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Traducteur/éditeur : Haruto
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◈ Le médecin des ténèbres pris pour un saint ◈
Chapitre 86 : Pris pour un criminel (1)
──────
* * *
À peine eut-il entendu ma solution que l’évêque pencha la tête.
« En quoi cela pourrait-il bien résoudre le problème ? »
L’évêque m’avait demandé d’empêcher les guérisseurs de quitter leurs centres de soins.
Et moi, j’avais soudain proposé de construire un centre où tous pourraient étudier sur un pied d’égalité.
Évidemment, le lien lui échappait.
Je lui expliquai donc les choses étape par étape.
« En ce moment, les guérisseurs quittent leurs centres parce qu’ils veulent apprendre mes techniques, c’est bien ça ? »
« C’est exact. »
« Alors, au lieu de faire venir ici les guérisseurs de ces centres pour les former, nous devrions les former correctement dès leur passage à l’Académie, puis les envoyer dans ces centres. »
« Ah… ! »
Les centres de soins existants correspondaient plus ou moins aux hôpitaux de premier et de deuxième recours de mon ancienne vie.
Ils n’avaient pas pour vocation de former des guérisseurs.
Leur objectif principal était simplement de recruter des diplômés de l’Académie, d’étendre l’influence de leur confession et de gagner de l’argent.
C’était pour cela que je voulais construire un hôpital de troisième recours.
Un système permettant aux guérisseurs de passer directement de l’Académie à une formation en internat, pour en ressortir pleinement formés.
Si nous fournissions ces guérisseurs aux centres de soins, ils n’auraient plus besoin de déposer leurs démissions les uns après les autres juste pour venir apprendre auprès de moi.
Après tout, il leur suffirait d’attendre quelques années pour recevoir des guérisseurs fraîchement formés à l’Académie.
L’évêque sembla comprendre.
« Vous voulez dire qu’ils observeraient les soins en tant qu’étudiants de l’Académie, puis poursuivraient leur formation après leur diplôme avant d’entrer dans la vie active ? »
« Exactement, Monseigneur. »
« Et quelle compensation l’Église devrait-elle offrir pour le savoir du saint… ? »
« Aucune compensation n’est nécessaire. »
« Mais… »
« Le centre de soins lui-même sera ma compensation. »
Construire un hôpital n’avait jamais été bon marché.
Je pouvais tant bien que mal couvrir les frais de construction avec mes propres biens.
Et en demandant de l’aide à la compagnie marchande, je pourrais sans doute aussi embaucher du personnel.
Mais dès lors qu’il s’agissait d’un centre de soins axé sur la recherche, les dépenses prenaient une tout autre ampleur.
La recherche était, par nature, une bête dévoreuse d’argent.
Sans le soutien de l’Église, je ne pourrais jamais m’en sortir seul.
« Je veux un endroit où les étudiants qui aspirent à devenir guérisseurs pourront apprendre sur un pied d’égalité, quel que soit leur statut. »
« Puis-je vous demander ce qui vous a amené à avoir une telle idée ? »
« Si j’avais formé mes disciples en fonction de leur statut, comment aurais-je pu découvrir une pousse aussi prometteuse ? »
Ma main faillit se tendre vers Ayla, assise à côté de moi, pour lui caresser les cheveux, mais je me retins.
J’avais failli lui tapoter la tête sans sa permission.
Au lieu de la toucher, je désignai Ayla.
« Toutes les pousses ne deviennent pas de grands arbres. Mais si l’on veut faire grandir un grand arbre, ne faut-il pas d’abord arroser chaque pousse ? »
La médecine était, au bout du compte, un travail qui exigeait beaucoup de main-d’œuvre.
Plus on avait de personnes à disposition pour sauver un patient, mieux c’était.
Cette clinique en était la preuve.
Quand je la tenais seul, je me limitais à recoudre des visages et ne pouvais recevoir qu’une cinquantaine de patients par jour.
