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Traducteur/éditeur : Haruto
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◈ Le médecin de dark fantasy pris pour un saint ◈
Chapitre 79 : Bon guérisseur (7)
──────
* * *
Secteur B.
Un quartier peuplé d’aventuriers au sang chaud qui ne parvenaient toujours pas à renoncer à leurs rêves de liberté et d’exploration au-delà du mur.
Les établissements qui faisaient vivre le Secteur B, même si tout le monde aurait préféré les voir ailleurs, étaient la Guilde des aventuriers et la forge.
Dans leur ombre rôdaient des mercenaires et des assassins prêts à tout pour de l’argent.
C’était pour cela qu’on appelait cet endroit la rue des Épéistes.
À l’exception des nobles et des chevaliers, toutes les professions de la ville qui vivaient de l’épée se rassemblaient ici.
« Comme vous le savez, monsieur, je suis proche du responsable de la rue des Épéistes. »
La voiture se dirigeait vers le Secteur B.
À l’intérieur se trouvaient Wangcho, Ayla, ses quatre amis et moi.
Wangcho commença par nous donner quelques explications.
« Quand un pigeon voyageur est arrivé à l’improviste ce matin, j’ai cru que quelqu’un passait une commande urgente. »
Le Secteur B entretenait des relations fréquentes avec le Secteur D.
Quand les aventuriers de la rue des Épéistes chassaient des bêtes magiques, la rue des Tanneurs se chargeait de séparer la viande, les matériaux et les pierres magiques.
Et quand des aventuriers ou des mercenaires fauchés se blessaient, ils pouvaient se faire soigner à bas prix dans les cliniques du Secteur D.
Sans parler des aventuriers qui, incapables de contenir leur ardeur après une seule nuit, se rendaient au Quartier rouge.
À bien des égards, le Secteur B avait une dette envers le Secteur D.
Dans ces conditions, il était tout naturel que le chef du Secteur B et Wangcho deviennent proches.
« Mais ce n’était pas ça. Dès que j’ai appris que la force d’extermination de la veille rentrait en ruines, je me suis réveillé d’un coup. »
Wangcho ponctua sa phrase d’un souffle rauque.
Ayla et les étudiants, qui l’écoutaient en silence, rentrèrent les épaules.
« On raconte que la bête magique mutante à l’origine de l’incident n’était pas particulièrement puissante. Tout au plus, c’était une petite bête magique. »
Un groupe comptant un surhumain de premier rang pouvait facilement venir à bout d’une petite bête magique.
« Le problème, c’est qu’en mourant, elle a émis un bruit assourdissant, comme une sorte d’alarme. Ça a réveillé d’un coup plusieurs meutes de grandes bêtes magiques qui hibernaient, et la force d’extermination bat en retraite après avoir subi de lourdes pertes. »
« De grandes bêtes magiques, rien que ça… »
Si de grandes bêtes magiques s’étaient réveillées, tout changeait.
Elles étaient généralement de rang trois ou quatre.
Il fallait un noble pour en abattre une seule.
Si une meute comptait de grandes bêtes magiques, il fallait aussi mobiliser un ordre de chevalerie.
Bien sûr, des nobles et des chevaliers faisaient partie de cette force d’extermination.
Si une seule meute de grandes bêtes magiques s’était réveillée, ils auraient peut-être pu s’en sortir.
Le problème, c’était qu’il n’y en avait pas qu’une.
« Ils ont commencé à battre en retraite à l’aube, et les blessés affluent en ce moment même par la porte de la ville. »
À l’aube, l’expédition venait à peine de commencer.
Ils avaient dû sortir pour attaquer les bêtes magiques qui ne s’étaient pas encore complètement réveillées de leur hibernation. C’était le moment où elles se méfiaient le moins.
La situation devait être bien pire que tout ce que je pouvais imaginer.
« Nous sommes dans le Secteur B. »
Après avoir quitté les ruelles du Secteur D, le paysage commença à changer.
L’odeur de graisse et de cuir céda la place à celle du charbon de bois et de la limaille de fer.
D’ordinaire, la rue aurait résonné dès le petit matin du martèlement des enclumes et de l’aiguisage des épées, mais elle était silencieuse.
