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Traducteur/éditeur : Haruto
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◈ Le médecin de dark fantasy pris pour un saint ◈
Chapitre 81 : Bon guérisseur (9)
──────
* * *
L’archevêque Raymond Lailic.
Sa vie pouvait se résumer ainsi.
Il avait commencé comme médecin militaire sur le front de l’Ouest.
Ses faits d’armes lui avaient valu la reconnaissance de ses supérieurs. Après avoir été médecin-chef militaire, il était devenu le guérisseur attitré de la Famille impériale.
Puis, cinq ans après avoir pris ses fonctions, la cour impériale l’avait libéré de son service, à sa demande sincère : il souhaitait prendre soin des gens du peuple conformément à la volonté du Seigneur.
Il était ensuite devenu le responsable diocésain de tous les centres de guérison et de toutes les églises de la capitale impériale.
On l’appelait « le plus fidèle serviteur du Seigneur ».
L’archevêque Raymond aimait beaucoup ce surnom.
Que ses genoux s’enfoncent dans la boue de l’Ouest ou se plient sur des tapis de soie, il avait toujours gardé la même conviction au fond du cœur.
« Un serviteur du Seigneur doit toujours demeurer au milieu du troupeau du Seigneur. »
Sa vie ressemblait à celle du fils aîné qui avait travaillé le plus fidèlement dans la cour du Seigneur.
Les Écritures disaient que le fils aîné devait aider son père à protéger ses frères et sœurs.
Les beaux vêtements et les talents accordés au fils aîné étaient des dons de son père, destinés précisément à cet usage.
Raymond s’était donc toujours gardé de l’orgueil et avait consacré sa vie au service des autres.
Les Écritures disaient aussi que le fils aîné ne réclamait pas de salaire.
Pour lui, protéger la maison de son père suffisait.
Raymond avait donc toujours fait passer la volonté du Seigneur avant les richesses.
Il s’était toujours efforcé de vivre selon cette volonté et était fier de croire qu’il y était parvenu.
Il avait entendu parler du Directeur Schun pour la première fois cinq ans plus tôt.
Un homme masqué comme un corbeau, qui accomplissait sans cesse des miracles de guérison dont les guérisseurs étaient incapables.
La première réaction de l’Église avait été la méfiance.
Quelqu’un qui ne faisait pas partie de l’Église empiétait sur son domaine.
Mais le Directeur Schun s’était bientôt mis à fournir exclusivement aux guérisseurs affiliés à l’Église tous les médicaments qu’il fabriquait.
« Un médicament peut devenir un poison selon la façon dont on l’utilise. Notre compagnie marchande veillera strictement à ce que seuls des guérisseurs professionnels puissent le manipuler. »
Le Directeur Schun avait également réservé aux centres de guérison de l’Église toutes les techniques qu’il mettait au point.
L’Église avait rapidement baissé sa garde à son égard.
Celui qu’ils avaient cru destiné à s’opposer aux guérisseurs était devenu leur plus fiable soutien.
Par la suite, les actes du Directeur Schun n’avaient cessé d’inspirer la bienveillance.
Chaque fois qu’il mettait au point un médicament, il demandait toujours la coopération de l’Église.
Il embauchait dans ses cliniques les guérisseurs qui n’avaient nulle part où aller et dépensait son propre argent pour soigner les gens du peuple.
Il avait enseigné gratuitement et sans condition d’innombrables techniques secrètes, qu’il aurait très bien pu garder comme héritage familial.
L’Église n’avait aucune raison de détester le Directeur Schun.
Bientôt, la méfiance avait cédé la place à la gratitude.
Guérisseur et responsable diocésain, l’archevêque admirait le Directeur Schun et le respectait.
Mais il l’enviait aussi.
« Pourquoi lui ? »
Raymond avait toujours été un serviteur fidèle du Seigneur, son fils aîné.
Il croyait que le Seigneur lui avait accordé ses talents parce qu’il l’avait servi avec fidélité.
Mais le Directeur Schun, lui, était différent.
Il n’avait jamais pris place à la table de l’Église.