Mais depuis que d’autres guérisseurs nous avaient rejoints, je pouvais de nouveau ouvrir des crânes et inciser des organes.
Nous approchions désormais la centaine de patients par jour.
Alors, si je construisais un centre de soins indépendant de toute confession, peut-être pourrais-je pratiquer encore davantage d’opérations.
Qui sait ?
Peut-être pourrais-je même un jour revenir à la chirurgie cardiaque, ma spécialité d’origine.
« M-mais alors, le saint n’y gagnera rien. Au moins, nous devrions exiger que les autres centres de soins partagent leurs techniques secrètes avec vous… »
« Les autres centres n’ont pas besoin de me révéler leurs techniques secrètes. »
En fait, je préférais qu’ils s’en abstiennent.
Je ne formais pas des guérisseurs à la chaîne par pure charité.
Plus ils maîtriseraient mes opérations, moins j’aurais de travail.
Mais la raison principale, c’était que je voulais monopoliser le personnel hautement qualifié.
*À cette époque, je suis le seul à comprendre la puissance de l’open source.*
À cette époque, la conception du savoir ne dépassait guère le XVIIIᵉ siècle.
Les gens gardaient jalousement leurs connaissances précieuses et les échangeaient parfois au sein de petites sociétés savantes ou par courrier.
Mais ayant vécu au XXIᵉ siècle, je savais bien que la force du savoir venait du partage, pas de sa monopolisation.
Si j’étais le seul à diffuser un outil ou un corpus de connaissances dans le monde, tous les guérisseurs finiraient par devoir maîtriser mes méthodes.
Il ne me resterait alors qu’à embaucher les meilleurs.
À terme, je n’aurais plus à former chaque talent à partir de zéro, un par un.
Autrement dit, tant que je n’avais pas de concurrents, c’était le moment idéal pour faire de mes méthodes la norme du secteur.
Il y avait aussi l’effet publicitaire.
Tandis que tout le monde gardait jalousement ses connaissances, je serais le seul à révéler les miennes.
Cela me donnerait l’air d’être à la pointe du progrès.
J’aurais aussi un avantage pour recruter les meilleurs.
C’était pour cela que, dans le fond, j’espérais que les centres de soins ne partagent pas leurs connaissances.
*Mais ce n’est qu’une mesure temporaire.*
Pour l’instant, cela stopperait la fuite de personnel.
Les centres de soins m’en seraient reconnaissants.
Mais dans un avenir lointain, avant même de s’en rendre compte, tous les guérisseurs de classe mondiale seraient sous mon contrôle.
Ce centre de soins en serait le fondement.
*Au fond, c’est juste acheter au plus bas.*
La loterie aux orphelins que j’avais organisée dans la Fosse des Limbes.
La loterie aux boursiers que j’avais organisée sur la place Civitas.
Dore, la première rivale de Charlotte.
Ce projet de centre de soins s’inscrivait dans la continuité de tout cela.
Un plan minutieux et secret pour monopoliser les talents dans un avenir lointain sans faire baisser l’estime que les centres de soins me portaient.
« Les centres de soins peuvent garder leurs techniques secrètes. Comme je l’ai dit, je veux seulement que ce centre permette à tous les étudiants du Département d’études curatives de l’Académie d’observer les soins, et que tous les guérisseurs puissent y postuler, quelle que soit leur confession. »
« Saint… ! »
Malheureusement, l’évêque, qui ne savait pas voir le mal, ne sembla pas remarquer mon plan machiavélique.
Au contraire, l’évêque joignit les mains comme si j’étais un Grand Sage.
« Dire qu’au milieu de ces nuages sombres, il se trouve encore quelqu’un qui efface son propre nom pour soulager la souffrance des autres… Peut-être que le soleil ne brille pas seulement dans le ciel, finalement. »
Je souris amèrement sous mon masque.
C’était embarrassant de recevoir de tels compliments.
Même Ayla, qui était restée figée jusqu’à l’instant, me regardait les yeux brillants.
