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Traducteur/éditeur : Haruto
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◈ Le médecin de dark fantasy pris pour un saint ◈
Chapitre 75 : Un bon guérisseur (3)
──────
* * *
Le lendemain.
Pour la première fois depuis un moment, j’enfilai mon masque de corbeau et me rendis seul au dortoir de la compagnie marchande.
Dans la partie haute de la Place Civitas.
C’était une résidence haut de gamme que la Compagnie marchande Merkuer mettait à la disposition de ses chercheurs principaux et de leurs familles.
Pour l’heure, elle servait de logement temporaire aux boursières.
J’entrai dans le bâtiment de pierre de quatre étages.
Les plafonds étaient hauts, les fenêtres larges et l’intérieur bien entretenu.
Ce n’était pas aussi luxueux qu’un domaine de la Colline du Sanctuaire, mais cela n’avait rien à voir avec la clinique de la Fosse des Limbes.
*Freya devrait trouver l’endroit sans trop de mal, non ?*
Je lui avais demandé de venir à part dans l’après-midi.
« Tu n’y vas pas aussi, grand frère ? »
« J’y vais d’abord ce matin en tant que Directeur Schun. Toi, tu viendras cet après-midi en tant que petite sœur de Julian Nihirit. »
« D’accord, grand frère. »
Le Directeur Schun et Julian Nihirit devaient être deux personnes différentes.
J’avais donc décidé d’éviter autant que possible les situations où nous apparaissions tous les deux ensemble.
*Si je veux absolument garder ces identités séparées, je ne peux pas me permettre d’être négligent.*
Je parcourus le couloir et arrivai devant la chambre.
Toc, toc.
« C’est le Directeur Schun. »
Des pas retentirent à l’intérieur.
Ils étaient trop précipités pour appartenir à Valeria.
C’était sans doute sa mère.
*Maintenant que j’y pense, c’est la première fois que je la rencontre en personne.*
À cette pensée, la porte s’ouvrit.
Une femme soignée, vêtue d’une robe sacerdotale noire, se tenait devant moi. Elle avait toutefois l’air épuisée.
Au moment où nos regards se croisèrent sous l’ombre de mon fedora, mon corps se raidit.
*…C’est elle ?*
C’était la prêtresse qui m’avait assisté lorsque j’avais soigné la maladie démoniaque de Freya.
J’avais fini par l’oublier après avoir appris que Père avait pris des mesures pour étouffer les événements de ce jour-là.
Je n’aurais jamais imaginé que nos chemins se recroiseraient ainsi.
*Le monde est vraiment petit.*
Qui aurait cru que cette prêtresse serait la mère d’une de nos boursières ?
Je ne fus pas le seul à être surpris.
Elle fixait intensément mon visage, dissimulé dans l’ombre de mon fedora.
« D-Directeur… Bienvenue. »
« Veuillez excuser cette intrusion, madame. »
Sa voix trahissait sa peur lorsqu’elle s’adressa à moi.
Je comprenais.
Le Directeur Schun avait un rang loin d’être négligeable parmi les guérisseurs.
Et comme j’étais responsable des bourses de ses deux filles, il était tout naturel qu’elle soit nerveuse.
« Comme je vous en ai informée, je suis venu rendre visite à Valeria. Puis-je lui parler maintenant ? »
« Bien sûr, Directeur. »
Sa mère me regarda, raide de tension.
« N-nous sommes-nous déjà rencontrés ? »
Mon cœur manqua un battement.
Je feignis pourtant le calme et lui répondis avec naturel.
« Quelle coïncidence. Valeria et Ayla m’ont tant parlé de vous que j’ai l’impression de vous connaître. Les filles vous ont-elles aussi beaucoup parlé de moi ? »
« Euh… Vraiment ? »
*Comme prévu, la magie de brouillage de la perception ne peut rien contre une impression de familiarité.*
La magie de brouillage de la perception empêchait les autres de distinguer clairement les traits de la personne qui la portait.
Elle brouillait le lien entre une voix, une carrure ou une façon de parler et une personne en particulier.
Elle pouvait empêcher quelqu’un d’être certain que Julian était le Directeur Schun, mais pas bloquer entièrement une vague impression de le reconnaître.