Par la vitre de la voiture, je vis tous les passants se diriger vers la porte de la ville.
« Là, monsieur. »
Wangcho désigna la porte grande ouverte.
Au-delà, dans la lumière de l’aube, s’étendait le paysage enneigé à l’extérieur du mur.
Et des gens affluaient par la porte.
« Comment est-ce possible… »
Ayla se couvrit la bouche des deux mains.
Un mercenaire porté sur le dos d’un compagnon.
Un chevalier qui avançait en boitant, sa bouclier en guise de canne.
Un noble soutenu par deux serviteurs qui le traînaient presque.
Un cortège de personnes dans un état lamentable s’étirait depuis la porte.
Et encore, ils comptaient parmi les mieux lotis.
Une large route reliait la porte de la ville à la place centrale.
En temps normal, des charrettes chargées de cadavres de bêtes magiques auraient dû y circuler sans arrêt.
Mais celles qui encombraient maintenant la route transportaient des blessés et des corps, au lieu de prises.
« Urgh… »
« À l’aide… Je vous en prie… »
« Ma jambe… Ma jambe… »
Des gémissements retentissaient de toutes parts.
Des traînées de sang maculaient la neige blanche dans toutes les directions, et au bout de chacune gisait une personne effondrée.
Ayla et ses amis restèrent sans voix devant le spectacle.
Un étudiant croisa le regard d’un cadavre porté sur une civière et se couvrit la bouche.
« Beuh… »
Je regrettais de leur imposer ça dès leur premier jour.
Mais je leur avais demandé de confirmer leur décision avant de partir.
L’endroit où nous nous rendions était un effroyable champ de désastre, baigné de sang et de cris.
Ils ne devaient pas s’imaginer une vie joyeuse et sage dans une clinique pleine de rires.
Là-bas, je n’aurais pas d’autre choix que de les traiter non comme des étudiants, mais comme des secouristes.
Pourtant, ils avaient dit qu’ils viendraient.
Je n’avais donc pas d’autre choix que de les traiter comme tels.
« Nous sommes arrivés à la Guilde des aventuriers. »
Aux mots de Wangcho, je me préparai à descendre de voiture.
Les autres jeunes se préparèrent eux aussi.
Dès que la voiture s’arrêta, Wangcho en bondit.
Je me dépêchai de le suivre jusqu’au bâtiment de la guilde.
« Par ici, monsieur. »
Le siège de la Guilde des aventuriers du Secteur B était un bâtiment de pierre, au nord de la place, le plus proche de la porte de la ville.
Quand nous poussâmes la porte, nous découvrîmes un intérieur de guilde tout droit sorti d’un monde fantastique.
Une vaste salle faisant à la fois office de taverne et de salle d’attente s’étendait devant nous, avec des comptoirs d’accueil et un bar plus loin.
Mais la taverne avait été transformée en centre de commandement.
« Combien de personnes de rang B ou supérieur sont encore à l’extérieur du mur ?! »
« Trois ! Non, quatre ! Impossible de joindre le groupe de Rina ! »
« Vérifiez les lits de l’infirmerie ! S’il n’y en a pas assez, videz la forge et installez les blessés là-bas ! »
« Les lettres ont-elles été envoyées aux maisons nobles ?! On vérifie où se trouve chacun ?! »
« Prévenez aussi les quartiers supérieurs ! Vite ! »
Un homme d’âge mûr hurlait à pleins poumons, le tableau des requêtes lui servant de tableau de commandement.
Là où auraient dû s’entasser les demandes et les avis d’extermination, quelqu’un avait dessiné une carte sommaire à la craie.
52/8
64/9
Le nombre approximatif de blessés et l’estimation du nombre de morts étaient mis à jour en temps réel.
Les cris se superposaient les uns aux autres.
Wangcho traversa le cœur du chaos sans hésiter.
« Poussez-vous ! »
Il écarta les aventuriers qui lui barraient la route et se dirigea vers le tableau.
Les étudiants et moi suivîmes le chemin qu’il s’était frayé.
Nous atteignîmes bientôt le tableau.
Un homme se tenait sur une table placée devant.
« Alexei ! Je suis là ! »
À l’appel de Wangcho, l’homme perché sur la table baissa les yeux.