« Je vais voir ce que je peux faire auprès de l’Église. »
« Merci, Monseigneur. »
* * *
Après ce jour-là, je fus un peu débordé.
J’échangeais souvent des lettres avec le Saint-Siège de l’Église au sujet de la création d’un centre de soins neutre, directement rattaché à l’Académie.
[Le Saint-Siège de l’Église annonce qu’il enverra directement des guérisseurs une fois le centre de soins créé.]
[Saint, il semble y avoir une erreur dans le devis que vous nous avez transmis. À cette échelle, le centre de soins aurait la taille d’un village entier… Comment ? Vous voulez qu’il soit aussi grand ? Vous cherchez à bâtir un village de soins plutôt qu’un centre ?]
[L’Empire, qui administre la forteresse de l’Académie, a également donné son accord sans hésiter. Il mettra le terrain de l’Académie à disposition.]
Il y eut tout de même un petit problème en chemin.
Il fallait décider qui dirigerait le centre de soins.
Je refusai, car je comptais travailler sur le terrain, et une lutte féroce éclata apparemment entre les différentes factions du Saint-Siège de l’Église.
Finalement, le cardinal Wendres, la figure la plus influente dans le domaine des soins, décida d’accepter le poste.
[Avez-vous également choisi le nom du centre de soins ?]
Bien sûr que oui.
Centre de soins Schnabel sonnait bizarre.
Et Centre de soins du Saint Noir avait quelque chose de sinistre.
J’avais donc choisi…
« Et si on l’appelait la Clinique Maier ? »
Maier.
C’était le nom de famille de Gustav Mayer, le président de notre compagnie marchande.
Pourquoi Mayer, parmi tous les autres ?
[Directeur ? Vous construisez un centre de soins et vous voulez que je fasse un don volontaire ? N’est-ce pas l’occasion de faire connaître le nom de Gustav Mayer partout ?]
Il avait bien le tempérament d’un nouveau riche.
À peine lui avais-je dit qu’il pourrait en profiter pour faire de la publicité qu’il fit le plus gros don.
Mayer investit un peu plus que moi.
Pour honorer cet esprit, je baptisai donc l’établissement Clinique Maier.
[Hou ha ha ! Faites construire une suite au dernier étage ! Et un restaurant au rez-de-chaussée !]
Quelques dépenses étranges se glissèrent dans le projet.
Mais je ne freinai pas Mayer.
Les hôpitaux ne tiraient généralement pas leurs bénéfices des soins, mais d’installations annexes comme les funérariums et les parkings.
Ces installations étaient nécessaires.
Quoi qu’il en soit, le plan général était arrêté.
[On nous dit que l’ouverture devrait être possible vers l’année prochaine ou celle d’après.]
Les choses avançaient plus vite que prévu.
C’était peut-être parce que nous étions dans un monde de magie et de races non humaines robustes.
On disait qu’il suffisait de deux ans pour ériger un bâtiment.
Évidemment, le montant colossal des capitaux engagés devait aussi y être pour quelque chose.
[Saint, pourriez-vous nous indiquer la devise à graver sur le portail principal ?]
Avant le début des travaux, je devais choisir l’inscription qui ornerait le portail principal.
J’y avais déjà réfléchi.
« La connaissance vous rendra pieux. »
Oui, c’était bien cela.
Du plagiat.
Mais un médecin ne pouvait pas résister à ça.
Bien sûr, le cardinal Wendres, à l’autre bout de l’appareil de communication, interpréta encore mes paroles de travers.
[Comme on pouvait s’y attendre, même le sens contenu dans une seule phrase du saint est exceptionnel. Les théologiens qui ont étudié les Écritures toute leur vie devraient s’incliner devant une telle phrase.]
Laissons de côté les flatteries du cardinal : le projet de création de la Clinique Maier était bouclé.
Une fois la discussion terminée, je pris une autre lettre, que le majordome en chef avait déposée dans ma chambre.
[Monsieur Julian. Le cours de défense contre la magie noire a été créé à l’Académie. Dès que vous aurez remis un article, je vous nommerai professeur.]
