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Traducteur/éditeur : Haruto
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◈ Le médecin de dark fantasy pris pour un saint ◈
Chapitre 85 : Pris pour un saint (3)
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Inquisition de l’hérésie, Division de fabrication, salle 3.
Surnommée officieusement la Salle des menteurs.
Sa tâche principale consistait à faire connaître les saints et les saintes.
Ce n’était pas un travail qu’ils pouvaient reconnaître fièrement en public.
Ils se mêlaient au peuple et déformaient l’histoire à l’aide de petits mensonges et de magie.
Ils admettaient volontiers être des menteurs.
Mais si on leur demandait s’ils étaient fiers de leur travail, ils pouvaient hocher la tête sans hésiter.
Parfois, un doux mensonge était plus nécessaire qu’une vérité cruelle.
Dans ce monde, quelqu’un mourait chaque jour.
Aujourd’hui, un autre territoire du Nord avait disparu.
Un ordre de chevaliers du Royaume de l’Est n’était pas revenu.
Des lamentations résonnaient dans le Royaume de l’Ouest.
Si, au milieu de toutes ces nouvelles, les gens pouvaient encore faire cuire du pain le lendemain matin, c’était parce qu’ils croyaient que les dieux ne les avaient pas abandonnés et continuaient à leur envoyer leurs descendants.
C’était pour cela qu’ils étaient fiers de leurs mensonges.
Même si l’histoire se souvenait d’eux comme de menteurs qui l’avaient déformée.
S’ils pouvaient répandre l’espoir de faire cuire du pain le lendemain matin, ils étaient prêts à porter cette condamnation sans rechigner.
Mais aujourd’hui,
un événement vint fissurer légèrement cette fierté.
« … Qu’est-ce qu’on est censés faire connaître, au juste ? »
Le chef de la salle 3 de la Division de fabrication se plongea dans ses pensées.
La canonisation de la Sainte de la Lanterne et du Saint Noir venait d’être décidée.
Avant de les présenter au public, la Division de fabrication s’était mise à embellir leurs miracles.
Pourtant…
« Quand on m’a placé sous le drapeau noir, j’ai compris quel serait mon sort. Les gens allongés à côté de moi avaient une mine affreuse. Comment ne pas avoir peur ? Puis une prêtresse est venue et m’a lancé un sort de magie divine. Elle a aussi prié pour moi. »
« Chaque fois que mes yeux commençaient à se fermer, elle revenait et relançait son sort de magie divine. Encore et encore. Au début, j’étais reconnaissant. Mais avec le temps, j’ai commencé à lui en vouloir. J’avais tellement mal. »
« Je ne sais pas combien de temps a passé avant que des prêtres ne se précipitent soudain autour de moi. Ils m’ont chargé sur une charrette. Je croyais qu’ils allaient me jeter dans un incinérateur alors que j’étais encore conscient. J’en voulais même à la prêtresse de m’avoir maintenu en vie. »
« Puis je me suis endormi dans la charrette. Quand j’ai rouvert les yeux, j’étais allongé dans un lit, dans un centre de soins. Plus tard, j’ai demandé au guérisseur qui m’avait sauvé. Il m’a dit que j’avais survécu jusqu’à mon tour parce que cette prêtresse n’avait cessé de déverser son pouvoir divin en moi. »
« Que puis-je dire d’autre que merci ? Vraiment. Hein ? Vous croyez que je mens ? Ha ha, mon vieux. Si vous ne me croyez pas, allez demander à n’importe quel chevalier sur ce terrain d’entraînement. Des dizaines de personnes ici ont survécu grâce à cette prêtresse. Des dizaines. »
Avant même qu’ils aient pu lancer leur campagne, des témoignages affluaient déjà, comme si les gens étaient possédés.
Au début, la Division de fabrication prit cela pour une sorte d’illusion collective.
Quand de nombreux témoignages s’entremêlaient dans une situation chaotique, les exploits de plusieurs personnes pouvaient parfois être présentés comme ceux d’une seule.
La Sainte de la Victoire en était un exemple représentatif.
Une sainte qui aurait combattu simultanément sur cinq champs de bataille, deux cents ans plus tôt.
En réalité, ses exploits avaient été accomplis par cinq chevalières tout à fait différentes.
Au fil des ans, les rumeurs s’étaient embellies, jusqu’à donner naissance à l’image d’une unique sainte revêtue d’une armure dorée.
