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Traducteur/éditeur : Haruto
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◈ Le médecin de dark fantasy pris pour un saint ◈
Chapitre 8 : Dans la vie, il faut savoir graisser la patte (4)
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En regardant la gouvernante partir chercher mon bol, je me perdis dans mes pensées.
J’avais cru que c’était tout naturel.
Après tout, je n’étais qu’un fils adoptif. Un étranger sans lien de sang avec eux. M’inviter à un repas de famille aurait été présomptueux.
Mais alors…
« Pourquoi restes-tu là ? Assieds-toi. »
Le parrain désigna une place libre à table.
Mère sourit.
« Oui, Julian. Viens t’asseoir ici. »
« Grand frère, dépêche-toi ! »
Freya me fit signe d’approcher.
« … »
Je m’éloignai lentement du berceau et m’arrêtai devant la table.
Je me sentais toujours aussi mal à l’aise.
Même au XXIe siècle, j’avais rarement connu pareille situation.
Quand j’étais interne en chirurgie, manger seul était la routine. C’était pareil après être devenu chef de clinique.
Et encore plus quand il s’agissait d’un repas en famille.
*… Ça remontait à quand, la dernière fois ?*
Je m’en souvenais à peine.
« Je vous en prie, asseyez-vous, Jeune maître. »
La gouvernante était déjà revenue et avait posé un quatrième bol.
Je pris place lentement.
Je saisis ma cuillère et pris ma première bouchée.
C’était un plat que j’avais préparé moi-même, et pourtant son goût me parut étrangement différent.
« Alors, comment est-ce ? »
Le parrain me le demanda.
« … C’est délicieux. »
« Ce n’est pas toi qui l’as préparé ? »
Le parrain eut un petit rire.
« Julian. »
« Oui, parrain. »
« Déménage tes affaires de l’annexe. »
« … Pardon ? »
Il me mettait à la porte ?
Pourquoi, alors que l’ambiance était si bonne ?
C’était la Cène ou quoi ?
Mais ce n’était pas ce que le parrain voulait dire.
« Nous devrions manger ensemble comme ça tous les jours. On ne peut pas continuer à te faire venir de l’annexe chaque fois. Et puis… »
Le parrain échangea un regard avec Mère.
Ils s’accordèrent en silence, puis il reprit :
« Il faut qu’on mette fin à ces formalités un peu raides. Combien de temps encore vas-tu m’appeler parrain ? À partir de maintenant, appelle-moi père. À force de l’entendre, j’en ai presque des aigreurs d’estomac. »
Je le dévisageai, abasourdi.
« … »
En somme, il me proposait de m’adopter.
Bien sûr, le parrain était déjà mon tuteur.
Mais cette déclaration revenait à dire qu’il me traiterait comme son enfant biologique, au même titre que Freya, et que je pourrais perpétuer la lignée familiale.
Comme je continuais à le fixer sans mot dire, le parrain ajouta calmement, comme pour m’inciter à répondre :
« Si tu n’en as pas envie, dis-le. »
« Non… »
Je secouai la tête.
« Merci. Je le ferai. »
« Bien. »
« Alors, est-ce que je devrais vous appeler chef de maison, maintenant… ? »
« Tu es encore trop jeune pour m’appeler ainsi. »
Le parrain gloussa.
« Quand tu seras adulte, tu pourras peut-être m’appeler ainsi en public. Mais pour l’instant, appelle-moi père. »
« … Compris. »
« Bien. »
Le parrain reprit sa cuillère.
Freya et Mère l’imitèrent.
Je fis de même.
*…*
Le tintement des cuillères reprit.
Je pris une bouchée de risotto.
La crème riche et les algues tendres se répandirent dans ma bouche.
Le goût était celui auquel je m’attendais, et pourtant il m’était étrangement inconnu.
*Ce serait… encore un des codes des récits de malentendus ?*
La pensée me traversa soudain l’esprit.
Peut-être était-ce une histoire où le protagoniste se faisait accepter par sa famille.