Cela relevait davantage de l’instinct que de la perception.
Et la magie avait encore du mal à agir sur ce terrain.
*Enfin, tout devrait bien se passer tant que je ne retire pas ostensiblement mon chapeau devant elle.*
Cette impression de familiarité ne se transformerait pas en certitude.
À moins que je ne révèle mon identité devant elle ou que je lui donne un indice incontestable.
Inutile de m’inquiéter et d’éveiller ses soupçons pour rien.
« Un événement grave s’est produit récemment et je m’inquiète pour Valeria. Avant de la voir, pourrais-je vous demander comment elle va ? »
« M-merci de vous inquiéter pour elle, Directeur. »
Heureusement, les soupçons de sa mère ne s’accrurent pas.
Son inquiétude pour sa fille prit vite le dessus.
« V-Valeria va bien. Elle est un peu fatiguée, mais rien ne semble vraiment différent de d’habitude. »
« Lui arrive-t-il de rester assise sans rien faire, ou de mal dormir ? »
« Non. Au contraire, elle répète qu’elle doit étudier davantage pendant les vacances. Elle ne veut même pas fermer ses livres quand je le lui demande. Je m’inquiète pour elle. Pourriez-vous peut-être lui en toucher un mot, Directeur ? »
« Je comprends. »
Je suivis la prêtresse jusqu’à la chambre de Valeria.
Dans la pièce aux rideaux à demi tirés, Valeria était assise au bureau, près de son lit, un manuel ouvert devant elle.
Comme sa mère l’avait dit, elle étudiait.
À mon entrée, elle referma son livre et se redressa.
« Bonjour, Directeur. »
« Comment vous sentez-vous, Valeria ? »
« Je vais bien. Je n’ai pas été gravement blessée ni rien de ce genre. »
Valeria me répondit en attachant soigneusement ses cheveux en bataille.
« J’aimerais vous examiner un instant. Est-ce que cela vous convient ? »
« Oui. »
Je pris son pouls et lui posai diverses questions.
Dormait-elle bien ? Les événements de ce jour-là lui revenaient-ils sans cesse en mémoire ?
Après plusieurs vérifications, Valeria ne semblait pas avoir de problème particulier.
« Je suis un peu fatiguée depuis ce jour-là. »
« C’est une réaction normale après avoir traversé une situation extrêmement éprouvante. Si vous vous reposez bien et que vous dormez suffisamment ici, vous vous rétablirez vite. »
« Merci, Directeur. Non seulement de nous avoir sauvées ce jour-là, mais aussi de nous avoir trouvé un endroit comme celui-ci. »
« Cela dit… »
Je désignai le livre qu’elle avait refermé.
« Puis-je vous demander pourquoi vous étudiez avec autant d’acharnement ? »
Valeria réfléchit un instant, puis reprit la parole.
« Pour être honnête, ce jour-là… quand vous nous avez sauvées, j’ai compris une chose. Si je ne réussis pas dans la vie, je ne pourrai protéger ni moi-même, ni Ayla, ni Mère. »
« C’est donc pour cela que vous étudiez ce manuel. »
C’était un manuel de première année du Département d’études héroïques : Étude des bêtes magiques.
Si mes souvenirs étaient bons, Valeria comptait suivre uniquement le Cycle supérieur avant de devenir comptable dans notre compagnie marchande.
Était-ce une particularité de l’époque ?
Les cours de comptabilité étaient dispensés au Cycle supérieur, et les étudiants entraient dans la vie active plus tôt que je ne l’avais pensé.
Mais cet incident l’avait poussée à changer de voie.
*Le Département d’études héroïques permet assurément de s’élever plus facilement dans le monde.*
Les autres départements se consacraient plutôt à la reprise de l’entreprise familiale.
Pour un roturier sans rien, la voie la plus rapide vers la noblesse consistait à devenir héros et à s’illustrer à la guerre.
Nombre de maisons nobles récemment fondées étaient nées ainsi.
On aurait dit qu’Eri visait elle aussi cette voie.