Elle venait du prince Edmund.
Il avait apparemment convaincu tout le monde, du Conseil des nobles à l’Église en passant par l’Administration magique.
Il savait vraiment faire bouger les choses.
*On dirait que je vais finir par vivre à l’Académie.*
Julian Nihirit, professeur de défense contre la magie noire.
Docteur Schnabel, professeur de soins cliniques.
Sans le vouloir, je m’étais retrouvé à mener une double vie à l’Académie.
*Eh bien, ça facilitera la création d’alibis.*
Ce n’était peut-être pas une si mauvaise nouvelle.
La Division académique de l’Académie se trouvait à l’origine dans une forteresse, à une certaine distance de la capitale.
L’Académie impériale royale d’Eschenwald.
Comme dans les histoires habituelles d’académie fantasy, le plus grand établissement d’enseignement du monde occupait une forteresse entière.
Alors que Julian y enseignerait la magie noire, je me demandais comment le Directeur Schun pourrait se fabriquer un alibi.
Mais si le Directeur Schun devenait lui aussi professeur, les alibis seraient bien plus faciles à établir.
*Mais ça va être épuisant.*
Enfin, c’était le lot des professeurs de faculté de médecine.
On recevait des patients le matin et on faisait de la recherche le soir.
Et on donnait parfois des cours.
Je ne ferais pas vraiment autre chose.
Et même dans mon ancienne vie, j’avais voulu devenir professeur tout en sachant cela.
*Dans ce cas…*
Il était décidé que le Directeur Schun deviendrait professeur au centre de soins.
Il ne me restait plus qu’à rédiger l’article que j’avais remis à plus tard.
Pour devenir professeur à l’Académie d’Eschenwald, je devais soumettre au moins un article à l’Olympiade des arcanes.
*J’ai fini de rassembler les données.*
Depuis que j’avais décidé d’écrire un article, j’avais recueilli des données dès que j’en avais le temps.
Le sujet de recherche était : « État actuel du saturnisme dans l’Empire ».
Concentration de plomb dans l’air, plombémie des habitants, fréquence du saturnisme chez les lanceurs de sorts…
Ces données étaient faciles à obtenir.
Les patients de la Clinique Merkuer me les fournissaient eux-mêmes.
Il me suffisait de compléter avec quelques recherches.
*Si je commence par organiser les données et que je me mets à rédiger demain…*
Je pourrais peut-être encore respecter les délais de l’Olympiade des arcanes de cette année.
*Je dois écrire un article qui rendra maître fier de moi.*
Maître me féliciterait lui aussi, pour une fois.
Puisque maître présidait le jury de l’Olympiade des arcanes, j’écrirais un article d’une qualité qui le rendrait fier.
*Alors, le titre devrait être…*
Le plus important, dans un article, c’était d’attirer l’attention.
Hélas, les membres du jury étaient des êtres humains comme les autres.
Si le titre ne leur tapait pas dans l’œil, même un article bien écrit pouvait passer inaperçu.
Il y avait eu un professeur comme ça dans mon école.
Il existait même un cas réel où un même article avait reçu une évaluation différente d’une revue simplement parce qu’on avait changé son titre pour le rendre plus accrocheur.
Ce professeur avait dit alors :
Au fond, les chercheurs ne sont pas différents des auteurs de web novels ou des youtubeurs.
De ce point de vue, un titre accrocheur était primordial.
Après mûre réflexion, j’écrivis le titre.
*« <L’étude de la faisabilité théorique d’un lavage de cerveau collectif à grande échelle par magie noire chez les lanceurs de sorts exposés chroniquement au plomb> »*
Avec ça, les membres du jury le liraient forcément avec intérêt.
Eux aussi étaient des lanceurs de sorts et manipulaient souvent du plomb.
L’article les avertissait qu’ils pouvaient eux-mêmes subir un lavage de cerveau.
Comment auraient-ils pu résister à l’envie de le lire ?