Alexei avait la fin de la quarantaine et une cicatrice lui barrait le visage, du front au menton.
L’emblème d’un loup argenté brillait faiblement sur son manteau de cuir noir.
« Tao Chen. Tu es arrivé vite. »
« Monsieur, voici Alexei. Il dirige la Guilde des aventuriers du Secteur B. »
« Salutations, Directeur Schun. J’ai beaucoup entendu parler de vous. »
Le maître de guilde sauta de la table, s’inclina légèrement devant moi et me tendit la main.
Quand je lui serrai la main, je sentis le froid du métal.
Sa main droite semblait être une prothèse.
« La situation est urgente ; veuillez m’excuser de ne pas respecter les formalités d’usage. »
« Bien sûr. Que puis-je faire ici ? »
« De nombreux groupes et équipes sont toujours bloqués au-delà du mur. Il nous est difficile de nous concentrer ne serait-ce que sur les opérations de sauvetage. »
Alexei soupira et désigna le tableau.
Une carte des environs, au-delà du mur, avait été dessinée sur un côté.
Plusieurs noms d’équipes étaient entourés de rouge et marqués d’un point d’exclamation.
« Je m’occuperai des sauvetages au-delà du mur. Veuillez prendre en charge les blessés qui ont réussi à rentrer. Avant cela, combien de guérisseurs avez-vous amenés ? »
« Les guérisseurs de la Compagnie marchande Merkuer sont en route. »
J’avais envoyé des messages en chemin.
Quand j’avais expliqué la situation à la présidente de la compagnie marchande, elle avait ricané avant de répondre :
« Excellent ! Voilà l’occasion idéale d’améliorer l’image de notre compagnie marchande ! »
Pour une nouvelle riche, le choix des mots était sacrément machiavélique.
Je savais tout de même que ce n’était pas ce qu’elle pensait vraiment.
La présidente de la compagnie marchande était une nouvelle riche qui admirait l’esprit de noblesse oblige.
Malgré les apparences, c’était l’une des rares personnes véritablement bonnes en qui je pouvais avoir confiance.
Quoi qu’il en soit, les guérisseurs étaient en route.
« Merci, Directeur. »
« Les remerciements attendront. »
« Compris. Je vais aussi prévenir les chefs des autres équipes. »
Le maître de guilde Alexei héla une réceptionniste qui courait dans tous les sens.
« Marius. Prévenez les employés de la guilde et les chefs de groupe. À partir de maintenant, une fois le mur franchi, ils devront suivre à la lettre les consignes de cette personne pour s’occuper des blessés. »
« Oui ! »
L’employé jeta un bref coup d’œil à mon masque, puis esquissa rapidement mon portrait sur une feuille.
Un costume noir et un masque de corbeau.
Le dessin, qui reproduisait mes traits avec une précision remarquable, à la main, l’employé disparut derrière le comptoir.
Alexei désigna le tableau de sa prothèse droite.
« La guilde possède une infirmerie. Nous avons aussi la salle de réunion et deux réserves dans la forge voisine. Une trentaine de porteurs ont déjà été affectés ici. Dites-moi si vous en avez besoin d’autres. »
« Compris. Je trouverai du renfort moi-même. »
Je me tournai ensuite vers Wangcho.
« Wangcho. »
« Oui, monsieur. »
« Il nous faut plus de monde. »
« Je vais ramener des gaillards de l’abattoir. »
« Tu peux utiliser librement ma voiture et les carrosses de la compagnie marchande. »
« Compris. »
J’avais confiance en Wangcho. Il ne détournerait pas les véhicules dans une situation pareille.
Wangcho acquiesça d’un signe de tête et repartit par où nous étions venus.
Dès que je fus certain qu’il avait disparu, je vidai mon sac sur la table.
Des drapeaux de quatre couleurs différentes s’en échappèrent.
« Que tous les directeurs de clinique du Secteur D se rassemblent ici. »
« Nous sommes là. »
Les cinq directeurs de clinique, arrivés tôt avec moi, se réunirent devant la table du maître de guilde.
Derrière eux, des membres de la guilde s’arrêtèrent un à un pour voir ce qui se passait.
Je donnai aussitôt leurs instructions aux directeurs.