« Le Département d’études héroïques… Je n’aurais jamais imaginé que vous choisiriez cette voie, Valeria. »
« Je suis désolée, Directeur. Bien sûr, je n’ai pas oublié ma promesse à la compagnie marchande. Je travaillerai comme comptable pour elle. Je suivrai simplement les cours le jour, puis je travaillerai pour la compagnie la nuit… »
« Ce n’est pas nécessaire. »
« Pardon ? »
« Je m’occuperai de tout cela. Concentrez-vous uniquement sur vos études. »
Sinon, elle finirait par ne rien faire correctement.
Quand on étudiait, il fallait s’y consacrer pleinement.
C’était pareil quand j’étais en médecine.
Les frais de scolarité étaient exorbitants.
Ceux d’une université privée suffisaient à faire plier les piliers d’un foyer.
Certains de mes amis travaillaient à temps partiel tout en s’acharnant sur leurs études pour payer leurs frais.
Chaque fois que je les voyais, j’avais mal au cœur pour eux.
C’était pour cela qu’un des vœux de ma liste de choses à faire était d’offrir des bourses, afin que mes amis comme eux puissent étudier sans souci.
Mais j’étais mort d’épuisement avant même d’avoir pu commencer à gagner sérieusement ma vie.
« J’aimerais vous voir briller en tant que héroïne, vous aussi, Valeria. Et puisque vous êtes douée en calcul, je suis sûr que vous pourriez accomplir de grandes choses comme mage. »
Valeria me dévisagea, l’air absent.
Après m’avoir observé un long moment, elle finit par prendre la parole avec prudence.
« …Pourquoi êtes-vous si gentil avec nous, Directeur ? »
« C’est la responsabilité d’un adulte. »
« Une responsabilité ? »
« Quand on commence à témoigner de la bonté à quelqu’un, je crois qu’il ne faut pas prendre à la légère la responsabilité qui en découle. »
C’était moi qui avais choisi de leur accorder des bourses.
Sur le moment, j’avais pris cette décision à la légère.
Mais ce choix avait placé les enfants sous le nom du Directeur Schun.
Et ils s’étaient ainsi retrouvés exposés au danger.
C’était pourquoi je voulais en assumer la responsabilité.
Maintenant que je savais que l’Inspection ne protégerait même pas leurs secrets, je voulais aider ces étudiants à se frayer leur propre chemin dans ce monde impitoyable.
*À ce stade, me défiler en prétendant que cela ne me concerne pas, ce serait vraiment nul.*
Un protagoniste ne devrait avoir honte devant personne.
C’était la conviction que j’avais acquise après avoir pris possession du corps du protagoniste.
« S’ils vous sont si précieux, alors vous devez au moins les élever jusqu’à ce qu’ils puissent se protéger eux-mêmes. »
C’était probablement aussi ce que mon maître avait voulu dire.
« Alors ne vous inquiétez pas, Valeria. Concentrez-vous sur vos études. Mais… »
« … »
« Vous devez prendre soin de votre santé. On ne peut apprendre que si l’esprit est en état d’assimiler. Pour l’instant, vous avez besoin de repos. »
« …Merci. »
« Je vais discuter du reste avec votre mère. Reposez-vous, Valeria. »
Valeria baissa profondément la tête.
Je hochai la tête, satisfait, et me levai.
« Au fait, j’ai indiqué à Lady Freya où vous étiez. Elle viendra cet après-midi. »
« La préfète en chef ? Vous vous connaissez ? »
« La Maison Nihirit investit dans notre compagnie marchande depuis avant même que je mette au point la quinine. Elle reste notre principale actionnaire, et nos liens se sont maintenus jusqu’à aujourd’hui. »
« Ah… Voilà pourquoi la préfète en chef dépense sans compter… »
« Reposez-vous donc jusqu’à son arrivée. »
Je laissai Valeria, désormais rassurée, et sortis de la chambre.
* * *
Quand je revins dans le salon, la prêtresse avait préparé du thé sur la table.
Ayla était assise à côté d’elle.
Ayla me sourit de toutes ses dents, comme un tournesol tourné vers le soleil.
« Directeur ! Vous avez vu ma lettre ? »
« Oui, Ayla. Merci de m’envoyer un tournesol à chaque fois. »
« Hé hé. La prochaine fois, j’en ferai pousser un encore plus joli et je vous l’enverrai ! »
Son sourire suffit à me faire du bien.