Il n’avait jamais prononcé le nom du Seigneur.
Il ne s’était jamais agenouillé dans un lieu saint, n’avait jamais ouvert de livre de prières ni jeûné.
Et pourtant, le Seigneur lui avait accordé de tels talents.
« Pourquoi lui avoir donné de plus grands talents qu’à moi et aux prêtres qui prient depuis toute leur vie ? »
On aurait dit que le Seigneur aimait davantage le Directeur Schun.
Voilà pourquoi l’archevêque l’enviait.
Comme un fils aîné jaloux de ses cadets qui avaient accaparé l’amour de leurs parents.
« J’ai prié pendant plus de cinquante ans, et pourtant ce réceptacle est encore si petit. »
Chaque fois que de telles pensées lui venaient, il posait souvent une main sur son cœur et se lamentait.
Puis, comme toujours, il recouvrait de prières le lieu où l’envie s’était logée.
Honteux de sa propre mesquinerie.
Puis, un jour…
« Le triage… »
Il apprit qu’une expédition de subjugation avait subi des pertes dévastatrices face à une bête magique mutante.
En sa qualité de responsable diocésain, Raymond s’empressa d’envoyer des demandes officielles de coopération aux autres centres de guérison.
Lorsqu’il eut obtenu leur aide et vérifié l’heure, deux heures s’étaient déjà écoulées.
« Je dois me dépêcher. »
Il força son corps vieillissant à avancer et monta dans une calèche.
En route vers la porte nord, il se renseigna sur la situation auprès d’un prêtre de son escorte.
« On dit que le Directeur Schun maintient la situation sous contrôle à notre place, avec les guérisseurs de la clinique. »
Encore cet homme.
« Il aurait aussi mis en place un nouveau système de classification appelé triage. »
Le triage.
Une méthode de classement entièrement différente de celle utilisée jusque-là.
Avec l’ancien système, on donnait souvent la priorité aux blessés selon leur rang et leur titre.
D’un point de vue stratégique, une vie de rang 1 était considérée comme plus précieuse que trois vies de rang 0.
Mais le triage du Directeur Schun reposait sur un tout autre principe.
Soigner d’abord les patients les plus urgents, avant ceux qui pouvaient attendre.
Soigner un patient de rang 0 qui risquait de mourir bientôt avant un patient de rang 1 qui ne mourrait pas dans l’immédiat.
La logique était simple.
Inverser l’ordre.
Et ne renoncer ni aux patients de rang 0 ni à ceux de rang 1.
C’était une réponse parfaite, stratégiquement, doctrinalement et académiquement.
Si parfaite qu’il se demandait pourquoi personne n’y avait pensé plus tôt.
« Pourquoi n’ai-je jamais imaginé une chose pareille ? »
L’envie se réveilla en lui.
Il voulait s’attribuer cette réussite.
Il avait même trouvé comment s’y prendre.
Il lui suffisait de prendre le commandement en tant que responsable diocésain.
S’il prenait les rênes sur le terrain aujourd’hui, l’histoire retiendrait l’archevêque Raymond, et non le Directeur Schun, comme le premier à avoir appliqué le triage en situation réelle.
Après tout, l’histoire et les archives avaient tendance à ne retenir que ce qui était visible.
Archevêque qui avait étudié les Écritures en profondeur, il le savait bien.
Mais…
« Bon sang. Le serpent relève encore la tête. »
Il secoua la tête et chassa la tentation.
Il ne pouvait pas faire une chose pareille.
Cela décevrait le Seigneur, aussi bien en tant que fils aîné qu’en tant que serviteur.
Raymond reprit contenance.
« Sur ce terrain, je dois être un guérisseur. »
Après s’être rassuré encore et encore, il arriva sur les lieux.
C’était le chaos absolu.
Pas assez de monde. Pas assez de ressources.
Et pourtant, les guérisseurs et les sauveteurs continuaient de lutter.
Se rappelant une fois de plus combien son désir de gloire l’avait aveuglé, l’archevêque se dirigea vers le bâtiment de la guilde.
