur. »
* * *
Le soleil du matin se leva.
Devant la demeure de la Maison Hausen, le marquisat.
Perisia, qui avait pris l’apparence extérieure de Julian, écouta la voiture emportant la personne dont elle avait la charge s’éloigner dans le smog.
Elle surveilla les alentours un moment.
Pour s’assurer que personne ne suivait l’itinéraire.
Heureusement, aucun visiteur indésirable ne vint troubler cette paisible routine ce jour-là.
Elle relâcha les épaules et retourna à la Maison Nihirit.
Le majordome en chef Wilhelm l’accueillit à son retour.
« Bon retour, garde. »
« Merci. »
« Puis-je vous présenter le programme quotidien du jeune maître ? »
« Je vous en prie. »
Le majordome en chef Wilhelm.
Un membre de cette maison.
Pour Julian, il était comme un grand-père de sang.
Le seul homme à être resté au service de Julian durant les années difficiles qu’il avait vécues dans cette demeure.
La confiance et l’affection les plus profondes qui soient.
Quelqu’un qu’il fallait protéger autant que sa famille en cas de crise.
Perisia suivit le majordome en se répétant les priorités de protection que Julian lui avait indiquées.
« Le jeune maître m’a dit que vous souhaitiez vous familiariser avec ses habitudes. »
« Connaître son emploi du temps est essentiel pour assurer sa protection. »
« En effet. »
Pour une raison ou une autre, Wilhelm semblait de bonne humeur.
Et il avait toutes les raisons de l’être.
Un surhumain de rang quatre avait été affecté à la protection de Julian.
Grâce à la magie arcanique, un surhumain de rang quatre pouvait obtenir le titre de vicomte ou de comte.
D’ordinaire, seuls les grands personnages de rang ducal ou supérieur pouvaient engager de tels surhumains.
Autrement dit, l’Empire estimait que Julian méritait un niveau de protection aussi élevé.
« …Vous semblez heureux. »
« Le jeune maître a obtenu le rang de lanceur de sorts supérieur, et mademoiselle Erika a réussi le premier tour des entretiens de la Division académique de l’Académie. Mademoiselle Freya commence également à se faire remarquer dans la haute société. Ces derniers temps, la maison n’a reçu que de bonnes nouvelles ; ce vieil homme ne peut donc s’empêcher de s’enthousiasmer malgré son âge. »
En voyant le vieil homme se réjouir sincèrement, comme s’il s’agissait de sa propre réussite,
Perisia comprit pourquoi Julian tenait tant à ce vieux majordome.
En lui faisant visiter les lieux, Wilhelm lui expliqua les habitudes de Julian.
« Le jeune maître passe surtout son temps dans le laboratoire aménagé dans l’ancien débarras de l’arrière-cour, dans sa chambre et dans l’annexe où loge mademoiselle Erika. »
Perisia mémorisa l’information et hocha la tête.
Wilhelm s’arrêta devant le laboratoire.
« Les jours où il ne va pas travailler, il se trouve généralement ici. Disons que ce sera une répétition. Souhaitez-vous rester à l’intérieur jusqu’à ce que je vienne vous chercher ? »
Perisia acquiesça sans un mot.
Wilhelm déverrouilla le laboratoire et s’éloigna.
Perisia hésita sur le seuil, puis entra.
« La personne que je protège cette fois est assez particulière. »
Les lanceurs de sorts détestaient généralement laisser des étrangers entrer dans leurs laboratoires, communément appelés ateliers.
Après tout, qui aurait envie de dévoiler les secrets qu’il avait mis toute sa vie à bâtir ?
Mais Julian était différent.
Il ne semblait guère se soucier que quelqu’un, Perisia ou n’importe qui d’autre, entre dans son laboratoire.
« Il n’a pas l’air de comprendre à quel point cet atelier est dangereux. »
Perisia observa l’atelier de Julian.
Dans un coin, des étagères croulaient sous les carnets de recherche.