C’était donc ainsi que les hommes finissaient sous le charme d’une héroïne de romance-fantasy ?
C’était peut-être parce que le monde était si cruel.
Un sourire aussi pur pouvait avoir un charme tout particulier.
Bien sûr, je parlais d’amour de l’humanité, pas d’attirance romantique.
Je m’assis en face d’Ayla et de la prêtresse.
J’acceptai une tasse, en bus une gorgée, puis abordai le sujet principal de ma visite.
« Madame, j’aimerais vous faire une proposition. »
« …Oui. De quelle proposition s’agit-il, Directeur ? »
« J’ai appris qu’Ayla avait éveillé un pouvoir divin. »
« … »
« J’aimerais donc la prendre comme disciple. »
Ma visite avait en partie pour but de prendre des nouvelles de Valeria, mais j’étais aussi venu pour demander officiellement à Ayla de devenir ma disciple.
La prêtresse ouvrit de grands yeux.
Ses pupilles tremblèrent comme si un séisme venait de se produire.
Puis elle baissa brusquement la tête.
Un moment durant, elle fixa sa tasse en silence.
Enfin, elle prit la parole.
« Pour être honnête… j’aimerais refuser. Mon aînée a déjà été attaquée simplement parce qu’elle était boursière. Si elle devient votre disciple… ne sera-t-elle pas en encore plus grand danger ? »
Je ne la contredis pas.
La peur de cette femme était naturelle.
Même pour un noble, devenir la cible d’un mage noir était un lourd fardeau.
Alors pour une prêtresse roturière, à plus forte raison.
« Directeur, je n’étais qu’une mère ordinaire qui voulait que ses filles mènent une vie paisible et sans danger. Mais de plus en plus de grands secrets surgissent autour de nous. Pour être honnête, je ne veux pas porter le poids de ce qui pourrait arriver si j’acceptais votre proposition. »
La prêtresse resserra les doigts autour de sa tasse.
« Mais… »
Elle reprit son souffle.
« J’ai observé la façon dont vous avez traité Valeria et Ayla jusqu’à présent. »
La prêtresse me regarda.
« Vous voulez que ces enfants puissent se protéger elles-mêmes, n’est-ce pas ? »
« Oui, c’est exact. »
« Dans ce cas… »
La prêtresse se tourna vers Ayla.
« Je m’en remets au choix d’Ayla. »
« … »
« En tant que mère, je ne veux pas faire obstacle aux rêves de mon enfant. »
La prêtresse serra fermement la main de sa cadette.
« Ayla. Qu’est-ce que tu veux faire ? »
« Maman… »
« Ne pense pas à moi. »
La prêtresse esquissa un sourire difficile.
« Ça va. Ta mère est maintenant une vraie prêtresse de rang intermédiaire. Je veux sincèrement que tu fasses ce qui te plaît, Ayla. »
Ayla baissa la tête et réfléchit un instant.
Le silence se prolongea.
Lorsqu’elle releva la tête, la fillette prit la parole d’une voix ferme.
« Maman. »
« Oui ? »
« Je veux toujours devenir une guérisseuse comme toi et le Directeur Schun. »
Ces mots avaient plusieurs significations.
À dix-sept ans, elle connaissait assez le monde pour qu’on ne puisse pas prendre ses paroles à la légère.
« Je veux devenir une excellente guérisseuse et soigner moi-même ma sœur, ma mère… et les personnes malades. »
La prêtresse ferma les yeux.
En tant que mère, elle savait peut-être mieux que quiconque qu’elle ne pouvait pas enfermer le talent de sa fille dans une vie de simple roturière.
Non.
En tant que prêtresse, elle avait dû comprendre ce que signifiait le fait qu’Ayla fasse fleurir un tournesol.
Elle avait simplement mis ce rêve de côté en silence, jusqu’à notre rencontre, freinée par des obstacles pratiques comme les frais de scolarité et la recherche d’un maître.
« …D’accord. »
La prêtresse ouvrit les yeux et regarda sa fille.
Puis elle se tourna vers moi.
« Veuillez prendre soin de ma cadette. »
« Oui. Je ferai d’Ayla une guérisseuse qui me surpassera. »
À ces mots, sa mère esquissa un sourire amer.