« Poussez-vous ! J’ai dit : poussez-vous ! »
« C’est l’équipe de renfort médical de l’Église ! Laissez-nous passer, s’il vous plaît ! »
L’archevêque suivit le chemin ouvert par les prêtres de son escorte et entra dans le bâtiment de la guilde.
À peine eut-il franchi le seuil qu’il le vit enfin.
L’homme au masque en forme de bec de corbeau : le Directeur Schun.
« C’est la première fois que je le vois en personne. »
Réprimant les émotions qui montaient en lui, l’archevêque s’adressa au Directeur Schun.
« En chemin, j’ai entendu les grandes lignes de la part des autres guérisseurs. Ce système de triage est vraiment excellent. »
Confiez-moi le commandement.
Je suis le responsable diocésain de l’archevêché de la capitale.
J’ai été le guérisseur attitré de la Famille impériale.
Je veux que mon nom figure en première page de cet événement historique.
J’ai consacré toute ma vie à mon devoir.
Je vieillis.
Je veux que l’histoire se souvienne de moi.
Réprimant à grand-peine son vil désir de gloire, il poursuivit.
« Y a-t-il quelque chose que je puisse faire ici ? »
Après avoir posé la question, il se sentit soulagé.
Une fois de plus, il avait réussi à ne pas céder à la tentation.
Mais l’instant d’après, le Directeur Schun lui fit une proposition incroyable.
« Archevêque. »
« Je vous écoute. »
« Accepteriez-vous de prendre en charge le triage sur le terrain ? »
« … ? »
Raymond cessa de respirer un instant.
Le Directeur Schun avait-il deviné ses pensées ?
L’archevêque ne put s’empêcher de demander :
« Et vous, Directeur ? »
« Il semblerait que je doive retourner à mon véritable travail. »
Le bec de corbeau se tourna brièvement vers les zones aux drapeaux rouge et noir.
L’archevêque resta sans voix un instant.
Il avait envie d’accepter sur-le-champ.
C’était l’occasion de laisser son nom dans les annales de cet événement historique.
Mais en homme de foi, il ne pouvait accepter simplement parce que son désir de gloire l’avait emporté.
Il refusa donc une première fois.
« Directeur, j’ignore vos raisons, mais je ne crois pas que ce poste me revienne. C’est vous qui avez créé ce système. Ne serait-il pas juste que vous continuiez à le diriger ? »
« Non. J’ai créé le système, mais je suis trop limité pour l’appliquer à la réalité. »
Le Directeur, toutefois, ne démordait pas de sa décision.
« J’ignore tout ce que la magie de guérison peut accomplir. Je ne peux pas utiliser la magie divine. Mon point de vue n’est pas très large non plus. Je n’ai jamais commandé sur un champ de bataille et je ne sais pas vraiment comment répartir les ressources. »
Il était sincère.
Jusqu’ici, il avait réussi tant bien que mal à gérer la situation.
Mais il avait atteint ses limites.
Le Directeur Schun savait exactement à quel point il était incompétent comme responsable du triage.
Son système de triage était fondé sur la Corée du Sud du XXIᵉ siècle, où la magie divine n’existait pas.
Mais dans la situation présente, ces critères n’étaient pas adaptés.
Le matériel, le personnel, les miracles à leur disposition.
Les critères de classement différaient en tout point.
« Je pouvais établir les grandes lignes du triage, mais pas le perfectionner. C’est pour ça que j’ai besoin de votre aide, archevêque. »
La personne qu’il leur fallait pour gérer le triage n’était pas un médecin du XXIᵉ siècle.
Ils avaient besoin de quelqu’un qui avait connu d’innombrables champs de bataille dans ce monde et dirigé de nombreux guérisseurs.
« Et puis, je crois que je suis plus à ma place quand je sauve les gens de mes propres mains. »
Mais il y avait surtout une raison plus importante encore.
Il pouvait bien mieux se distinguer comme chef d’équipe de soins que comme responsable du triage.