Au lieu de mettre le pays sens dessus dessous parce qu’il voulait appeler son père « père », il faisait tranquillement ce qu’il avait à faire, et tous ceux qui l’entouraient se méprenaient sur ses intentions et l’acceptaient.
Vu sous cet angle, les choses devenaient plus simples. Je n’avais pas besoin de me creuser la tête.
Mais, pour une raison ou une autre, cette interprétation ne me convenait pas, aujourd’hui.
*… Est-ce que je peux vraiment voir les choses ainsi ?*
Une famille pouvait-elle se construire sur un malentendu ?
Cette question dérangeante commença à m’obséder.
* * *
Les expériences de ma vie précédente m’avaient toujours servi d’avertissement.
La bonté parfaitement désintéressée n’existait pas, et chaque bonne action pouvait être interprétée comme une marque d’intérêt personnel.
[Anonyme : Les chirurgiens traumatologues ne gagnent-ils pas bien leur vie, de nos jours ? S’ils sont payés autant, ils doivent évidemment travailler autant.]
Dans ce monde aride, j’avais appris le cynisme.
À ne rien attendre, à ne montrer aucune faiblesse et à repérer la facture qui suivrait chaque faveur.
Et le monde où j’avais été réincarné n’était pas si différent.
Les nobles se tenaient mutuellement en respect, tandis que les gens du peuple luttaient pour survivre.
Même derrière les remparts, les gens se dévoraient les uns les autres. La bonne volonté y était récompensée par la méchanceté.
Rien dans ce monde ne me donnait de raison d’abandonner le cynisme que j’avais appris dans ma vie précédente.
Alors j’avais appris à interpréter la bonté à travers le prisme des récits de malentendus.
Tant que je n’étais que le filleul du parrain, cela m’avait suffi.
*Mais une adoption…*
Cela signifiait une famille.
La famille ne devrait pas être ce genre de relation.
Elle ne devrait pas se construire sur un malentendu.
C’était du moins ce que je croyais.
Si même ma famille devenait un mensonge, je détruirais le seul endroit où je pouvais retirer mon masque et me reposer.
*Que devrais-je faire… ?*
Le risotto refroidissait.
Une fine pellicule commençait à se former à la surface de la crème.
*… Je devrais leur dire avant l’adoption.*
Ils se méprenaient sur la personne que j’étais.
Je n’étais pas aussi noble qu’ils le pensaient.
Tout ce que j’avais fait pour la Maison Nihirit ne l’avait pas été pour leur bien.
Ma bonne volonté venait du sens du devoir que j’éprouvais en tant que protagoniste, pas d’un amour particulier pour eux.
Plus que tout, j’avais su tirer profit de leur gentillesse à mon égard.
Je ne devrais donc pas faire partie de leur famille.
Ce serait pire que de les tromper. Je risquais de figer définitivement mon faux visage sur le mien.
« Parrain. »
« Je t’ai dit de m’appeler père. Enfin, commence par me dire ce que tu as sur le cœur. »
« Je ne suis pas la personne que vous croyez. »
« Et quelle personne crois-tu que je voie en toi ? »
« Je… »
Ma gorge se serra.
Si je leur révélais la vérité, ils me rejetteraient probablement.
Mais ce serait toujours mieux que de les voir tout détruire de la pire façon possible après l’adoption.
Je pris mon courage à deux mains et ouvris la bouche.
« Tout ce que j’ai fait au sein de la Maison Nihirit, je l’ai fait pour assurer ma place dans la famille. »
Je fermai les yeux très fort.
Un silence terrifiant tomba sur la table.
J’attendis la réponse du parrain.
Puis il eut un petit rire.
« Maintenant que j’y pense, depuis ton arrivée dans cette maison, tu n’as jamais cessé de surveiller mes réactions. »
Le parrain posa sa cuillère.
« Alors, quelle part de tout cela n’était qu’une façon de marcher sur des œufs ? »
« … »
« M’avoir donné un remède contre le paludisme et m’avoir veillé toute la nuit, ce n’était qu’une façon de marcher sur des œufs ? »
« … »
« Avoir inventé un plat comme celui-ci pour Linie, ce n’était qu’une façon de marcher sur des œufs ? »
« … »
« Avoir préparé un bol pour Freya, alors qu’elle n’a aucune influence dans cette famille… »
Le regard du parrain se posa sur le bol de Freya.