« Dites aux guérisseurs qui sont allés travailler dans leurs cliniques au lieu de venir ici d’y rester. Nous aurons besoin de renfort. »
Sur place, nos possibilités étaient limitées.
Le personnel qui n’était pas encore arrivé attendrait dans les cliniques.
« À partir de maintenant, les directeurs et moi nous concentrerons sur le tri des patients plutôt que sur les soins. »
J’étalai le paquet de drapeaux sur la table.
Rouge, jaune, vert et noir.
Ils servaient au triage.
Lors d’une catastrophe de grande ampleur, quand les ressources comme le temps et le personnel étaient limitées, il était impossible d’offrir les meilleurs soins à chaque personne.
Si plusieurs membres du personnel médical se précipitaient sur un seul patient, les dix autres laissés derrière étaient négligés.
C’est pourquoi, dans ce genre de catastrophe, la médecine ne cherchait pas à offrir les meilleurs soins, mais à sauver le plus grand nombre.
Le triage consistait à classer les patients selon la gravité de leur état et à établir l’ordre des soins.
« Ce que je vais vous expliquer, c’est le triage. Vous avez tous travaillé aux urgences, alors je vais faire simple. »
D’abord, le vert.
« Ceux qui peuvent marcher seuls. Ceux qui réagissent et sont parfaitement conscients reçoivent ce drapeau. On les soignera en dernier. »
Jaune.
« Ceux qui ne peuvent pas marcher, mais restent conscients. Ils ont besoin de soins, mais peuvent attendre environ une heure. Nous les soignerons quand nous disposerons de pouvoir divin. »
Rouge.
« Ceux qui doivent être soignés immédiatement. Ceux qui perdent connaissance, peinent à respirer ou saignent abondamment. Ils seront prioritaires. »
Et le noir.
« … Vous savez tous ce que ça signifie, n’est-ce pas ? »
Trop de gens nous écoutaient ; je m’en tins donc là.
Mais tous ceux qui avaient travaillé dans ma clinique savaient ce que cette couleur signifiait.
Noir.
Aucun espoir.
« Nous ne pratiquerons pas de soins longs comme la réanimation cardiopulmonaire, la neurochirurgie ou la chirurgie réparatrice. »
« Oui ! »
Je poursuivis :
« Il y a des règles de tri. Trente secondes à une minute par personne. Pas plus. Les critères sont la respiration, le pouls, la circulation et l’état de conscience. »
Dans cette situation, le tri était la chose la plus importante.
Un triage bien mené pouvait à lui seul changer le premier chiffre du taux de survie.
Mais si le tri retardait les soins, il perdait tout son sens.
« N’hésitez pas. Si vous n’arrivez pas à décider, classez-les dans la catégorie jaune, pour l’instant. »
Les guérisseurs acquiescèrent à l’unisson.
« Bien. Nous allons répartir les zones selon les couleurs… »
C’est alors que cela se produisit.
Une trompette retentit bruyamment à l’extérieur de la guilde.
Bwooooo !
Le son venait de la porte de la ville.
Les employés de la guilde tendirent l’oreille à la trompette, qui sonna en quatre salves distinctes.
L’un d’eux s’adressa à moi :
« On dirait que la Force de frappe Basilic est rentrée. »
« Combien de personnes ? »
« Environ quatre-vingts. »
« On va avoir du travail. »
Je remis les drapeaux aux directeurs de clinique et achevai mes explications.
« Répartissez les zones selon les couleurs et triez les patients. On commence tout de suite. »
Après leur avoir donné ces brèves consignes, je pris un paquet de drapeaux.
Puis je fis signe aux étudiants, qui nous regardaient d’un air absent.
« Étudiants, suivez-moi. »
* * *
Je guidai les étudiants et nous commençâmes à distribuer les drapeaux aux patients.
J’examinai un aventurier en armure de cuir, la cheville tordue.
« Comment vous appelez-vous ? »
« … Mar… tin… »
« Drapeau vert. »
Il ne pouvait pas marcher, mais il était conscient et ne présentait aucun signe d’un état mettant sa vie en danger.
On ne mourait pas d’une cheville tordue.
Donc, vert.
Je lui dis de prendre le drapeau et de rejoindre la zone verte, avec l’aide des autres patients capables de marcher.