Elle se rappela en même temps les sujets de recherche que Julian avait griffonnés la veille.
« …C’est une archive interdite qui ferait saliver les mages noirs. »
S’il partait pour l’Académie, il déménagerait probablement aussi ces notes.
Selon leur contenu, on pourrait facilement les considérer comme des grimoires.
« Je devrais contacter le quartier général pour m’assurer que leur itinéraire de transport sera sécurisé. »
En repensant à ce qu’elle avait vu la veille…
L’Empire pourrait subir un coup fatal si un seul volume venait à être divulgué.
« Je dois rehausser la priorité de protection de ces grimoires. »
Sur cette pensée, elle prit discrètement un carnet de recherche.
Avant de se séparer de Julian, elle lui avait demandé la permission de lire toutes les notes conservées hors du coffre-fort ; elle n’hésita donc pas.
Le carnet qu’elle ouvrit s’intitulait Anatomie clinique : Département d’études curatives, première année.
Ses pages étaient remplies d’images animées en noir et blanc, accompagnées d’annotations explicatives détaillées.
« Ce doit être un manuel à distribuer aux étudiants lorsqu’il se tiendra devant eux en tant que Directeur Schun. »
Même sans rien connaître à l’anatomie, on comprenait facilement les explications.
Les images animées en noir et blanc montraient comment localiser chaque structure.
Des cercles et des lignes apparaissaient sur les images et renvoyaient aux annotations.
[Pratiquer une incision longitudinale le long de la ligne médiane du sternum. Séparer le thymus du médiastin supérieur et le prélever en un seul bloc.
Selon les normes anatomiques, le thymus est classé parmi les organes vestigiaux : il régresse pendant l’enfance et est presque absent chez l’adulte.
Cependant, cet échantillon provenait d’un homme adulte mort à l’âge de vingt-neuf ans et présentait un thymus pesant environ 18,4 grammes.
Une distinction nette entre le cortex et la médulla a été observée.
De nombreuses structures microscopiques concentriques étaient réparties dans toute la médulla.
Conclusion : ces observations apportent un fondement théorique à la possibilité que le thymus persiste chez les hommes adultes. Les structures restantes sont provisoirement désignées sous le nom de corpuscules de Hassall.]
<Texte animé>
<Image animée>
C’était de la magie élémentaire de rang zéro.
Un sort de base que les lanceurs de sorts apprenaient et qui ne nécessitait qu’un stylo, de l’encre et du papier.
C’était aussi un sort que tout lanceur de sorts dont le grimoire était sa vie devait apprendre.
Et pourtant, Julian utilisait cette magie pour créer des manuels destinés aux étudiants.
« Ça doit coûter une fortune… »
L’espace d’un instant, Perisia envia les étudiants qui apprendraient auprès de lui.
Elle perdit la notion du temps à tourner les pages.
Avant même de s’en rendre compte, elle était arrivée à la toute dernière page du livre.
On y trouvait des renseignements détaillés sur les personnes ayant fait don de leur corps, ainsi que leurs dernières paroles.
Avril, année impériale 1046.
Un aventurier ayant participé à une expédition au-delà du Mur de Cuivre fit don de son corps.
Cause du décès : blessures traumatiques multiples causées par l’attaque d’une bête magique.
Âge au décès : trente et un ans. Célibataire.
Des soins furent tentés, mais il mourut des suites de lésions irréversibles à la colonne vertébrale.
Dernières paroles avant le don de ses restes :
« Je suis revenu vivant dix-sept fois de l’autre côté du mur. Les guérisseurs m’ont sauvé dix fois. Si ce corps ne peut plus se relever, donnez-le aux guérisseurs. Je vous rembourserai ma dette après ma mort. »
Décembre, année impériale 1047.
Un habitant âgé de la Fosse des Limbes mourut dans ma clinique.
Cause du décès : mort naturelle.
Âge au décès : soixante et onze ans. Ses trois enfants confièrent son corps avec son consentement.