« Je vous laisse donc classer les patients comme vous l’entendez, archevêque. Je sauverai ceux qui se trouvent sous les drapeaux rouges. »
« … »
L’archevêque contempla en silence le Directeur Schun pendant un moment.
« Je me suis trompé sur lui. »
Il avait cru que le Directeur Schun n’était qu’un génie chanceux.
Il l’avait envié, se demandant pourquoi les dieux lui avaient donné des talents supérieurs aux siens.
Mais…
« Peut-être n’a-t-il jamais eu besoin d’appartenir à l’Église. »
À présent, il comprenait.
Pourquoi les dieux avaient accordé tant de génie à cet homme.
L’humanisme.
Le Directeur Schun mettait naturellement en pratique cet esprit que la doctrine soulignait tant.
Le rang, la renommée, le titre.
Il ne se souciait d’aucune de ces choses matérielles et ne souhaitait que sauver des vies.
Comment ne pas respecter une telle noblesse d’âme ?
Raymond comprenait à présent pourquoi les dieux l’aimaient.
Peu importait qu’il se tienne en dehors de l’Église.
Les dieux voulaient sûrement qu’il accomplisse quelque chose au-delà des murs de l’Église.
« … J’ai compris, mon frère. »
Son envie fondit comme neige au soleil.
À sa place ne subsistait plus qu’un pur respect.
« Je prendrai le commandement sur le terrain. Que la volonté de Dieu vous accompagne, mon frère. »
* * *
Avant de passer le relais à l’archevêque et de devenir chef d’équipe de soins, Julian, le Directeur Schun, lui donna plusieurs consignes.
« Les critères ayant changé, vous devrez, avec les autres guérisseurs, reclasser les patients. »
« Compris, mon frère. »
Le triage était un système de classification extrêmement souple.
Il n’était pas rare qu’un patient passe du jaune au rouge, ou l’inverse, selon l’évolution de la situation.
« Il faut refaire le classement au moins une fois toutes les dix minutes. »
Le responsable du triage devait aussi réexaminer régulièrement les patients.
L’état d’un patient classé jaune pouvait soudain s’aggraver, tandis qu’un patient rouge pouvait recevoir des soins et repasser au jaune.
C’était aussi pour cette raison que le Directeur Schun avait eu du mal à se concentrer sur les soins.
Il devait classer, soigner, diriger, puis classer à nouveau.
De toutes ces tâches, le reclassement était celle qui l’avait le plus freiné.
Mais c’était désormais terminé.
« Une dernière chose. C’est la plus importante. »
Le Directeur Schun désigna les drapeaux noirs.
« Avant de classer quelqu’un en noir, si cette personne respire encore, contactez-moi au moins une fois. »
« Pardon ? »
« J’ai confiance en votre jugement, archevêque. Malgré tout, je ne veux pas renoncer à un patient que je peux sauver. »
« Vous voulez dire… »
« Je veux que vous m’envoyiez les patients que je classerais en rouge. »
C’était une déclaration audacieuse.
Il était convaincu de pouvoir sauver des patients dont les autres guérisseurs devaient abandonner l’opération.
« Vous en êtes sûr ? »
« J’ai déjà soigné des patients dans un état bien pire. »
Julian était sûr de lui.
L’obstétrique et la gynécologie, la pédiatrie, la médecine interne.
Ce n’étaient pas ses spécialités.
C’était pour cela qu’il s’était appuyé sur les conventions d’un récit fondé sur les malentendus.
Mais la chirurgie traumatologique, c’était autre chose.
« Cette fois, il n’y a aucun malentendu. »
Il avait même opéré un patient qui avait reçu une balle en plein cœur.
Et il l’avait fait dans un monde dépourvu de miracles comme la magie divine.
Que pourrait-il accomplir de plus dans un monde où les miracles existaient ?
« Alors, même si un patient vous paraît perdu, contactez-moi une fois, s’il vous plaît. »
« Entendu, mon frère. »
« Je vais me préparer à ma clinique. »
Sur ces mots, le Directeur Schun se dirigea vers le Secteur D, où se trouvait sa clinique.