Le patient suivant était un chevalier avec une épine aussi épaisse qu’un avant-bras fichée dans l’abdomen.
« Patient. Comment vous appelez-vous ? »
« Maman… »
Maman, j’ai faim, j’ai froid.
Les phrases classiques de ceux qui attendent le passeur sur le fleuve Jourdain.
Dès que je l’entendis, je lui soulevai les paupières, puis appuyai brièvement un doigt avant de le relâcher.
Son état était mauvais.
Sa respiration était rapide et superficielle. Même en comptant à la va-vite, elle dépassait largement les trente respirations par minute.
Mais si on retirait l’épine et qu’on lançait un sort de Guérison, son état devrait s’améliorer rapidement.
« Rouge. »
Tap.
Ayla noua un drapeau autour du bras du chevalier.
Peu après, les porteurs recrutés par Wangcho installèrent le chevalier sur une civière.
Ils commencèrent à l’emmener vers la zone où étaient rassemblés les patients au drapeau rouge.
« Je prierai pour vous, chevalier. »
Avant qu’on l’emporte, Ayla lança un sort de Rafraîchissement.
En temps normal, il aurait fallu économiser le pouvoir divin dans une situation pareille.
Mais je fis une exception pour Ayla.
Ces derniers mois, je ne l’avais jamais vue manquer de pouvoir divin à force d’utiliser Rafraîchissement.
Certains jours, elle l’avait même lancé près d’une centaine de fois sans problème.
Je l’autorisai donc à lancer Rafraîchissement sur les patients au drapeau rouge.
Cela pourrait augmenter leurs chances de survie, ne serait-ce qu’un peu.
« Celui-là est vert. »
« Celle-ci est jaune. »
« Cette personne est… »
Noire.
Chaque fois qu’un drapeau noir était planté auprès d’un patient, le visage des étudiants s’assombrissait.
Les lèvres d’Ayla bougeaient, mais aucun son n’en sortait.
Eux aussi comprenaient.
Ils savaient quelles terribles tragédies pouvaient survenir si l’on parlait inconsidérément de miracles dans la réalité.
C’est pourquoi ils plantaient les drapeaux noirs en silence.
C’était une réalité que j’aurais préféré ne jamais montrer à ces jeunes qui commençaient à rêver.
« Ensuite… »
C’est alors que cela se produisit.
« Pourquoi ?! Dépêchez-vous de me soigner ! »
Un cri retentit sur la place.
Je cessai de distribuer les drapeaux.
Ayla et ses amis s’arrêtèrent eux aussi.
Dans un coin de la place.
Dans la zone verte, relativement calme, un homme avait agrippé un guérisseur par le col.
La robe du guérisseur était froissée dans le poing d’un homme qui le dépassait d’une bonne tête, et il l’avait soulevé du sol.
L’homme qui le tenait par le col portait un manteau bleu flamboyant, noble de la tête aux pieds.
Un faucon était brodé sur sa poitrine.
Bien sûr, cet emblème ne me permettait pas de savoir à quelle famille il appartenait.
« Vous savez qui je suis, et vous osez quand même vous conduire ainsi ?! »
L’homme secoua violemment la robe du guérisseur.
« Le deuxième fils de la maison Karimzad est rentré dans les murs de la ville ! Comment un guérisseur peut-il rester planté là, les mains croisées, devant moi ?! »
« Jeune maître… Il y a en ce moment bien des gens dont l’état est plus urgent… »
« Quoi ? Des gens plus urgents ? »
La voix de l’homme monta d’un ton.
« Vous voyez ma cuisse et mon front, et vous osez dire ça ? Quelle blessure pourrait bien être plus urgente que les miennes ?! »
J’évaluai rapidement ses blessures de loin.
La plaie sur son front était effectivement profonde.
Si on la laissait telle quelle, elle laisserait forcément une cicatrice.
La blessure à sa cuisse n’était pas anodine non plus.
Mais le saignement des deux plaies s’était arrêté depuis longtemps, et le deuxième fils était parfaitement conscient.
À moins qu’une artère ne soit touchée, le classement vert était le bon.
Il était probablement surhumain, de toute façon, donc plus difficile à tuer.
Mais pour un deuxième fils élevé dans le confort, ces blessures devaient lui sembler capables de le tuer d’un instant à l’autre.