Elle ne semblait pas me croire.
Pourtant, je ne disais pas ça à la légère.
*Un jour, cette enfant me dépassera.*
Il y avait beaucoup de professeurs comme ça.
Comme le chef d’une école d’arts martiaux qui espérait que son disciple le surpasserait et ferait honneur à l’école.
Comme les nobles de grandes maisons qui espéraient que leurs enfants hériteraient de leur magie arcanique et feraient la gloire de la famille.
Au bout du compte, ces gens voulaient toujours que leurs disciples se tiennent sur leurs épaules.
Je ne faisais pas exception.
Rien que d’imaginer ma disciple reprendre mon enseignement et faire progresser la médecine suffisait à m’enthousiasmer.
« Je vous le promets, madame. Ayla me surpassera, c’est certain. »
Je n’avais pas de pouvoir divin.
Ayla, si.
La médecine moderne ne pouvait pas faire repousser un bras amputé.
La magie divine, elle, possédait une technique permettant de trancher un bras puis de le restaurer.
Leurs limites supérieures n’avaient rien de comparable.
« Alors, je vous en prie, croyez aussi en Ayla. »
À ces mots, la prêtresse hocha la tête d’un air résolu.
* * *
Après la rencontre avec la mère, Ayla retourna dans la chambre de sa sœur. Il ne resta plus que la prêtresse et moi à table.
En remplaçant le thé froid par du thé frais, la prêtresse prit la parole avec prudence.
« Directeur, puis-je vous poser encore une question ? »
« Oui, je vous en prie. »
« …Puis-je vous demander pourquoi le secret du Jeune maître Julian doit rester caché ? »
J’en fus quelque peu surpris.
Je ne m’attendais pas à cette question.
Et surtout pas à ce qu’elle soit aussi directe.
Bien sûr, j’étais agréablement surpris.
Je comprenais d’où Valeria et Ayla tenaient leur droiture et leur honnêteté.
*Puisque nous sommes tous dans le même bateau, je n’ai aucune raison de ne pas le lui dire.*
Connaître la raison pourrait aussi la motiver.
Après avoir réfléchi un instant à mes mots, je répondis.
« La méthode du Jeune maître Julian pour soigner la maladie démoniaque est encore incomplète. Si nous la révélons à la légère, cela ne fera qu’aggraver la confusion. »
« Pardon ? »
« Le monde religieux et les nobles ne nous laisseront pas tranquilles non plus. Mais, personnellement, je crains davantage que les mages noirs ne s’en servent à mauvais escient. »
La recherche elle-même pouvait être rendue publique.
Je pouvais la révéler en tant que Directeur Schun plutôt qu’en tant que Julian.
À présent, le Directeur Schun pourrait supporter ce degré d’attention.
Mais cette recherche pouvait être gravement détournée.
« Si des informations incomplètes se répandent, des gens pourraient prétendre soigner la maladie démoniaque et tromper les autres. Ils vendraient de faux remèdes ou rassembleraient des personnes sous prétexte de les soigner, avant de les sacrifier à la magie noire. »
C’était pourquoi il fallait garder le secret.
Si nous annoncions cela sans précaution, toutes sortes de sectes se formeraient, c’était évident.
Plutôt que de provoquer d’innombrables tragédies à cause de recherches incomplètes, je comptais les mener à bien avant de les annoncer.
« C’est pour la sécurité du Jeune maître, mais nous devons aussi protéger soigneusement ces informations pour votre bien, pour le mien et pour celui du monde. Les flèches du blâme pourraient aussi se tourner vers nous. »
Le visage de la prêtresse pâlit à vue d’œil.
La surface de son thé trembla comme lors d’un séisme.
Enfin, elle prit la parole avec peine.
« …Directeur. »
« Oui ? »
« En fait, j’ai mal au ventre depuis quelque temps… »
Elle énuméra plusieurs autres symptômes.
« …Est-ce que cela pourrait être une maladie grave ? »
« Avez-vous un goût acide dans la bouche ? »
« Oui… »
« Est-ce que c’est pire la nuit ? »
« Oui. »
« C’est une gastrite due au stress. »
Eh bien…
On aurait dit que l’accumulation de secrets l’avait aggravée.