Avec les étudiants qu’ils avaient emmenés.
Après son départ, l’archevêque Lailic se mit à trier les patients avec les prêtres de son escorte, en tant que responsable du triage.
« Envoyez ce patient jaune au Centre de guérison Plenilunium du secteur 3. »
« Le Centre de guérison Reinfeld du secteur 2 a de la place, paraît-il. Envoyez-y seulement trois blessés. »
« Veuillez contacter la Clinique Merkuer du Secteur E et leur dire que nous leur envoyons deux personnes. »
Chaque fois qu’un blessé arrivait, il commençait par le classer.
Puis, selon l’urgence, il l’envoyait dans un centre de guérison.
Au besoin, il le soignait sur place grâce à la magie divine.
Les guérisseurs s’étaient demandé si l’archevêque Lailic saurait remplacer le Directeur Schun.
Mais l’archevêque dissipa rapidement leurs craintes en remplissant brillamment son rôle de responsable du triage.
Il dirigeait même les opérations avec davantage d’aisance.
« Lancez un soin supérieur sur ce patient, puis classez-le en vert. »
« Vous qui êtes ici, allez vous relayer avec ceux qui sont dans la salle de prière. Même si votre pouvoir divin n’est pas entièrement épuisé, allez prier. »
Contrairement au Directeur Schun, il intégrait activement la magie divine au triage.
Il avait passé bien assez de temps sur les champs de bataille à répartir correctement cette ressource limitée qu’était le pouvoir divin.
L’archevêque se sentait lui aussi plutôt fier.
Il ne faisait qu’ajouter sa petite contribution, mais son expérience accumulée lui permettait tout de même de bâtir sur les fondations posées par le Directeur Schun.
Puis, tandis que les soins aux blessés prenaient de l’ampleur…
« Ce patient… »
En reclassant les patients, l’archevêque s’arrêta un instant sur l’un d’eux, placé sous un drapeau noir.
Son abdomen était lacéré d’énormes coups de griffes.
Ses intestins sortaient de la plaie béante.
La régénération pouvait le sauver.
Mais il faudrait alors renoncer à cent patients qu’un soin supérieur pouvait sauver.
C’était pour cela que ce patient avait été classé en noir.
Mais…
« Si c’est le Directeur Schun… »
Le cœur plein d’espoir, il contacta la Clinique spécialisée en traumatologie D-1.
La réponse arriva aussitôt.
[Nous pouvons en prendre jusqu’à trois.]
Si un autre guérisseur lui avait répondu cela, il aurait ricané.
Comme si le pouvoir divin poussait sur les arbres.
Comme si un jeune fanfaron n’avait pas perdu la tête.
Mais venant du Directeur Schun, cela ne sonnait pas comme une vantardise.
L’archevêque n’hésita pas longtemps.
« Reclassez en rouge tous les patients sous drapeau noir qui présentent ces blessures, puis envoyez-les à la Clinique D-1. »
Son cœur battait à tout rompre tandis qu’il donnait l’ordre.
Espérant que les tragédies auxquelles il avait dû renoncer jusque-là sur les champs de bataille ne soient plus, à partir d’aujourd’hui, que de mauvais souvenirs.
* * *
Dans la Clinique spécialisée en traumatologie D-1.
Avant que les blessés graves envoyés par l’archevêque ne commencent à affluer, je donnai rapidement mes consignes aux guérisseurs sous mes ordres.
« Dès l’arrivée des patients, les guérisseurs apprentis leur lanceront un soin inférieur et s’efforceront de les maintenir en vie jusqu’à l’opération. Utilisez du chloroforme pour l’anesthésie préopératoire. »
Le chloroforme.
C’était le deuxième anesthésique que j’avais introduit dans ce monde, après la cocaïne.
Le chloroforme existait depuis un bon moment déjà.
Lors de l’incident de l’anis étoilé, l’anticonvulsivant que j’avais utilisé en administrant un lavement au nouveau-né d’un comte était un dérivé de cet anesthésique.
Cet anticonvulsivant s’appelait hydrate de chloral.