Dernières paroles avant le don de ses restes :
« Je n’ai jamais appris une seule lettre de toute ma vie. Si quelqu’un peut acquérir des connaissances grâce à mon corps, même à la fin, n’est-ce pas aussi une forme d’apprentissage ? »
Printemps, année impériale 1049.
Un aventurier qui avait perdu une jambe sous le genou dans un accident de pont-levis pendant une évacuation d’urgence fit don de son corps.
Cause du décès : non consignée.
Âge au décès : vingt-neuf ans. Mort dans ma clinique de la Fosse des Limbes. Célibataire. Famille : aucune.
Dernières paroles avant le don de ses restes :
« J’espère que mon corps pourra aider les étudiants du Département d’études curatives. S’ils sont bien les étudiants qui sont restés à mes côtés jusqu’au bout, je peux leur confier mon corps. »
« … »
Perisia contempla longuement les dossiers anatomiques.
« Il a pris la peine d’obtenir le consentement pour ces corps. »
Dans ce monde impitoyable, même les cadavres étaient des marchandises.
Certains cherchaient à tirer des connaissances des cadavres, tandis que d’autres les transformaient en catalyseurs magiques.
Avec un peu de chance, on pouvait même étudier les circuits magiques qui subsistaient dans un corps.
C’était pour cela que les gardiens de cimetière vendaient des cadavres en secret.
Les nobles et les ecclésiastiques enterraient les corps dans les caveaux familiaux ou les incinéraient afin d’empêcher la magie de se répandre et d’éviter que leurs ancêtres soient déshonorés.
Mais dans la Fosse des Limbes, même cette autorisation était un luxe.
La veille encore, non seulement les cadavres tout frais, encore tièdes, dans les ruelles étaient traités comme des marchandises, mais les gens déterraient aussi les morts en plein jour, comme s’ils vendaient du poisson au marché.
Dans le Secteur H, on livrait même des cadavres morts depuis cinq minutes.
Tout le monde savait que ce n’était pas une pratique souhaitable.
Mais les gens n’avaient ni le temps ni l’envie de s’en soucier.
Julian, lui, était différent.
La main de Perisia s’immobilisa sur la dernière page.
« Reposez en paix. Merci, du fond du cœur. »
Il témoignait toujours un profond respect aux morts.
Il consignait chaque détail concernant ses patients, les traitait toujours avec respect et ne les utilisait jamais à la légère.
« Monseigneur… »
À cet instant, elle se rappela ce que le quartier général lui avait appris sur Julian — ou plutôt, sur le Directeur Schun.
On racontait qu’il s’était vengé du mage noir qui l’avait attaqué de la façon la plus terrifiante qui soit.
On disait que le lézardier qui s’en était pris à ses élèves souffrait toujours au sous-sol de la compagnie marchande, où il servait à une sorte d’expérience.
On disait que ses deux premiers articles avaient d’abord été envisagés pour la catégorie interdite, avant que l’un d’eux ne soit rétrogradé au rang un.
On disait.
« Au moindre mouvement suspect, signalez-le immédiatement. Selon les circonstances… »
L’exécution immédiate était autorisée.
Cet ordre venait directement de la Famille impériale.
Perisia était la garde du corps de Julian, mais aussi son observatrice.
C’était pourquoi elle s’était toujours méfiée du dénommé Julian.
Une arme à double tranchant qui serait certainement utile à l’Empire, mais pourrait lui porter un coup fatal si elle était mal maîtrisée.
Voilà comment l’Empire évaluait Julian.
Mais…
« En voyant ces notes, nous nous sommes peut-être montrés trop méfiants envers lui. »
Bien sûr, il restait dangereux.
Perisia avait l’impression que Julian pourrait accomplir quelque chose en secret même avec une observatrice comme elle à ses côtés.
Mais ce manuel d’anatomie l’obligeait à revoir son jugement.
Un homme qui respectait tant les morts.
Elle ne pouvait pas imaginer qu’il se servirait de ce savoir pour nuire aux citoyens de l’Empire.
Tac.