« Vous avez du pouvoir divin en réserve, et vous osez refuser de me soigner ! »
Le deuxième fils haussa encore la voix.
« Réfléchissez un peu. Qu’est-ce qui a le plus de valeur pour l’Empire : un roturier qui traîne sur cette place, ou moi ?! »
Le raisonnement du deuxième fils était très simple.
Plutôt que de lancer Guérison sur un roturier, il fallait la lancer sur lui.
La société n’y gagnerait-elle pas davantage ?
Stratégiquement, il n’avait peut-être pas tort.
Un surhumain de premier rang valait plus de dix soldats de rang zéro.
Mais d’un point de vue médical, je ne pouvais pas accepter ce raisonnement.
Et le guérisseur que l’homme tenait par le col semblait penser la même chose.
« Jeune maître. Malgré tout… »
Le guérisseur ne put poursuivre.
Il serrait une croix de laiton tout en se faisant tenir par le col.
Mais il ne s’en servit pas pour lancer Guérison.
Durant son passage dans notre clinique, il avait appris quelque chose.
Le nombre de miracles qu’un seul sort de Guérison mineure pouvait accomplir.
C’était pour cela qu’il ne pouvait pas lancer Guérison mineure à la légère.
En économisant ce seul pouvoir divin, plusieurs patients au drapeau rouge pourraient passer dans la catégorie jaune.
Le guérisseur argumenta donc d’une voix tremblante :
« Je comprends ce que vous dites, jeune maître, mais… si je lance Guérison sur vous maintenant, cinq patients au drapeau rouge qui vont bientôt arriver… »
« Silence ! Comment osez-vous… ! »
« Monsieur Karimzad. »
Je ne pouvais plus rester sans intervenir.
Le deuxième fils tourna brusquement la tête vers moi.
La surprise remplaça aussitôt la colère qui lui crispait le visage.
Il semblait connaître mon visage, lui aussi.
Ou, plus exactement, mon masque.
« Ah, le masque de corbeau. Vous êtes le Directeur Schun ? »
Le deuxième fils baissa la voix.
Elle n’avait plus rien à voir avec son rugissement précédent : elle était douce et feutrée.
« Quelle rencontre dans un endroit pareil. Ce ne peut être que la grâce de Sa Majesté l’empereur. »
Le deuxième fils relâcha le col du guérisseur.
Puis il se frappa légèrement la poitrine du poing.
« Je suis Arno Karimzad, deuxième fils de la maison Karimzad. Sous l’immense bienveillance de Sa Majesté… »
Je laissai ses salutations entrer par une oreille et ressortir par l’autre, tout en faisant signe au guérisseur.
J’allais m’en occuper ; il pouvait retourner auprès des autres patients.
Le guérisseur s’inclina légèrement et se retira discrètement.
Quand Arno eut fini de se présenter, il s’adressa à moi.
« Directeur Schun, ne souhaitez-vous pas savoir comment j’ai reçu ces blessures ? Aujourd’hui, pendant l’expédition, j’ai affronté seul une bête magique de taille moyenne. Un loup à crinière noire, si vous en avez entendu parler. Il était de rang deux. Quand il s’est jeté sur mon flanc, j’ai… »
Arno inclina fièrement son front blessé vers moi.
Il allait sûrement me raconter comment il avait sacrifié sa cuisse pour trancher la tête du loup.
Les morsures sur sa cuisse en témoignaient assez.
Mais son récit de guerre ne m’intéressait pas.
Je l’interrompis donc.
« Monsieur. Vous savez quelque chose ? »
« … ? »
Dans ma vie précédente, j’avais rencontré beaucoup de gens comme lui.
En chirurgie traumatologique, j’en avais côtoyé quantité aux côtés des médecins des urgences.
Et je savais comment les faire taire efficacement.
« C’est une urgence. Vous comprenez sûrement ce que signifie être dans un état qui nécessite toute l’attention d’un guérisseur à un moment pareil. »
Je levai légèrement un drapeau rouge et désignai le côté est de la place.
Le regard d’Arno suivit instinctivement mon geste.
Les blessés auprès desquels on avait planté un drapeau rouge y étaient déjà rassemblés.