Ainsi, lorsqu’ils entendirent pour la première fois l’histoire venue du Nord, les membres de la Division de fabrication eurent les mêmes soupçons.
Mais après avoir recueilli d’innombrables témoignages et les avoir recoupés, ils conclurent que, même si quelques exagérations s’y étaient glissées, ces récits étaient vrais.
« Mon frère m’a dit que la prêtresse venait chaque nuit pendant mon hospitalisation. »
« J’étais entre la vie et la mort quand un ange m’a tiré de ce bourbier. Son visage ? Oui ! C’était bien ce visage-là ! »
« Je suis aventurier, alors j’ai passé pas mal de temps dans des centres de soins. Normalement, dès qu’on s’allonge dans l’un de ces lits, on ne sait pas quand on se réveillera, pas vrai ? Pourtant, paraît-il que dans le centre où travaillait cette prêtresse, personne ne restait inconscient plus de trois jours. »
Dans ce monde, les patients hospitalisés avaient environ une chance sur deux de finir dans un cercueil.
Un air lourd, chargé d’une odeur d’eau croupie.
Des draps jaunis qui avaient recouvert un cadavre quelques jours plus tôt.
Des salles de vingt personnes partagées avec des malades de la peste.
La mort était toujours présente dans les salles des centres de soins.
Mais les salles dont se souvenaient ceux qui avaient rencontré Ayla, la prêtresse dont tout le monde parlait, étaient tout autres.
Des fleurs déposées près de la tête de chaque patient, qui embaumaient la pièce.
Des draps blancs et frais, lavés et changés chaque jour.
Là-bas, chaque fois que les patients étaient sur le point de refermer les yeux ou qu’ils les rouvraient, ils voyaient toujours Ayla, une lanterne à la main.
« Ça va peut-être sembler irrévérencieux, mais je dois le dire. C’est sans aucun doute une sainte. »
La Division de fabrication n’avait pas besoin de faire de propagande.
Une croyance populaire s’était déjà répandue : si la sainte à la lanterne passait près d’un patient et lui laissait des fleurs, celui-ci verrait la lumière du matin le lendemain.
« Chef. Faut-il vraiment modifier les exploits de la Sainte de la Lanterne ? »
« … Laissons-les en l’état. »
Finalement, la Division de fabrication abandonna le scénario qu’elle avait préparé pour la Sainte de la Lanterne.
Il lui semblait irrévérencieux de souiller ce mystère en s’en mêlant.
Et les rumeurs sur la Sainte de la Lanterne n’étaient rien comparées à celles concernant son maître, le Saint Noir.
« Le docteur Schnabel ? Ah, il était déjà célèbre à la Fosse des Limbes. J’avais un ami là-bas qui avait perdu la vue d’un œil, voyez-vous ? Quelques jours après que le docteur Schnabel lui eut donné un médicament, il a retrouvé la vue. Comment ça s’appelait, déjà… Héparine ? »
« Il y a des années, cette ruelle servait de refuge aux gens incapables de marcher, qui venaient y mendier. Vous n’en voyez plus aucun, maintenant, pas vrai ? Le docteur Schnabel a donné quelque chose aux gens du coin. Il s’est aussi assuré qu’ils aient des haricots. Après ça, ils ont tous disparu de cette ruelle. »
« Le docteur Schnabel ? Bien sûr que je le connais. Vous voyez cette blessure dans mon dos ? Un jour, on m’a poignardé dans une ruelle. Après ça, je ne pouvais plus marcher. Mais regardez-moi aujourd’hui. Je boite un peu, mais j’arrive à marcher. »
Avant cet incident,
quand le Directeur Schun posait la main sur quelqu’un, les aveugles retrouvaient la vue et ceux qui ne pouvaient plus marcher se relevaient pour marcher à nouveau.
Ceux dont le saignement ne s’arrêtait pas ne saignaient plus. Ceux qui étaient possédés par des fantômes cessaient de convulser.
Même avant ce dernier miracle, les miracles qu’il avait accomplis dans les quartiers pauvres étaient trop nombreux pour être comptés.
Et à la porte du Nord, les témoignages sur ces miracles atteignirent leur apogée.