À l’origine, il avait été découvert par accident, alors qu’on tentait de fabriquer un anesthésique.
Et après avoir amélioré cet anticonvulsivant à plusieurs reprises, j’avais enfin obtenu l’anesthésique que je voulais.
« Vous devez avoir fini de préparer les patients avant que je commence à opérer. Le temps, c’est la vie, alors j’ai besoin de la coopération de tout le monde. »
« Oui ! »
Les guérisseurs se mirent aussitôt à préparer l’arrivée massive des patients.
Au milieu de cette agitation, je fis signe à Ayla.
« Étudiante Ayla, combien de temps pensez-vous pouvoir encore utiliser Refresh ? »
« Je ne sais pas, mais je crois que je peux continuer tant qu’il me reste des forces. »
« Parfait. Venez au bloc opératoire, alors. »
Ayla avait encore du pouvoir divin en réserve ; elle entra donc au bloc opératoire.
Ses amis, dont le pouvoir divin était épuisé, avaient eux aussi du travail.
J’en fis entrer un pour m’assister au bloc, puis plaçai les trois autres aux côtés des guérisseurs des urgences.
Dans une situation pareille, on n’avait jamais trop de bras.
Ayla n’était postée que depuis quelques minutes dans un coin du bloc, telle un paravent, lorsque les patients envoyés du terrain commencèrent à affluer à la Clinique D-1.
« Directeur, nous avons un patient ! Un homme d’une trentaine d’années, présentant de multiples plaies pénétrantes et lacérations abdominales causées par les griffes d’une bête magique. Il a quatre lacérations profondes, en particulier dans la partie supérieure droite de l’abdomen et sur le flanc gauche, et une grande partie de son intestin grêle dépasse de la cavité abdominale. »
Le guérisseur Kou me fit un compte rendu rapide.
D’ordinaire, Kou s’occupait des soins aux diabétiques.
Mais cela ne signifiait pas qu’il était incapable de soigner d’autres patients.
Tous les guérisseurs de cette clinique devaient effectuer des gardes aux urgences. C’était une condition de base.
Kou avait déjà travaillé aux urgences avec moi.
C’est pourquoi je l’avais choisi comme assistant opératoire.
« Le dos présente d’importantes ecchymoses et un gonflement compatibles avec un traumatisme contondant, probablement après un choc violent contre un mur ou le sol lors d’une projection. Le patient est semi-conscient. Il n’y a pas encore eu de fuite massive du contenu intestinal, mais il est fort probable que des fragments de griffes soient restés dans la cavité abdominale. Le risque de défaillance multiviscérale rapide est élevé. »
« Ça faisait un moment qu’on n’avait pas travaillé ensemble, Kou. Vos comptes rendus sont toujours aussi clairs. »
« Merci, Directeur. »
« Nous allons pratiquer une laparotomie sans attendre. »
Dès que je confirmai que le patient était anesthésié, je me préparai à lui ouvrir l’abdomen.
Mais je devais d’abord faire quelque chose.
« L’amie de l’étudiante Ayla. Comment vous appelez-vous déjà ? »
« Joel, Directeur. »
« J’ai les mains prises. Il me faut quelqu’un pour effectuer la vérification préopératoire. Pouvez-vous noter l’heure ? »
« Entendu ! »
« Alors, nous allons commencer la vérification. Patient masculin, dans la trentaine. Neuf heures quatorze. Début de l’opération. »
D’abord, au lieu de repousser les intestins éviscérés dans la cavité abdominale, nous les enveloppâmes dans des compresses humides et les déposâmes sur le côté droit.
Puis mon scalpel commença à inciser l’abdomen du patient.
« Étudiante Ayla. Refresh. »
« Oui. Je lance Refresh. »
Le pouvoir de Refresh stoppa le léger saignement provoqué par l’ouverture de l’abdomen.
Normalement, j’aurais utilisé un Bovie, un bistouri électrique, pour cautériser les tissus et arrêter le saignement.
Ici, Refresh le remplaçait.
Une minute de gagnée.