Un aventurier auquel on avait arraché tout le bras gauche, sous l’épaule.
Un chevalier allongé dont la cuirasse avait entièrement fondu dans le dos.
Un mercenaire auquel il manquait la moitié du visage, la mâchoire pendante de façon grotesque.
Le visage du deuxième fils se durcit légèrement lorsqu’il contempla le groupe.
« Si nécessaire, je peux vous aider à obtenir l’attention des guérisseurs là-bas. »
« … Vous me menacez ? »
« Qui sait ? »
Pour l’anecdote, cette méthode m’attirait assez souvent des plaintes.
On m’accusait de menacer les patients, ou quelque chose du genre.
À cause de ça, je me retrouvais souvent convoqué devant le conseil disciplinaire.
Bien sûr, notre hôpital avait un directeur, un chef de service de chirurgie thoracique et des responsables de centre encore plus détraqués que moi, alors je finissais toujours blanchi.
« Quand on est médecin, on peut bien balancer un ou deux parents minables de temps en temps. Beau boulot, Yoonho. »
« Chef de service… Vous êtes la seule personne de l’hôpital à faire ça. Et je n’ai pas envie de passer devant le conseil disciplinaire. »
« Après quelques sanctions, on a l’impression de recevoir des médailles. On s’y habitue. Tant qu’on n’a pas de casier judiciaire, tout va bien. »
La cheffe du service de pédiatrie, dont j’étais particulièrement proche, m’avait défendu avec beaucoup de passion.
À force, j’avais commencé à devenir un peu plus détraqué, comme elle.
Plus tard, j’aurais pu bâtir une tour avec les plaintes déposées contre moi.
… Bon sang.
Je n’avais appris que des choses bizarres avec elle.
Bref.
« Monsieur Karimzad. Dois-je vous accompagner là-bas ? Si le rouge ne vous plaît pas, je peux vous conduire dans la zone noire. »
« … »
Arno pâlit un peu.
Puis il secoua la tête.
« À bien y réfléchir, attendre ici est le devoir d’un noble. »
« Je peux au moins vous prodiguer les premiers soins. »
Malgré tout, il me semblait mal de négliger complètement un jeune noble ; je décidai donc de soigner sommairement sa cuisse.
Pas de mes propres mains, bien sûr, mais de celles, maladroites, des apprentis.
« Étudiante Ayla. Entraîne-toi à suturer cette plaie ouverte avec tes amis. »
« Hein ? Pourquoi pas vous… Guh ! »
De temps en temps, mais vraiment rarement,
je me disais ceci dans des moments pareils :
La dark fantasy était une époque merveilleuse, où la romance vivait encore et où je n’avais pas à m’inquiéter des conséquences après coup.
* * *
Les étudiants plaquèrent Arno au sol et en firent un excellent support pédagogique.
Je leur dis de revenir me voir quand ils en auraient appris assez, puis repris le tri des patients.
Je quittais justement la zone verte.
Sur un côté de la zone verte,
un homme était assis bien droit sur un rocher.
Une peau bronze foncé. Un nez droit et des sourcils épais.
Une mâchoire bien dessinée, des cheveux noirs courts soigneusement coiffés, et quelques fils argentés qui luisaient déjà aux tempes.
Il devait avoir la quarantaine.
Un blason brodé de fil d’or reposait sur de la soie cramoisie.
Qui est-ce ?
Freya pouvait reconnaître une maison rien qu’en voyant son blason.
Tss.
Charlotte et moi n’avions aucune idée de qui étaient les gens, même quand nous voyions ce genre de choses.
Heureusement, je découvris vite l’identité de l’homme.
« Comte Mukadar. Je pense qu’il vaudrait mieux appeler un guérisseur. »
Un homme qui semblait être son intendant lui parlait à voix basse.
« Je parle de votre blessure au flanc. La zone contusionnée… »
« Ça va. »
Le comte fit un geste de la main.
« Comme je vous l’ai dit, je peux supporter ça. Ce n’est qu’un bleu. Inutile de gaspiller le pouvoir divin dans un endroit pareil. »
« Vous n’aviez pas déjà dissimulé une blessure de ce genre, pour finir avec une cicatrice ? »
« Les blessures que personne ne peut voir sont les médailles d’un noble. Plus j’en ai, mieux c’est. »
« Comte, ce n’est vraiment pas le moment de plaisanter ! »
« Ha ha. Hum. »
Le comte rit doucement, puis toussa.