« Le Directeur Schun ? Oui. Même si je cachais ma maladie, il la décelait et me soignait quand même. Il m’a enfoncé dans la poitrine quelque chose qui ressemblait à une aiguille. Il y avait beaucoup de gens comme moi sous le drapeau rouge. J’ai entendu pas mal de monde appeler ces aiguilles des clous sacrés. »
« Vous voyez ça ? Ce n’est pas ma mâchoire d’origine. C’est une côte. Incroyable, non ? Moi aussi, je trouve ça incroyable. À bien y penser, le mythe de la création ne dit-il pas qu’un homme a été créé à partir d’une côte de femme ? »
« … C’est un dieu. Il m’a recousu le pénis qu’on m’avait tranché. À part une cicatrice, je n’ai eu aucun problème depuis. Dois-je en dire davantage ? »
Ce dernier témoignage était étrangement préoccupant.
Quoi qu’il en soit, le Saint Noir avait accompli d’innombrables autres miracles.
Il y avait même des témoignages de prêtres qui avaient observé son travail de près.
« Je n’exagère pas ! C’est vrai ! Il a vraiment ouvert le crâne de quelqu’un ! Je l’ai vu pendant que je l’aidais à pratiquer la magie divine ! »
Les recoupements avaient été interminables.
Ils s’étaient demandé à plusieurs reprises s’il ne s’agissait pas d’une sorte d’illusion collective.
Mais plus ils vérifiaient, plus ils devaient conclure que c’était la vérité, sans exagération ni malentendu.
« … De la drogue aurait-elle circulé dans la capitale impériale sans que je le sache ? »
« Vous savez que le cartel de la drogue a été démantelé il y a des années. On dit qu’on ne peut plus en trouver dans la capitale impériale. »
« Alors, vous vous attendez à ce que je croie que tout ça est vrai ? »
Le chef se pressa les tempes.
Toute leur vie, les membres de la Division de fabrication avaient été fiers de répandre l’espoir par leurs mensonges.
Mais…
« Ô Seigneur Dieu. J’en viens presque à craindre que nous osions y toucher. »
« Le cardinal a lui aussi reçu le rapport. Il nous a ordonné de ne pas forcer inutilement une campagne. »
Pour une fois, leurs mensonges n’étaient pas nécessaires.
Au contraire, ils craignaient que des traces artificielles ne viennent ternir d’une manière ou d’une autre les exploits des saints.
Finalement, la Division de fabrication décida de réduire au minimum toute intervention supplémentaire concernant ces deux saints.
Un peu de promotion, et quelques altérations de mémoire pour protéger leur identité.
À part cela, ils ne toucheraient pas aux miracles accomplis par les deux saints.
Après avoir arrêté cette politique, le chef se leva.
« … Pour la première fois depuis longtemps, j’ai envie d’assister à la prière du soir. On dirait que les dieux ne nous ont pas abandonnés. »
Travailler à un poste où l’on nourrissait la foi par le mensonge rendait naturellement cynique à l’égard de tout.
Peut-être se demandaient-ils si leur propre foi n’était pas elle-même une manipulation imposée par leurs prédécesseurs.
Mais, cette fois, c’était différent.
Des miracles purs, sans mensonges.
Plus ils les recoupaient, plus ils avaient l’impression que l’ardeur de la foi qu’ils avaient oubliée se réveillait en eux.
Incapable de contenir cette émotion grandissante, le chef finit par se rendre à la salle de prière.
* * *
Le printemps de ceux qui ne revinrent pas.
C’est ainsi que fut appelée cette désastreuse expédition de répression qui avait échoué.
Environ un mois après cet incident…
« Vous pouvez sortir de l’hôpital, maintenant. »
« Merci beaucoup, docteur. »
Je commençais enfin à pouvoir souffler.
Sauver des gens avec des ressources limitées, c’était bien beau.
Le problème, c’était que le prix à payer avait complètement détruit mon équilibre entre travail et vie privée.
Je n’y pouvais rien.
C’était le résultat de mes efforts pour remplacer le miracle de Régénération, une magie de guérison de haut niveau, par un Sort de guérison de bas niveau.
Régénération, ça prend cinq minutes.
J’avais vu le chef du diocèse, un guérisseur de haut niveau, l’utiliser.
Un noble qui était à l’article de la mort avait été entièrement remis sur pied en cinq minutes.
Franchement, j’étais jaloux.
Pour accomplir le même miracle, il m’avait fallu m’épuiser pendant un mois avec un Sort de guérison de bas niveau.