À sa place, je réagirais sans doute pareil si le président des États-Unis m’envoyait soudain le bouton de lancement nucléaire par message privé.
« Je vous ferai parvenir des aliments bons pour l’estomac. »
« Merci, Directeur. »
J’étais censé être le protagoniste d’une histoire fondée sur les malentendus.
Pourtant, cette mère semblait s’être approprié tout le rôle de la citoyenne ordinaire.
J’avais pitié d’elle, alors il faudrait que je prenne davantage soin d’elle.
* * *
Quelques jours plus tard.
« J’y vais ! »
Le jour du rendez-vous avec le Directeur Schun était arrivé.
Le cœur battant d’impatience, Ayla monta dans le téléphérique qui reliait la Place Civitas à la Fosse des Limbes.
À mesure qu’il descendait, un paysage inconnu se dévoilait sous ses yeux.
La partie la plus basse de la ville, entourée d’immenses remparts de laiton.
L’endroit où la brume d’énergie démoniaque s’accumulait le plus densément.
L’endroit dont sa mère et les autres adultes lui avaient répété de ne jamais s’approcher.
Mais pour une fillette qui regardait le monde sans faire de distinction, même ce cloaque avait quelque chose d’étrange et de beau.
*Ouah…*
Sur la route qui quittait la Place Civitas pour descendre vers la Fosse des Limbes, plusieurs panneaux attirèrent son attention.
〈Clinique affiliée à Merkuer, secteur 3 de Civitas〉
〈Clinique affiliée à Merkuer, secteur 7 de Civitas〉
〈Clinique affiliée à Merkuer, secteur E de la Fosse des Limbes〉
De la Place Civitas à la Fosse des Limbes.
Ces cliniques étaient réparties dans toute la capitale.
Elles étaient toutes gérées par la Compagnie marchande Merkuer.
La compagnie y menait des essais cliniques sur ses nouveaux médicaments et les proposait à une fraction du prix pratiqué dans les centres de guérison ordinaires.
Ayla avait entendu dire qu’ils donnaient même des médicaments gratuitement aux plus démunis.
*C’est le Directeur Schun qui a créé tout ça.*
L’influence d’une seule personne pouvait-elle vraiment être aussi grande ?
Chaque clinique avait été fondée au nom du Directeur Schun.
Vaccins, quinine, Viagra. Les médicaments qu’il avait mis au point garnissaient les étagères de toutes ces cliniques.
En marchant, Ayla pensa à ses amies du séminaire.
*Serin et Lena ont dit qu’elles voulaient aussi travailler pour la compagnie marchande plus tard.*
Parmi les étudiantes du séminaire qui avaient éveillé un pouvoir divin avant les autres, devenir guérisseuse sous contrat pour la Compagnie marchande Merkuer était une voie professionnelle très prisée.
À l’origine, un prêtre guérisseur ne pouvait utiliser qu’une quantité limitée de pouvoir divin par jour.
Que ce soit Rafraîchissement ou Guérison, une fois leurs utilisations épuisées, ils ne pouvaient plus rien faire de la journée.
Mais rejoindre la compagnie marchande changeait la donne.
Après avoir soigné les patients avec leur pouvoir divin jusqu’à l’épuisement, ils pouvaient continuer à aider les gens en administrant les nouveaux médicaments de la compagnie.
Naturellement, leurs revenus ne pouvaient pas rivaliser avec ceux des prêtres qui ne comptaient que sur leur pouvoir divin.
Voilà pourquoi les postes de guérisseur sous contrat étaient prisés des jeunes guérisseurs qui venaient de terminer le Département d’études curatives.
Bien sûr, Ayla, qui voyait encore le monde comme un endroit entièrement merveilleux, interprétait autrement les raisons de cette popularité.
*Mes amies aussi veulent aider les gens. Je dois apprendre auprès du Directeur et travailler dur pour ne pas être à la traîne.*
« Mademoiselle, voici l’entrée du Secteur D. »
À cet instant, l’homme qui marchait devant elle interrompit ses pensées.
C’était un homme-bête hyène à la mine féroce.
Il avait de longs cheveux gris rejetés en arrière, un visage anguleux, la mâchoire couverte de barbe et une oreille à moitié coupée.