*Bon. Maintenant…*
Je venais à peine d’ébaucher l’article qu’une notification joyeuse retentit depuis la boule de cristal.
Ding dong.
C’était Wangcho.
« À cette heure-ci ? »
Je penchai la tête et allumai la boule de cristal.
Est-ce qu’il était arrivé quelque chose de grave ?
Un problème avec les patients de la Clinique D-1 ?
J’activai la boule de cristal, le cœur serré.
[D-Docteur.]
« Wangcho, qu’est-ce qu’il y a ? »
[Eh bien, euh… Vous connaissez l’eau de Javel ?]
Je hochai la tête.
L’eau de Javel.
C’était un produit nettoyant que j’avais mis au point en faisant des recherches sur les vaccins avec maître, autrefois.
Je l’avais fabriquée pendant les pauses de mes recherches sur les vaccins pour me changer les idées.
C’était facile à faire.
Au XXIᵉ siècle, tout le monde avait bien l’occasion de fabriquer de l’eau de Javel, non ?
Je plaisante.
Mais, quand on se rendait sur des sites sinistrés pour participer aux secours, il fallait souvent en fabriquer ; j’avais donc appris la recette tout naturellement.
Avec le matériel adéquat, il suffisait de mélanger du chlore gazeux et du carbonate de sodium.
Et là où même cela faisait défaut, on pouvait faire passer du courant dans de l’eau salée pour obtenir un produit grossier ressemblant à de l’eau de Javel.
Franchement, ces journées avaient été épuisantes.
Ce satané conseiller.
Il disait toujours qu’on partait à l’étranger pour une formation, puis il m’embarquait de force sur des sites sinistrés.
Évidemment, j’y avais appris diverses techniques de traumatologie, et il m’achetait de délicieux repas sur le chemin du retour ; je finissais donc vite par lui pardonner.
Maintenant que j’y pensais, il avait peut-être voulu me pousser vers la chirurgie traumatologique depuis le début.
Bref.
« Pourquoi tu me parles d’eau de Javel ? Tu en as bu ? »
[N-non… Je n’en ai pas bu.]
Wangcho secoua la tête.
Heureusement, il n’était pas idiot à ce point-là.
Quand la compagnie marchande vendait de l’eau de Javel, nous avions inscrit des avertissements très clairs sur les emballages.
Ne pas la verser dans un arrosoir ou un récipient du genre pour la pulvériser partout.
Ne pas la mélanger à de l’eau chaude.
Ne pas la boire.
Ne pas se laver avec…
Nous avions même établi un règlement obligeant les employés à réciter les avertissements à chaque acheteur.
Nous avions aussi écrit les consignes et dessiné des illustrations, au cas où certains ne sauraient pas lire.
Avec de grandes croix rouges partout.
« Alors pourquoi est-ce que tu m’en parles tout à coup ? »
[Eh bien… L’eau de Javel a la cote, ces derniers temps, non ?]
« C’est vrai. »
Les ventes d’eau de Javel avaient soudainement décollé.
Avant, personne n’en achetait.
C’était peut-être parce que les notions de bactéries et d’hygiène n’étaient pas encore répandues dans ce monde.
Nous l’avions mise en vente, mais personne n’en cherchait.
C’est alors que j’avais compris que, pour vendre de l’eau de Javel, je devais d’abord apprendre aux gens ce qu’étaient les bactéries et pourquoi l’hygiène était nécessaire.
Résultat, le public l’avait connue comme « le premier échec commercial du Directeur Schun ».
J’avais simplement ruminé mon premier échec avec amertume, puis j’étais passé à autre chose.
Et voilà que l’eau de Javel était soudain devenue à la mode.
La faute aux guérisseurs.
« L’eau de Javel est un excellent catalyseur pour la magie divine ! »
On dépensait moins de pouvoir divin dans les pièces nettoyées à l’eau de Javel.
La rumeur s’était répandue parmi les guérisseurs venus dans ma clinique.