Je suis censé être le protagoniste…
Si je devais être réincarné, ou posséder quelqu’un, on aurait quand même pu me donner une capacité cheatée de plus, non ?
Bien sûr, j’aimais bien avoir une meilleure mémoire que prévu et être doué pour la magie noire.
Mais j’aurais quand même aimé recevoir un peu de pouvoir divin.
J’aurais pu faire tellement plus de choses.
Enfin, regretter n’y changerait rien.
Faire de mon mieux avec ce qui me manquait, c’était quelque chose que je faisais depuis ma vie précédente.
Je mis mes plaintes de côté et me concentrai de nouveau sur les patients, ce jour-là.
« Vous avez recommencé à manger après votre opération, la dernière fois, pas vrai ? Vos selles sont normales ? »
« J’ai un peu la diarrhée. C’est grave ? »
« Non, à ce degré-là, ça va. Si c’est trop pénible, je peux vous donner une potion contre la diarrhée. »
Un jour, alors que je m’activais pour aider les patients à reprendre une vie normale, je reçus un message.
Il venait de l’archevêque Lailic.
[Mon frère, si vous avez un moment, puis-je venir vous voir ?]
« Mes consultations se terminent à six heures. Cela vous conviendrait ? »
L’archevêque marqua une brève pause derrière l’orbe de cristal.
[Ah, mademoiselle Ayla est-elle aussi avec vous ?]
Mademoiselle Ayla ?
C’était étrange que l’archevêque emploie une formule de politesse pour une jeune fille qui n’était encore qu’en formation pour devenir guérisseuse.
Je ne lui posai pourtant pas la question et me contentai de répondre :
« Oui, elle m’aide aux consultations aujourd’hui. Je pense qu’elle sera avec moi après six heures. »
[Parfait. Je vous verrai donc tout à l’heure. Pardonnez-moi de vous prendre de votre temps, mon frère.]
« Pas du tout. À tout à l’heure, archevêque. »
Bip.
À ce signal sonore, le pouvoir magique de l’orbe de cristal s’interrompit.
La suite fut une nouvelle succession de consultations mouvementées.
Je vérifiai la rééducation des patients que j’avais soignés.
Je formai d’autres guérisseurs.
Je donnai à Ayla et à son amie quelques cours d’initiation au Département d’études curatives.
Sans m’en rendre compte, l’heure du rendez-vous arriva.
Quand j’eus terminé mes consultations et pénétré dans la salle d’attente, l’archevêque s’y trouvait. Il portait des robes violettes et une cape violette sur les épaules.
« Archevêque ? »
« Ah, vous avez fini de recevoir vos patients. »
L’archevêque se leva de sa chaise avec un léger sourire.
Une tasse de thé froid était posée à côté de lui.
Depuis combien de temps attendait-il ?
« Quand êtes-vous arrivé ? Si vous aviez prévenu le personnel, j’aurais pu terminer mes consultations plus tôt. »
« Mais non, mais non. »
L’archevêque agita les mains.
« Je suis arrivé un peu avant l’heure prévue. Je craignais que vous dire que j’attendais dans le hall ne donne l’impression que je vous pressais de terminer vos consultations, alors je leur ai demandé de ne pas vous prévenir. »
L’archevêque se leva lentement.
J’appelai Ayla, qui s’occupait des patients dans la salle, puis conduisis l’archevêque à mon bureau.
Dans le bureau,
Ayla et moi nous assîmes côte à côte en face de lui.
« Merci de m’accorder un peu de votre temps, mon frère. Vous devez avoir envie de rentrer vous reposer, et je suis navré de retarder la fin de votre journée. »
« Pas du tout. Je suis heureux d’avoir l’occasion de vous voir, archevêque. »
« Je suis soulagé de l’entendre. Comment allez-vous ces derniers temps, mon frère ? »
« Grâce à votre aide pour transférer les patients dans d’autres centres de soins, j’ai enfin un peu de répit. »
« Je suis vraiment heureux d’avoir pu vous aider. »
L’archevêque entoura sa tasse de thé de ses deux mains.
Je m’enquis à mon tour de sa situation.
« Puis-je vous demander comment vous allez, archevêque ? »
« Les gens commencent à retrouver leur famille, et c’est à ce moment-là que leur chagrin est le plus profond. Moi non plus, je n’ai pas l’esprit tranquille. »
Ironiquement, l’archevêque disait que c’était sa période la plus chargée.