« … Et avoir retiré les carottes du seul bol de cette enfant, ce n’était qu’une façon de marcher sur des œufs ? »
« … »
Le parrain poussa un profond soupir.
« Je ne savais pas que tu portais une telle blessure en toi. Tout cela, c’est ma faute. Je ne m’en suis rendu compte que lorsque tu as apporté trois bols en laissant le tien de côté. »
« Non. En tant qu’étranger, je ne faisais que ce qui était naturel… »
« Ne te cache pas derrière cette expression, “marcher sur des œufs”. »
À ces mots, mes doigts blanchirent autour de ma cuillère.
Son regard parcourut mon risotto, qui n’avait aucune garniture.
« Julian. À mes yeux, tu es un enfant qui recule avant d’être blessé, qui renonce avant d’être rejeté, mais qui ne peut pourtant pas s’empêcher de se mettre au travail. »
Le parrain prit alors l’ormeau dans son propre bol et le déposa sur mon risotto.
« Alors j’essaie de réparer les choses, même si je m’y prends tard. »
« Réparer les choses… ? »
« Je sais que ça peut sembler être une excuse, mais je savais que les choses étaient tendues entre ta mère et toi. Malgré tout, je me suis dit qu’intervenir sans réfléchir ne ferait qu’empirer la situation. Je pensais que tu finirais par t’y faire. »
Le parrain désigna l’ormeau posé sur mon risotto.
« Pourtant, même après quatre ans, personne n’a jamais rien mis dans ton bol. »
« … »
« Si tu ne faisais que marcher sur des œufs, tu le ferais avec modération. Tu donnerais une impression convenable, garderais une distance raisonnable et tirerais parti des gens comme il faut. Un garçon aussi intelligent que toi ne peut pas ignorer ce que signifie la mesure. »
Le parrain croisa mon regard.
Ses yeux exprimaient de la compassion et de la culpabilité…
Et de l’affection.
C’était le genre de regard que mon père biologique aurait pu poser sur moi.
« Mais tu n’as jamais su faire les choses avec mesure. Les soins, la cuisine, jusqu’à une simple tranche de carotte. Tu étais soit excessivement attentionné, soit excessivement distant. Il n’y avait rien entre les deux. »
« … »
« Tu es peut-être trop jeune pour le comprendre, mais ce n’est pas ça, marcher sur des œufs. Marcher sur des œufs, c’est rester au juste milieu. »
Le parrain posa une main sur mon épaule.
« Tout ce que tu as fait, on ne le ferait que pour sa famille. »
Il me tapota l’épaule.
« Cette adoption ne vise pas à te donner une nouvelle place. Il s’agit simplement de mettre dans ton bol tout ce que tu as déposé dans le mien pendant dix ans. »
« … »
« Alors arrête avec tes “parrain” par-ci, “parrain” par-là, et appelle-moi père. »
« C’est que… »
« Si tu ne faisais que marcher sur des œufs, tu m’appellerais comme je te le demande. Tu ne peux même pas faire ça avec mesure ? »
Mère, qui avait écouté en silence, intervint alors.
« Mon cher. »
Elle le réprimanda du regard.
« Nous sommes à table. Pourquoi lui faire la leçon au point de lui donner des aigreurs d’estomac ? Et puis… Si Julian est comme ça, c’est à cause de nous. »
« Hum. »
Le parrain se racla la gorge et but une gorgée d’eau.
Mère me regarda.
Son regard erra sur mon bol de risotto aux viscères d’ormeau, puis elle finit par croiser lentement mes yeux.
Elle hésitait visiblement.
La fierté d’une noble et la culpabilité d’une mère.
Peut-être gardait-elle le silence parce qu’elle cherchait les mots justes entre ces deux sentiments.
Après avoir surmonté son conflit intérieur, Mère prit enfin la parole.
« Julian. »
« … Oui, mère. »
« Moi aussi… »
Sa voix s’éteignit.