« Kou, aspirez le sang. Je vais mettre en place les compresses. »
« Aspiration. »
Pendant que Kou aspirait le sang accumulé dans l’abdomen, j’y plaçai quatre compresses.
En haut à droite, en haut à gauche, en bas à droite, en bas à gauche.
Les hémorragies importantes se produisaient souvent dans ces zones. Nous les comprimions donc avec des compresses, que nous voyions le saignement ou non.
« Soin inférieur. Ne régénérez pas les vaisseaux sanguins. Arrêtez simplement le saignement. »
« Soin. »
Normalement, nous devions attendre que le saignement cesse après avoir comprimé la zone avec des compresses.
Mais le soin inférieur nous permettait de sauter cette étape.
Trois minutes de gagnées.
« Je vais examiner l’intérieur. Rupture de la rate de grade 2, lacération du lobe droit du foie, traumatisme contondant au dos et rupture artérielle associée. Trois lacérations de l’intestin grêle. Nous allons commencer par la rate. »
Devais-je pratiquer une splénectomie ?
Cela me semblait dommage de la retirer pour une simple rupture de grade 2.
« Vérifions d’abord si elle réagit à la magie divine. Étudiante Ayla, Refresh. »
« Refresh. »
Aucune réaction.
Malheureusement, il fallait la retirer.
M’y accrocher sans raison pour envoyer le patient de l’autre côté du Jourdain aurait été absurde.
Je commençai donc immédiatement la résection.
Je soulevai délicatement la rate, puis ligaturai les vaisseaux sanguins.
Je fis une double ligature de l’artère et de la veine spléniques, puis coupai.
Refresh, lancé par Ayla, arrêta aussitôt les petits saignements qui apparaissaient au passage.
« C’est pénible, tous ces petits saignements. C’est tellement pratique. »
Voilà pourquoi j’aimais tant Ayla.
Qu’importait si Refresh était le seul sort qu’elle savait lancer ?
Les petits saignements étaient étonnamment agaçants pendant une opération.
Ce serait du gâchis d’utiliser un soin pour de si petites pertes de sang, alors que des compresses suffisaient normalement.
Mais avec Ayla, c’était différent.
Je ne l’avais jamais vue à court de pouvoir divin.
Je pouvais donc lui demander de lancer Refresh sans retenue.
Grâce à cela, une splénectomie qui aurait normalement pris quinze minutes fut terminée en dix.
« Splénectomie terminée. Passons à la rupture de l’aorte. Donnez-moi un patch de péricarde bovin. »
Le guérisseur qui m’assistait me tendit quelque chose qui ressemblait à un pansement adhésif.
Un patch de péricarde bovin.
Un patch fabriqué à partir de péricarde de vache traité.
Il pouvait réparer une déchirure de l’aorte ou du cœur.
Dans ma vie précédente, j’y avais aussi souvent eu recours.
Clac, clac.
Je découpai le patch à la taille de la déchirure de l’aorte, puis le cousis en place.
Et je lançai encore un soin.
« Bien. La rupture de l’aorte est réparée, elle aussi. »
Deux problèmes graves venaient déjà d’être réglés en un rien de temps.
Restait le foie et l’intestin grêle.
Ce n’était pas difficile non plus.
Placer des compresses, retirer les parties qui ne pouvaient absolument pas être sauvées.
Puis lancer un soin.
Tous les saignements s’arrêtèrent.
« Maintenant, rinçons. »
Après avoir rincé une fois l’intérieur de l’abdomen à l’eau bénite, je repris.
« Nous allons procéder à une fermeture abdominale temporaire. Donnez-moi de la gutta-percha. »
La gutta-percha.
Je commençai à chauffer la feuille fabriquée à partir de la sève d’un arbre.
Quand la chaleur l’eut ramollie, je recouvris l’abdomen ouvert avec la feuille et la maintins en place à l’aide de sutures.
Si je ne refermais pas l’abdomen, c’était pour la même raison que je n’avais pas remis le fragment de crâne après la craniotomie.
Les organes abdominaux étaient très gonflés.