Son travail de directeur de la santé publique, qui supervisait tous les centres de soins de la capitale, était terminé ; celui de prêtre, qui consistait à veiller sur les fidèles, commençait.
Même si le nombre de victimes avait été historiquement bas pour un incident d’une telle ampleur, il y avait tout de même eu cent morts.
Même selon les critères de cette époque, ce n’était pas un petit nombre.
Les services commémoratifs et les funérailles faisaient aussi partie du travail d’un prêtre ; l’archevêque ne pouvait donc qu’être débordé.
Nous échangeâmes quelques minutes des nouvelles avant d’en venir au sujet principal.
« Je suis venu vous voir parce que l’Église souhaite vous adresser une demande. »
À la voix grave de l’archevêque, les épaules d’Ayla se raidirent.
Pour ma part, je n’étais pas particulièrement tendu.
J’avais une idée assez précise de la demande qui allait suivre.
Après avoir brièvement repris son souffle, l’archevêque prit la parole.
« En tant que chef du diocèse de la capitale et au nom du Saint-Siège de l’Église, je vous prie instamment, mon frère, ainsi que l’étudiante Ayla, d’accepter la canonisation. L’Église souhaite humblement vous canoniser tous les deux. »
L’archevêque retira sa calotte et inclina la tête.
Ayla retint son souffle.
« … Hic. »
Puis un petit hoquet la figea sur place.
De mon côté, je restai parfaitement calme.
C’était tout naturel. En tant que directeur d’une compagnie marchande, j’entendais des rumeurs.
En particulier, les principaux clients de notre compagnie étaient des guérisseurs avant d’être des patients.
Il était inévitable que j’apprenne qu’ils essayaient de faire de moi un saint.
Bien sûr, c’était sans doute parce que l’Église n’avait pas vraiment cherché à garder l’affaire secrète.
Grâce à cela, j’avais pu me préparer avant que l’archevêque ne m’annonce la nouvelle.
Comme prévu. Est-ce enfin le début de l’histoire originale ?
Je contemplai le sommet du crâne incliné de l’archevêque et me plongeai dans mes pensées.
La quinine, l’insuline, le Viagra, et ainsi de suite.
Franchement, j’ignorais s’il s’agissait de médicaments que le protagoniste avait fabriqués dans l’histoire originale, ou même s’ils y apparaissaient à cette époque.
Je les avais fabriqués uniquement parce qu’ils me semblaient réalisables.
Je m’étais donc toujours demandé quand commencerait l’intrigue principale de l’œuvre originale.
Je pensais qu’elle commencerait sans doute quand je serais adulte, ou quand je deviendrais saint.
Mais je n’aurais jamais cru qu’elle commencerait ainsi.
Alors c’est comme ça qu’ils finissent par me prendre pour un saint.
Bien sûr, leur malentendu était compréhensible.
Je savais que ce que j’avais accompli cette fois était extraordinaire.
Si le niveau de la médecine de cette époque équivalait à celui du dix-neuvième siècle, j’avais montré des opérations et un système médical qui avaient deux cents ans d’avance.
Pas étonnant qu’ils aient réagi comme si tout cela relevait d’un scénario classique de fantasy où l’on se retrouve dans un autre monde.
Mais…
Je ne suis certainement pas un saint.
À bien y réfléchir, je ne pouvais pas être un saint.
Pour commencer, je ne pouvais pas utiliser la magie divine.
Mes parents biologiques étaient tous les deux guérisseurs, et pourtant, j’étais incapable d’utiliser la magie divine.
J’avais aussi souvent été malade quand j’étais enfant.
Je ne remplissais donc pas parfaitement les cinq conditions requises pour être canonisé.
Plus important encore, je n’étais pas assez bon pour qu’on puisse me qualifier de saint.
On disait que l’hypocrisie pouvait aussi être une vertu.
Malgré tout, j’étais loin d’être une bonne personne digne d’être appelée saint.
Les saints et les saintes étaient les GOAT de l’histoire humaine, des modèles que l’humanité devait suivre pendant des générations.
En Corée, cela les plaçait au rang de Sa Majesté Sejong ou de l’empereur Chungmugong.
Et ils voulaient m’ajouter à cette liste ?
Rah. C’est un peu trop…
Je n’étais qu’un type qui avait vécu pour gagner de l’argent et se la couler douce.