Elle referma le carnet de recherche.
Une question lui vint alors à l’esprit.
À quoi ressemblaient les autres travaux de cet homme ?
Elle voulait découvrir le chemin qu’il avait parcouru.
Ne serait-ce que pour ne plus avoir à se méfier de lui.
Sur cette pensée, Perisia tendit la main vers un autre livre.
C’est alors que cela arriva.
Grincement.
La porte du laboratoire s’ouvrit dans un grincement de gonds.
Quelqu’un passa la tête dans l’entrebâillement.
C’était Erika, dont l’épi rouge se balançait comme une antenne.
« …Un retriever ? »
À la vue d’Erika, cette pensée traversa l’esprit de Perisia.
Pourquoi un retriever, entre tous les animaux ?
Elle-même l’ignorait.
Les yeux ronds d’Erika se tournèrent vers Perisia.
« … »
« … »
Erika rompit la première le silence.
« Hein ? Pourquoi êtes-vous là sans le professeur ? »
« Je suis la garde Verbois. J’ai reçu l’ordre de rester à la Maison Nihirit pendant l’absence de Lord Nihirit, aujourd’hui, et d’étudier ses habitudes. Pour pouvoir utiliser l’outil de déguisement, je dois apprendre à l’avance à reproduire aussi fidèlement que possible son quotidien pendant son absence, mademoiselle. »
« … ? »
Le pli entre les sourcils d’Erika s’accentua.
La manière de parler de Perisia lui était toujours difficile à comprendre.
Elle n’avait retenu qu’une chose.
Perisia l’avait appelée « mademoiselle Erika ».
« Je ne suis pas une demoiselle. Je suis juste une invitée qui loge ici. »
« Hier, au dîner, j’ai entendu le jeune maître Fried vous appeler sa sœur aînée, lady Erika. »
« Fried est encore petit, c’est tout. Vous pouvez m’appeler Erika. »
« Je suis en service. Je vous appellerai mademoiselle Erika. »
« Être soldat a l’air pénible… »
Perisia faillit répondre qu’elle ne faisait pas partie de l’armée, mais se retint de justesse.
Elle n’avait pas besoin de le dire à quelqu’un d’autre que Julian.
« Le professeur et vous avez tous les deux une vie difficile, garde Perisia. »
Perisia fixa Erika.
Elle n’était pas du genre à apprécier les bavardages.
Mais si elle devait se faire passer pour Julian pendant sa mission, il lui fallait apprendre à converser un peu.
Après avoir observé Erika un moment, Perisia prit la parole.
« On m’a dit qu’avant que je prenne mes fonctions, mademoiselle Erika s’occupait personnellement de la protection rapprochée de monseigneur. »
« Ah, c’est vrai, mais plus maintenant. »
Erika agita la main.
« Le professeur est devenu trop important pour que je le protège. J’ai tout juste atteint le rang un. Quelle garde du corps je pourrais bien être ? »
Erika pouffa.
Mais Perisia ouvrit de grands yeux, surprise.
« Elle est déjà de rang un à son âge ? »
Même parmi les jeunes nobles que la haute société qualifiait d’étoiles montantes, seule une poignée atteignait aussi vite le rang un.
Perisia elle-même n’avait atteint le rang un qu’après son entrée à l’Académie.
« Mais qui est donc cette fille… ? »
Impressionnée par Erika, Perisia lança un autre sujet pour poursuivre la conversation.
« Puis-je vous demander ce que vous faites ces derniers temps, mademoiselle Erika ? »
« En ce moment, je prépare le concours d’entrée du Département d’études héroïques. J’ai passé la première sélection des candidatures. Il ne me reste qu’à réussir l’épreuve de combat du deuxième tour et l’examen écrit du troisième. »
« Quelqu’un comme vous sera certainement admis, mademoiselle Erika. »
L’Académie Eschenwald était toujours ouverte aux personnes compétentes.
Perisia n’imaginait pas Erika échouer à en franchir les portes.