Si je refermais l’abdomen dans cet état, les organes se comprimeraient les uns contre les autres et se nécroseraient.
C’est pourquoi nous le laissions ouvert et le recouvrions d’un matériau adapté.
Au moins jusqu’à ce que le gonflement diminue.
« Nous procéderons à la reconstruction dans trois jours. »
Je reportai de quelques jours l’intervention qui devait reconnecter les intestins sectionnés.
Une opération était éprouvante pour le corps du patient.
Si nous faisions tout en une journée, de l’hémostase à la reconstruction, le patient risquait de ne pas tenir le coup.
Aujourd’hui, nous nous concentrerions donc uniquement sur sa survie.
La chirurgie de contrôle des dommages.
Une méthode chirurgicale popularisée par le GOAT des professeurs de chirurgie traumatologique de la Corée du XXIᵉ siècle.
« Bien, nous allons terminer l’opération. Étudiant Joel, veuillez effectuer le compte rendu de fin. »
« … Quoi ? »
« Je vais le faire. Neuf heures trente-cinq. Durée de l’opération : vingt et une minutes. »
Tous les guérisseurs présents, à l’exception de Kou, me fixaient d’un air hébété.
Ils ne s’attendaient sûrement pas à ce que je sauve en seulement vingt minutes un patient qui aurait eu besoin du miracle de la régénération.
Et avec un simple soin inférieur et Refresh.
Au milieu de leurs regards stupéfaits, je savourai un bref instant d’exaltation.
« Vous voyez ? Si je me concentre uniquement sur les soins, je peux sauver quelqu’un qui a l’abdomen ouvert en une vingtaine de minutes. »
C’était pour cela que je leur avais demandé de classer ces patients en rouge plutôt qu’en noir.
La magie divine pouvait réduire de moitié une opération qui aurait normalement pris quarante minutes.
Et un soin inférieur suffisait.
Il n’y avait aucune raison de les abandonner.
« Veuillez vous occuper de ce patient jusqu’au bout. Kou, étudiante Ayla et étudiant Joel, passez dans le bloc suivant. »
Si nous organisions aussi les blocs opératoires comme une chaîne de production, nous pourrions encore gagner du temps.
Le mot « usine » évoquait peut-être l’image négative des hôpitaux fonctionnant à la chaîne, mais cette méthode était étonnamment courante en chirurgie traumatologique.
Les opérations décalées.
Une méthode de gestion des blocs opératoires utilisée en traumatologie.
Pendant qu’une équipe opérait dans un bloc, une autre préparait le patient suivant dans une autre salle et commençait à lui ouvrir l’abdomen.
Je passais ensuite dans le bloc suivant pour prendre le relais, tandis que l’équipe de préparation s’occupait du patient d’après.
Cela pouvait nous faire gagner une dizaine de minutes supplémentaires.
Pour les patients qui ne pouvaient pas perdre une seule minute, ni même une seconde, ces petits détails amélioraient considérablement les chances de survie.
« Étudiante Ayla, enfilez une tenue chirurgicale et rejoignez-moi directement dans le bloc suivant. »
Je pressai les guérisseurs encore sous le choc et passai dans le bloc suivant.
Là, je sentis une fraîcheur contre le bout de mes doigts et frissonnai légèrement.
« Oui. C’est ça. »
Cette sensation fraîche et lourde.
Chacun devrait gagner sa vie en faisant ce qu’il sait faire.
Note de l’auteur
Petit résumé de la recette utilisée pour écrire la scène opératoire d’aujourd’hui.
Une cuillerée de réalisme.
Une cuillerée de narration.
Cinq cuillerées de mise en scène.
Du glutamate… généreusement versé.
Et une incapacité à maîtriser la longueur du chapitre.
Le réalisme s’est un peu embrouillé, mais que voulez-vous ?
Si j’ajoutais davantage de réalisme, ce serait un manuel et non un web novel.
À tous ceux qui travaillent dans ce domaine : si ce passage vous a fait tiquer, je vous présente d’avance mes sincères excuses.
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