Me comparer à des gens pareils, c’était aller trop loin.
C’était peut-être pour ça.
J’avais agi de manière délibérée jusqu’à présent, mais maintenant que la situation se présentait concrètement, elle me pesait.
Juste une fois.
Je devais refuser, juste une fois.
Ça m’allégerait un peu.
Bien sûr, je savais que ça ne marcherait pas.
Malgré tout, je voulais au moins laisser une trace de mon refus.
« Archevêque. »
L’archevêque Lailic releva la tête.
« Je ne suis pas digne d’être canonisé. Je ne suis pas assez grand pour me tenir au milieu de telles personnes, et je ne souhaite pas que les traditions de l’Église soient rompues à cause de moi. »
Mais, comme prévu,
l’archevêque ne me laissa pas m’en tirer et me supplia avec ferveur.
« Mon frère. J’ai été témoin d’innombrables miracles au cours de ma vie. J’ai vu les miracles accomplis par les saints et les saintes de notre époque. Mais aucun ne brillait autant que vous. »
Ses mains ridées se refermèrent fermement sur les miennes.
« Certains ont régénéré des membres, d’autres ont arrêté des épidémies. Mais personne n’a sauvé autant de gens que vous. Si vous n’êtes pas canonisé, qui pourrait donc en être digne à l’avenir ? »
À ces mots, je souris avec amertume sous mon masque.
Comme prévu.
Je ne pouvais pas refuser alors qu’il me suppliait avec tant de ferveur.
Même si je refusais encore, ils trouveraient bien un moyen de me convaincre.
Finalement, je fis semblant de céder à sa demande sincère et j’acceptai l’offre.
« Très bien. Je n’en suis pas digne, mais si mes mensonges peuvent donner de l’espoir aux gens, s’ils peuvent leur donner l’espoir de faire cuire du pain demain matin… »
Je poursuivis en citant un passage des Écritures dont je me souvenais.
« J’oserai porter ce fardeau. »
Les yeux de l’archevêque rougirent en l’entendant.
« Comment pouvez-vous être si humble… »
On aurait dit que j’avais encore provoqué un malentendu absurde.
Mais je ne le corrigeai pas, de peur de gâcher le moment.
* * *
La suite fut assez brève.
Ils m’expliquèrent quand aurait lieu la cérémonie de canonisation et énumérèrent les avantages accordés aux saints et aux saintes.
« Les saints et les saintes se voient assigner un chevalier sacré de rang 4 au minimum pour assurer leur protection rapprochée. »
Après tout, ils étaient les mascottes de l’Église.
C’était bien normal.
Leurs familles bénéficieraient également du plus haut niveau de protection de l’Église.
On pourrait altérer leurs souvenirs si nécessaire pour garantir leur sécurité.
Ils déménageraient sur la Colline du Sanctuaire.
Ils recevraient un carrosse, une allocation, et bénéficieraient au minimum du traitement réservé à un marquis où qu’ils aillent, entre autres avantages.
Il y en avait toute une liste, comme les clauses particulières d’un contrat d’assurance.
Bref, j’avais réussi.
« Hic. »
Ayla se figea de nouveau sur place avec un hoquet dès qu’elle entendit parler des avantages.
Quoi qu’il en soit, une fois la discussion sur la canonisation terminée…
« Ah, et mon frère. Je suis vraiment désolé de vous demander cela. »
L’archevêque posa sa tasse sur la table, un léger soupir dans la voix.
« J’aimerais vous confier personnellement un problème qui me préoccupe. Cela vous conviendrait-il ? »
« Si je peux vous aider, j’en serais heureux, archevêque. »
« Ha ha. J’ai honte de solliciter de nouveau vos conseils si peu de temps après vous avoir annoncé une nouvelle aussi importante, directeur. »
L’archevêque eut un petit rire.
Son sourire vira bientôt à l’amertume.
« Ces derniers temps, les guérisseurs de toute la capitale déposent leur démission en masse. »
« … »
« La raison, c’est… »
L’archevêque observa ma réaction.
Je compris ce qu’il voulait dire.
Les guérisseurs qui venaient de rejoindre notre clinique m’avaient dit que les démissions en chaîne des guérisseurs dans toute la capitale étaient devenues à la mode.
Et la raison, c’était évidemment moi.
Ce jour-là,
les guérisseurs qui avaient observé mes opérations étaient retournés dans leurs centres de soins respectifs et avaient raconté mes exploits.