« Merci. »
« Hé hé. »
En riant bêtement, Erika bondit sur une chaise.
Il s’agissait apparemment de la chaise que Julian utilisait d’ordinaire, celle où Perisia n’avait pas osé s’asseoir.
Erika la traîna sans façon jusqu’à l’étagère et en retira plusieurs livres.
Un grondement sourd retentit.
Quand cinq livres furent sortis l’un après l’autre, la bibliothèque coulissa et révéla un coffre-fort classique dissimulé derrière elle.
Perisia avait elle aussi remarqué le coffre derrière la bibliothèque.
Elle ne l’avait simplement pas ouvert sans permission.
Erika tourna le cadran du coffre.
« Hmm-hmm-hmm ! »
Elle fit tourner le cadran au rythme de sa mélodie.
Clic.
Le coffre s’ouvrit.
Plusieurs carnets reposaient à l’intérieur.
[Les Trois Trésors sacrés]
[Compendium complet des variantes de la magie noire]
Les carnets du coffre portaient des titres évocateurs.
C’étaient forcément les véritables grimoires de Julian, ou du Directeur Schun.
Mais Perisia fit semblant de ne pas les voir.
Elle ne pouvait pas trahir la confiance de Julian.
Perisia était le signe de la bienveillance de la Famille impériale envers Julian.
Le trahir reviendrait à ternir le nom de la Famille impériale.
Elle décida donc d’oublier soigneusement ce qu’elle avait aperçu dans le coffre.
Il y avait néanmoins une chose qu’elle devait vérifier.
« Mademoiselle Erika, avez-vous le droit d’ouvrir le coffre ? »
« Hein ? Ah, oui. Le professeur m’y autorise depuis mes douze ans. »
« À part vous, quelqu’un d’autre a-t-il le droit de l’ouvrir ? »
« Non ? Je suis probablement la seule. »
C’était confirmé.
Perisia retint que personne d’autre qu’Erika ne devait avoir accès au coffre.
Erika sortit une épaisse pile de carnets reliés en cuir.
« Ma magie a l’air assez différente de la magie ordinaire. Alors je n’ai appris auprès du maître que les bases et les aspects techniques, et le professeur m’a conseillé de consulter ses notes pour les symboles et les principes utilisés en magie. »
Le malaise s’empara de Perisia.
Était-ce vraiment raisonnable ?
« Vous êtes… une utilisatrice de magie noire ? »
« Je me suis posé la question aussi, alors je lui ai demandé si c’était grave. Le professeur m’a répondu que ce n’était pas très important. Après tout, la magie noire en elle-même n’est pas interdite. »
« C’est vrai. »
La magie noire en elle-même n’était pas interdite.
Et pourtant, pour une raison quelconque, Perisia avait envie de dissuader Erika de l’étudier.
Alors qu’elle venait juste de décider que Julian était digne de confiance.
Erika inclina la tête en agitant le carnet de cuir.
« Mais pourquoi les tours des mages noirs et leurs sociétés de recherche sont-elles interdites, si la magie noire en elle-même ne l’est pas ? »
« Vous le découvrirez peu à peu après votre entrée à l’Académie, mademoiselle Erika. Pour l’instant, contentez-vous de vos études. »
« Hmm. C’est vrai ? Alors je vous poserai la question à ce moment-là. »
Elle se replongea dans son carnet.
« Sang… sang, hématologie, hématologie… »
Son doigt parcourut rapidement l’index, ligne après ligne.
« …La voilà ! »
L’unique mèche au sommet de sa tête se dressa comme une queue.
En observant de côté ses yeux rouge vif et son sourire joyeux,
Perisia pensa à un animal.
« Quoi que j’en dise, c’est un retriever. »
Après avoir mémorisé les informations d’hématologie, Erika remit le livre dans le coffre, rétablit la bibliothèque à sa place et sauta de la chaise.
Son ventre gronda.
L’estomac de la jeune fille aux cheveux roux annonçait l’heure du déjeuner.