À première vue, on aurait dit quelqu’un dont la tête était mise à prix par la Guilde des aventuriers.
Mais Ayla savait qu’il était gentil.
Depuis qu’elle avait quitté la maison, cet homme-bête avait répondu avec bienveillance à toutes ses questions.
« Monsieur, toutes ces enseignes de la Clinique Merkuer appartiennent au Directeur ? »
« Non, mademoiselle. C’est la compagnie marchande qui les a fondées. Mais elles sont bel et bien le fruit du travail de notre Directeur. »
« Monsieur, vous êtes un homme-bête, n’est-ce pas ? D’où venez-vous ? »
« Je suis né et j’ai grandi dans le Secteur D. Grâce au Directeur, mon quartier natal est devenu un endroit où il fait bon vivre. Je ne le remercierai jamais assez. »
« Vous pourriez me faire visiter le Secteur D, un jour ? »
« Bien sûr. Je connais le quartier comme ma poche. Si vous venez, je vous guiderai toujours en toute sécurité. »
Au début, son air féroce l’avait effrayée.
Mais sa façon de parler comme son comportement étaient ceux d’un voisin chaleureux.
*Il a même dit qu’il était proche d’Erika.*
C’était donc forcément quelqu’un de bien.
Il devait simplement avoir beaucoup de cicatrices à cause des épreuves qu’il avait traversées.
Comme prévu.
Il n’y avait que des gens bien autour du Directeur Schun.
« Silence. Hé, dégage. C’est quoi cette histoire de racket ? Tu vois pas que je suis en train de guider quelqu’un ? Apprends à lire l’ambiance. »
À chaque fois que l’homme passait, les commerçants l’interpellaient.
Il devait aussi être populaire dans le quartier, vu comme il était gentil.
Ayla en était convaincue.
« Voici la clinique D-1, mademoiselle. »
L’homme-bête s’arrêta.
Ayla leva les yeux vers le bâtiment.
<Clinique D-1>
Les fenêtres du bâtiment de pierre à deux étages luisaient comme si elles étaient neuves.
Au-dessus de l’entrée se trouvait l’emblème de la Compagnie marchande Merkuer.
L’homme-bête observa le bâtiment d’un air nostalgique.
« Avant, c’était une pension minable, mais elle a été récemment reconstruite et transformée en un endroit aussi chic. »
Les yeux d’Ayla étincelèrent lorsqu’elle entra.
L’intérieur était plus grand qu’il ne le paraissait depuis la rue.
Il y avait une salle d’attente, des salles de consultation, un dispensaire et, au bout du couloir, une porte indiquant « Salle d’opération ».
Plusieurs patients étaient assis dans la salle d’attente, tandis que des personnes qui semblaient être des guérisseurs de la clinique s’affairaient.
*C’est ici que travaille le Directeur.*
Son cœur se mit à battre plus fort.
À partir d’aujourd’hui, elle aussi apprendrait ici.
À cet instant, quelqu’un portant un masque de corbeau sortit d’un pas décidé du fond du couloir.
C’était le Directeur Schun.
Vêtu d’une chemise, il se rinçait les mains à l’eau de chaux, près de l’entrée.
Ayla s’apprêtait à lui faire un signe de la main, toute joyeuse, lorsque le Directeur Schun prit la parole le premier.
« Ayla, vous voilà. Je suis désolé de ne pas avoir pu vous accueillir plus tôt. Un patient en urgence est arrivé ce matin. »
« Non, ce n’est rien, Directeur ! »
« Ah, savez-vous utiliser la Guérison mineure ? »
La question la prit au dépourvu.
Ayla cligna des yeux.
« Euh, non. Je n’ai éveillé mon pouvoir divin qu’hier… Pour l’instant, je ne sais utiliser que Rafraîchissement. »
Le Directeur Schun hocha la tête.
« Cela suffira. »
« Pardon ? »
« Je m’apprêtais à pratiquer une craniotomie sur une victime d’une chute. Je pense que Rafraîchissement pourrait arrêter l’hémorragie. »
Le Directeur Schun désigna du bec de son masque l’entrée de la salle d’opération.
« Si vous souhaitez observer… »
Une voix venue de la salle d’opération l’interrompit.