À partir de ce jour, l’eau de Javel était devenue « l’eau bénite qu’on ne peut pas boire ».
Personne ne comprenait les bactéries ni l’hygiène.
Mais les ventes avaient décollé pour des raisons superstitieuses.
L’eau de Javel était assez bon marché pour que même les pauvres puissent s’en procurer.
Les habitants de la Fosse des Limbes en achetaient aussi et en vaporisaient chez eux.
Bref.
Wangcho prit la parole d’un ton hésitant, à travers la boule de cristal.
[Eh bien… J’ai entendu dire qu’on pouvait laver des aliments avec de l’eau de Javel…]
C’était vrai.
On pouvait laver des fruits et des légumes avec de l’eau de Javel diluée.
On le faisait aussi au XXIᵉ siècle.
Mais la dilution devait être extrêmement faible, de l’ordre de 0,002 %.
Et cela ne convenait qu’à certains légumes à la peau ferme.
Après les avoir lavés une fois, il fallait les rincer abondamment à l’eau.
À moins de savoir exactement ce qu’on faisait, mieux valait ne pas approcher l’eau de Javel de la nourriture.
« Alors, tu ne l’as pas rincée abondamment à l’eau ? »
[Ce n’est pas ça…]
« ? »
Pourquoi tournait-il autour du pot comme ça ?
Wangcho se frotta le ventre tout en observant ma réaction.
Puis il reprit :
[J’ai entendu un marchand de fruits dire qu’on pouvait utiliser de l’eau de Javel sur les aliments. Ensuite, aujourd’hui, un de mes subordonnés m’a dit que ça enlevait très bien l’odeur de la viande. Et, enfin… vous savez à quel point j’aime la viande crue.]
« …Ne me dis pas que… »
Il hocha la tête.
[J’en ai utilisé un peu, et justement, j’ai un peu mal au ventre aujourd’hui.]
« Tu viens de dire que tu n’en avais pas consommé. »
[Je n’ai évidemment pas bu d’eau de Javel. J’ai utilisé une solution assez concentrée sur la viande, mais…]
« Ça revient à en avoir consommé, non ? »
[Je n’ai pas consommé d’eau de Javel. J’ai bien rincé la viande et je l’ai mangée.]
« … »
Donc…
Il avait versé de l’eau de Javel pure sur la viande pour en enlever l’odeur ?
Et comme il l’avait soigneusement rincée ensuite, il était convaincu de n’avoir pas consommé d’eau de Javel ?
« … »
[Je me suis dit que j’étais peut-être malade à cause de la viande crue… Hé hé…]
De l’autre côté de la boule de cristal,
Wangcho affichait un sourire niais.
Il croyait vraiment que c’était la viande crue, et non l’eau de Javel, qui l’avait rendu malade.
À cet instant, notre première rencontre me revint soudain en mémoire.
Le roi du Secteur D, qui avait avalé d’un coup plusieurs comprimés contre la goutte contenant de la colchicine et souffert d’une diarrhée explosive.
Je dévisageai silencieusement cette bête-homme hyène pendant un moment et me posai la question.
Était-il vraiment juste, d’un point de vue eugéniste, de soigner un crétin pareil ?
Note de l’auteur
Étonnamment, traiter la viande avec de l’eau de Javel est une méthode qui existe bel et bien.
Bien sûr, la viande vendue dans le commerce a déjà été traitée avec une eau de Javel très diluée ou préparée selon des méthodes plus sûres ; inutile donc de recommencer chez soi.
Et même cette méthode est controversée : elle n’est donc pas recommandée.
Je le répète : l’eau de Javel ne peut être utilisée que pour certains fruits ou légumes.
Et encore, cela signifie seulement qu’on peut en utiliser, pas qu’on le recommande.
J’ai fait quelques recherches et il semble que certaines personnes aient réellement utilisé de l’eau de Javel chez elles pour enlever l’odeur de la viande.
Les Américains, ces gens étonnants.
Notes de bas de page :
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