Mère tripotait le pied de son verre à vin rempli d’eau.
« J’aurais dû t’accueillir quand tu es venu vers moi, mais mes vieux ressentiments ont pris le dessus et j’ai dressé un mur entre nous. J’ai manqué de maturité. »
« … »
« À partir de maintenant… je vais faire des efforts. Alors toi aussi… »
Mère s’interrompit, puis esquissa un léger sourire.
« Si tu as besoin de quelque chose, laisse-toi simplement choyer. Même si c’est tard, j’aimerais voir ça. »
C’était un aveu maladroit.
Elle essayait de contenir ses émotions comme une noble, mais sa voix tremblait légèrement.
Je pris la mesure des émotions qu’ils m’avaient dévoilées sans fard.
Puis j’exprimai à mon tour ce que je ressentais.
« … Merci, mère. Père. »
Mère inclina légèrement la tête.
J’avais l’impression que ma gorge se nouerait si j’en disais davantage. Je me contentai donc d’une brève réponse et baissai la tête.
Cling.
Le bruit des couverts résonna de nouveau dans le silence de la table.
Je croisai alors le regard de Freya, qui promenait les yeux autour d’elle dans cette ambiance soudain devenue grave.
« Euh, grand frère ? »
« Hum ? »
« Moi aussi, je suis désolée. »
Freya n’avait aucune raison de me présenter des excuses.
Aussi, quand elle s’excusa soudain, Mère, Père et moi nous tournâmes tous vers elle.
« … Pourquoi es-tu désolée ? »
À ma question, Freya s’agita et détourna les yeux.
« J-Je suis désolée. J’ai juste eu l’impression que je devais le dire aussi… »
Elle semblait avoir compris qu’il se passait quelque chose de sérieux. Elle nous observait prudemment, sa petite main serrée autour de sa cuillère.
Puisque Mère et Père s’étaient excusés, elle avait dû penser qu’elle devait en faire autant.
On ne faisait pourtant pas la ronde pour chanter une chanson d’excuses.
La tension se rompit devant l’instinct de survie de cette fillette de dix ans, qui se pliait à l’ambiance sans même savoir pourquoi.
« … Merci. »
Mère éclata d’un rire doux et caressa la tête de Freya.
« Oui, notre fille est la plus adorable. »
« Hé hé. »
Freya bomba le torse. Elle ignorait pourquoi on la félicitait, mais elle en était clairement ravie.
Père se gratta l’arête du nez et reprit sa cuillère.
« Hum. Finissons-en avec cette conversation. Le repas va refroidir. Mangeons. »
Le tintement des couverts remplit de nouveau la salle à manger.
Je pris une généreuse cuillerée de risotto refroidi.
La saveur de la crème emplit ma bouche, accompagnée de la tendreté de l’ormeau.
Je compris enfin pourquoi la première bouchée m’avait paru étrange.
Elle avait une chaleur bien différente de celle des kimbaps et des sandwichs que j’avalais seul, dans le froid de la salle de garde, lors de ma vie précédente.
Je mâchai lentement cette chaleur, l’avalai et la savourai longuement.
* * *
Pendant le repas, Père fronça les sourcils après m’avoir donné tous ses ormeaux.
Il m’avait cédé tous les ormeaux poêlés au beurre, sans rien garder pour masquer l’amertume des viscères.
Après avoir porté plusieurs fois le risotto à sa bouche, Père me demanda :
« Julian. Pourquoi mon assiette est-elle la seule à être aussi verte ? »
« Parrain… non, père. J’ai ajouté quelques ingrédients pour veiller sur votre santé. »
« … Je pense que tu pourrais peut-être marcher un peu plus sur des œufs pour ce genre de choses. »
« Comment pourrais-je faire ça à mon père bien-aimé ? »
En Orient, les viscères d’ormeau étaient considérés comme un mets précieux. Dans tous les cas, c’était donc une preuve d’amour.
Et absolument pas une façon de refiler au chef de famille les ingrédients qui restaient.
« … Je vois. »
Père hocha la tête, l’air partagé.
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