Pour apprendre mes techniques, ils s’étaient mis à déposer leur démission et à postuler dans notre clinique.
Nous avions déjà reçu beaucoup de candidatures.
Mais à présent, leur nombre dépassait de loin les capacités de notre compagnie marchande.
« Je… Je ne dis pas que c’est la faute du saint, bien sûr. Et j’ai aussi ma part de responsabilité dans cette situation. »
L’archevêque esquissa un sourire embarrassé.
« Les directeurs des centres de soins sont en pleine agitation. Mais nous ne pouvons pas reprocher à nos frères et sœurs leur soif d’apprendre… Je me demandais donc si nous pouvions solliciter la sagesse du saint. »
J’y réfléchis un instant.
Je cherchai des moyens de résoudre le problème.
Pour commencer, au lieu de les faire venir chez moi, je pourrais me rendre régulièrement dans d’autres centres de soins.
… Ça ne me semble pas très utile.
Ces centres de soins et les ordres religieux auxquels ils étaient affiliés garderaient sans doute les techniques pour eux.
C’était ainsi que fonctionnait ce monde.
Avec cette méthode, je devrais me rendre dans chacun des quatre grands ordres religieux et répéter les mêmes cours.
Ce serait naturellement irréaliste et inefficace.
Au fond, le problème était plus fondamental.
Comme prévu, le problème semble venir de l’échec de la formation médicale.
Dans ce monde, les études curatives ne comportaient ni formation clinique ni internat.
Au Département d’études curatives de l’Académie impériale, les étudiants n’apprenaient que la théorie et les principes de la magie.
Les guérisseurs ne soignaient pas directement les patients avant d’avoir obtenu leur diplôme.
Pour acquérir de l’expérience, ils devaient trouver un poste de guérisseur de bas niveau dans un centre de soins. Et pour trouver un bon mentor, il leur fallait des relations.
De plus, chaque ordre religieux avait ses propres méthodes de traitement, qu’il gardait secrètes.
Pour moi, médecin formé au XXIe siècle selon le modèle humboldtien, cela ressemblait à un système extrêmement inefficace.
Comme prévu, il va falloir tout démolir et reconstruire depuis les fondations.
J’y pensais depuis longtemps.
Quand j’aurais gagné assez d’argent, je voulais construire un hôpital universitaire à mon nom.
Mais je n’avais toujours pas assez d’argent pour passer à l’action.
Comme prévu, le Viagra ne suffisait pas à lui seul pour construire un véritable hôpital.
Même les autres grands centres de soins n’étaient bâtis que lorsque plusieurs nobles unissaient leurs efforts.
Mais si je tirais parti de ma réputation de saint, je pourrais peut-être en construire un avec l’appui de l’Église.
Si tout se passait bien, je pourrais même obtenir le soutien de la Famille impériale.
Une fois mes calculs terminés, je m’adressai prudemment à l’archevêque.
« Archevêque. »
« Oui ? »
« Que diriez-vous de construire un nouveau centre de soins, indépendant de tout ordre religieux, où tous les étudiants de l’Académie pourraient apprendre dans les mêmes conditions ? »
Et, pour être honnête,
quand j’étais étudiant en médecine, mon rêve avait été de faire ma formation à Johns Hopkins.
Je n’y étais jamais arrivé, parce que mon anglais parlé n’était pas assez bon.
Note de l’auteur
Les descriptions des salles au milieu du chapitre n’ont pas été embellies pour l’effet dramatique.
C’est vraiment à cela que ressemblaient les salles d’hôpital avant Nightingale.
En fait, j’ai même atténué le tableau en y ajoutant quelques éléments de fantasy.
Pour expliquer un peu mieux le contexte historique :
La formation clinique n’a été intégrée aux études de médecine qu’au XIXe siècle, après l’enseignement généraliste de l’université de Paris.
Les programmes de formation comme les stages d’internat et les résidences ont commencé à Johns Hopkins, réputé pour son modèle humboldtien.
Et après de nombreuses années…
L’hôpital Johns Hopkins reste un lieu considéré comme sacré par les étudiants en médecine.
Avec la Harvard Medical School et la Mayo Clinic, il est toujours cité dans les discussions sur les meilleurs hôpitaux du monde.
+ J’ai aussi changé la couverture. La personne qu’on y voit est Freya.
Notes de bas de page :
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