« Docteur Schun ! L’anesthésie à la cocaïne est prête ! »
« J’arrive. »
Le Directeur Schun ramena contre sa poitrine ses bras mouillés d’eau de chaux.
« Si vous souhaitez observer, entrez. »
Le dos du Directeur Schun disparut dans la salle d’opération.
Ayla hésita devant l’entrée.
Craniotomie (*opération consistant à ouvrir la boîte crânienne)
Elle n’était encore qu’une élève du séminaire qui ne connaissait rien aux études curatives. Elle ignorait donc précisément en quoi consistait cette intervention.
Mais comme elle avait appris l’impérial ancien au séminaire, elle pouvait deviner l’origine du mot.
Cranio.
Un mot qui signifiait « tête » en impérial ancien.
*Une opération sur la tête ?*
En magie divine, où l’excision et la Guérison formaient la base des opérations, la tête était une partie du corps à laquelle il était difficile de toucher.
Si la tête était tranchée, le patient rejoignait directement le Seigneur avant même d’avoir pu se régénérer.
Et pourtant, le Directeur Schun avait l’intention d’opérer à cet endroit.
Soudain, elle se rappela ce que sa sœur lui avait raconté.
« Le Directeur Schun a plongé la main directement dans la poitrine de Kal et lui a soigné le poumon. Sans la moindre magie divine. »
Dès que cette pensée lui traversa l’esprit, une seule idée occupa Ayla.
*Je veux voir ça.*
Elle était vraiment, vraiment désolée pour le patient.
Mais pour Ayla, c’était une occasion tombée du ciel.
« Oui ! Je veux observer ! »
Ayla courut vers l’entrée de la salle d’opération.
Otto, le garde du corps qui attendait là, l’arrêta.
« Attendez, attendez. Lavez-vous d’abord les mains, jeune élève. »
« Pardon ? »
« Les consignes du Directeur. Sous les ongles aussi. Et soigneusement. »
« Oui ! »
Suivant les consignes d’Otto, Ayla se dépêcha d’aller se laver les mains à l’eau de chaux.
Derrière elle, Wangcho, l’homme-bête hyène, observa la scène en secouant la tête.
« Pff… Pourquoi les guérisseurs n’ont-ils peur de rien ? »
Wangcho se retourna.
« On dit qu’il n’y a personne de normal parmi ceux qui étudient la magie. Moi, je ne pourrais jamais faire ça, même si on me le demandait. »
Sur ces mots marmonnés, le dos de l’homme-bête hyène disparut à l’extérieur de la clinique.
Note de l’auteur
Après avoir écrit cet épisode, j’ai décidé qu’il était absolument impossible de le fusionner avec le chapitre précédent.
Mais le diviser en deux chapitres de six mille caractères aurait cassé le rythme.
Je n’ai donc pas eu d’autre choix que de les séparer ainsi.
Cela dit, j’ai publié deux chapitres à la suite pour la première fois depuis longtemps. Je ne pense donc pas être en tort…
Par ailleurs, quelqu’un m’avait posé une question sur la cocaïne dans les commentaires, alors je voulais apporter une précision.
La cocaïne est un excellent anesthésique local qui, dans la réalité, a été largement utilisée lors des opérations de la tête.
Historiquement, les chirurgiens anesthésiaient souvent uniquement la peau avec de la cocaïne avant d’ouvrir la boîte crânienne.
Le cerveau lui-même ne ressent pas la douleur. Tant que la peau est anesthésiée, ouvrir la boîte crânienne ne pose donc pas de problème.
Cette méthode a été mise au point par le grand neurochirurgien, le docteur Harvey Cushing.
C’est ainsi qu’est née la craniotomie éveillée, une opération du cerveau pratiquée alors que le patient est parfaitement conscient.
À titre d’anecdote, le syndrome de Cushing, la maladie endocrinienne par excellence, est également associé à ses travaux.
Quand on voit ce genre de choses, les génies ont vraiment l’air de se moquer de la spécialité dans laquelle ils travaillent.
(Je pense que j’ajouterai de temps en temps dans les notes de l’auteur des éléments d’histoire médicale que je ne peux pas intégrer au récit. En y réfléchissant, c’est étonnamment amusant.)
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