« Je vais vraiment bien. Allez plutôt voir les chevaliers. »
« Vous devez vous faire soigner. Vous avez reçu de plein fouet le coup de massue d’un troll, non ? Vous pourriez avoir des blessures internes invisibles ; vous devriez au moins recevoir un sort de Guérison. »
« Bon sang, vous êtes tenace. Pourquoi faire toute une histoire pour un coup de massue de troll… »
Le comte cessa de parler à son intendant et tourna la tête derrière lui.
Puis il s’adressa à moi.
« … Qu’êtes-vous en train de faire ? »
« Je vous examine. »
« Vous vous approchez d’un comte sans un mot et posez la main sur son dos. C’est la fameuse méthode d’examen du Directeur Schun ? »
Je hochai la tête.
« Oui. Grâce à ça, je connais maintenant votre état. »
« Ha ha. Vous êtes aussi excentrique que ce que j’avais entendu. »
« Merci. Mais d’abord, il faut que je vous dise quelque chose. »
Je lui fis comprendre que je voulais lui parler à voix basse.
Le comte me dévisagea avec prudence un instant, puis hocha la tête et me permit de lui murmurer à l’oreille.
Je me penchai vers lui et lui chuchotai :
« Je comprends que la force soit la preuve d’un titre nobiliaire, mais cela ne sert à rien de mourir pour préserver votre fierté. »
« … ? »
« Vous avez mal dans le bas du côté gauche de la poitrine chaque fois que vous respirez ou que vous parlez, n’est-ce pas ? Et vous peinez aussi à retenir votre toux. »
Le comte me regarda avec des yeux stupéfaits.
Je désignai une tente de la tête — non, du bec.
Puis j’élevai la voix pour que les autres m’entendent.
« Si vous avez un instant, comte, j’aimerais vous demander quelque chose en personne. Pourrions-nous discuter un moment là-bas ? »
Cela signifiait que je le soignerais à l’abri des regards.
Le comte réfléchit un instant, puis acquiesça.
Note de l’auteur
Le triage d’urgence.
Il s’agit d’un système de classement des victimes en situation de catastrophe, mis au point pour la première fois par Dominique Jean Larrey, chirurgien militaire de Napoléon.
Auparavant, on ne transportait les soldats blessés qu’une fois les combats terminés, pendant le nettoyage du champ de bataille.
En gros : « Si vous survivez jusque-là, on vous sauvera. »
Même alors, l’ordre des soins dépendait de l’arme ou du grade.
Mais l’introduction du triage de Larrey changea bien des choses.
L’ordre des soins fut établi selon l’urgence médicale, sans tenir compte du statut ni de la nationalité, et même les soldats ennemis étaient soignés sans distinction.
C’est également à cette époque que furent créés les véhicules de transport d’urgence, les ambulances.
On raconte que Wellington, alors commandant ennemi à la bataille de Waterloo, ordonna à ses hommes de ne pas tirer sur ce chirurgien, en raison de son humanité.
Cet esprit devint par la suite l’un des fondements de la création de la Croix-Rouge.
Mais son importance la plus grande résidait dans son immense valeur stratégique : préserver les effectifs combattants et remonter le moral des troupes.
Tandis que les soldats du camp adverse craignaient qu’une blessure ne les condamne à être abandonnés sur le champ de bataille, les soldats français pouvaient charger en sachant qu’après avoir été touchés, ils avaient une chance de survivre grâce à des soins adaptés. Dans certains cas, ils pouvaient même retourner au combat.
Le triage eut donc des effets considérables tant sur le moral que sur la stratégie.
Le triage d’urgence est le commencement, l’aboutissement et le fondement de la médecine d’urgence. Cette note de l’auteur s’est donc révélée assez longue.
« Si l’armée française devait ériger un monument en l’honneur d’une personne véritablement dévouée et désintéressée, Larrey en serait le digne sujet. »
On raconte que Napoléon inscrivit ces mots dans son testament, témoignant ainsi de l’importance des accomplissements de Dominique Jean Larrey.
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