« Hein ? C’est déjà l’heure du déjeuner ? »
« Vous devriez aller manger. »
« Vous ne mangez pas aussi, Perisia ? »
« Je… »
Perisia lui expliqua brièvement que le majordome viendrait la chercher.
« Puisque j’étudie les habitudes de Lord Nihirit, je mangerai à l’heure où Lord Nihirit prend ses repas. »
« Alors venez maintenant. »
« Comment ? »
« D’habitude, le professeur se glisse dans la cuisine à cette heure-ci sans que le majordome le sache. »
C’était confirmé.
Se rendre dans la cuisine aux heures des repas à l’insu du majordome.
« Il le fait surtout au dîner, mais le week-end, il y va aussi pour le déjeuner. »
« Il y cuisine ? »
« Oui. Vous savez cuisiner, garde Perisia ? »
« Je ferai de mon mieux. »
« … »
Erika regarda Perisia d’un air franchement dubitatif.
Perisia, elle, conserva son expression impassible habituelle.
« Alors, si nous commencions à nous entraîner aujourd’hui ? »
« Que dois-je cuisiner ? »
« Regardez sur le bureau. »
Erika désigna une pile de cartes posée sur le bureau.
« Ce sont des fiches de recettes. Chaque fois que le professeur cuisine, il en tire une et prépare le plat indiqué. »
Perisia hocha la tête et tira une carte.
<Croustillant de ris de veau>
Littéralement, du thymus de veau croustillant.
Ou, pour le dire plus naturellement, des ris de veau croustillants.
« … »
Perisia fronça les sourcils.
Elle voulait qu’elle cuisine ça ?
Son regard se posa sur le livre d’anatomie qui traînait sur le bureau.
Elle se rappela alors ce qu’elle venait d’apprendre sur le thymus.
Selon les normes anatomiques, le thymus est classé parmi les organes vestigiaux : il régresse pendant l’enfance et est presque absent chez l’adulte.
Cet échantillon provenait d’un homme adulte mort à l’âge de vingt-neuf ans et présentait un thymus pesant environ 18,4 grammes.
« C’est du thymus de veau… hein ? »
Ce n’était qu’une coïncidence, sûrement.
Sans un mot, Perisia prit la carte et suivit Erika jusqu’à la cuisine.
Une heure plus tard.
« Euh… Perisia ? »
« … »
« Vous aviez déjà cuisiné ? »
« J’ai appris pour survivre, quand je me suis retrouvée bloquée dans le Royaume des Démons au cours d’une mission. »
« C’était il y a combien de temps… ? »
« Un demi-siècle. »
« … »
Erika piqua la viande noircie.
Comment pouvait-on cuisiner quelque chose comme ça ?
Les ris de veau avaient été bien plus que brûlés. Ils s’étaient changés en une substance extraterrestre méconnaissable, qui semblait hurler au-dessus de la poêle.
« Je ne crois pas que ce soit un problème de volonté. »
« Je suis d’accord. »
« D’accord, ne cuisinons pas quand vous serez déguisée en professeur. »
« Je suis tout à fait d’accord. »
Même du point de vue de Perisia, cela ne semblait pas être un problème que des efforts suffiraient à résoudre.
Ses talents de cuisinière n’avaient absolument rien d’anormal.
C’était simplement Julian qui avait atteint un niveau trop élevé en cuisine.
Ensuite, Perisia mangea avec enthousiasme ce qui restait dans la poêle.
« …C’est bon ? »
« Comme c’est du bœuf, c’est peut-être meilleur que les rations de vers de survie. »
« … »
Ce jour-là,
Erika dut se rendre à l’évidence : il existait des plats qu’elle ne pouvait pas manger.
Et des gens capables de manger même ces plats-là.
Un mot de l’auteur
Je rattrape mon retard en vous offrant une belle pile de chapitres !
Le mieux serait évidemment de ne pas être en retard, mais je finis toujours par l’être parce que je ne veux pas casser le rythme. Désolé.
Notes de bas de page :
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