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Traducteur/éditeur : Haruto
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◈ Le médecin de fantasy sombre pris pour un saint ◈
Chapitre 43 : Pris pour Papa longues jambes (2)
──────
* * *
Chaque automne.
Aux premières gelées, les mages de l’Empire se réunissaient en un même lieu.
Le Grand Symposium des arcanes.
Aussi connu sous le nom d’Olympiade des arcanes.
Par commodité, on l’appelait le Symposium d’automne.
Pour les mages, ce symposium était bien plus qu’un lieu où partager leurs connaissances.
C’était là que les génies de tout le continent prouvaient leur valeur et rivalisaient pour la suprématie du monde magique.
C’était aussi l’occasion pour eux de montrer indirectement la puissance des pays qu’ils représentaient.
Pour reprendre les mots de Julian, c’était les Jeux olympiques des mages.
D’innombrables mages du monde entier affluaient dans la capitale impériale pour assister au symposium.
Il y avait une raison toute simple pour laquelle le Symposium d’automne de l’Empire, plutôt que celui d’un autre pays, était devenu les Jeux olympiques des mages.
« Ouf… Le programme d’aujourd’hui est enfin terminé… ? »
Le Père de la Magie vivait dans la capitale impériale.
Et ce symposium était le seul événement auquel il assistait en public.
Sa seule présence suffisait à faire qu’aucun symposium de magie, dans toute l’histoire de l’humanité, n’égale l’autorité de l’Olympiade.
« Ah… J’ai bien fait de choisir un si bon disciple sur le tard. »
Après avoir achevé la première journée du Symposium d’automne de cette année, le Grand Sage se détendit dans une maison de ville appartenant à la Compagnie marchande Merkuer.
« Je vous souhaite un bon repos, Grand Sage. »
Lorsque le domestique se fut retiré, le Grand Sage plongea les pieds dans une bassine où flottaient des herbes et se remémora les événements de la journée.
La journée avait été plutôt agréable.
Il avait revu ses disciples pour la première fois depuis longtemps.
« Adren, maître de la Tour des Mages de Janvier, salue le Grand Maître. »
« Vous vous portez bien, Maître ? »
Ils avaient échangé des nouvelles.
« Oh, au fait. Vous devriez tous le savoir. J’ai récemment pris un tout jeune disciple. »
« Quoi ? Quand ça ? »
« À bien y penser… ça fait environ trois ans. »
Et il avait été ravi de constater que ses disciples, les maîtres des Tours des Mages, se portaient bien.
« Pourquoi ne nous l’avoir dit que maintenant ?! »
« Youhou ! Je ne suis plus le plus jeune ! »
« Il est mignon, le petit ? »
« Quand est-ce que vous nous le présenterez ? »
À bien des égards, la journée avait été agréable.
Les exposés des mages débutants avaient été ennuyeux, mais on n’y pouvait rien.
Le symposium n’avait accueilli aucun exposé particulièrement digne d’intérêt, mais voir de jeunes mages prometteurs brûler d’enthousiasme pour l’avenir n’avait pas été déplaisant.
*Mais malgré tout, le meilleur moment du programme d’aujourd’hui, c’était… la soirée.*
Le Grand Sage ferma doucement les yeux tandis que le parfum chaleureux des herbes lui montait des pieds.
Une mélodie douce et élégante s’élevait du pavillon de cuivre du phonographe posé sur la table en face de lui.
Poussant un soupir nonchalant, le Grand Sage balaya la pièce du regard.
Le sol était recouvert d’un tapis d’une qualité exceptionnelle, si moelleux que ses pieds s’y enfonçaient jusqu’aux chevilles.
La cheminée brûlait le meilleur combustible de mana, sans la moindre fumée ni odeur âcre.
À portée de main se trouvait une carafe en cristal contenant du brandy de l’an neuf cents.
C’était le comble du luxe pour l’époque, une extravagance dont même les nobles profitaient rarement.
*Ce gamin doit gagner de l’argent à la pelle.*
Le Grand Sage versa du brandy ambré dans un verre de cristal et laissa échapper un petit rire.
Le visage de son adorable tout jeune disciple lui revint en mémoire.
« Où a-t-il appris ça ? Il sait exactement comment traiter son maître. »
Il goûta au brandy. Le riche arôme de chêne qui lui persistait sur la langue était exquis.
En même temps, Louis pensa à la compagnie marchande qui lui offrait cette hospitalité fastueuse.
*Le monde est vraiment injuste. Il a reçu ce talent, ce visage, et même un tel sens des affaires.*
Depuis quelque temps, la Compagnie marchande Merkuer était au cœur d’une véritable tempête dans le monde commercial de l’Empire.
D’après l’enquête du Grand Sage, la compagnie avait frôlé la faillite, victime de sabotages répétés et d’une honnêteté excessive.
Puis, cinq ans plus tôt, elle avait soudain lancé trois médicaments et s’était imposée comme une puissance montante.
Et voilà qu’elle avait même mis des vaccins sur le marché.
*Les brevets étaient libres d’accès, et pourtant cette compagnie a fini par monopoliser les vaccins.*
La Formule Schnabel et la méthode de fabrication des vaccins n’étaient protégées par aucun brevet.
Naturellement, les autres compagnies marchandes s’étaient elles aussi précipitées dans la production de vaccins.
Mais le résultat fut le monopole de Merkuer sur les vaccins.
*C’était peut-être inévitable.*
La raison était simple.
La Compagnie marchande Merkuer avait tout préparé bien avant la révélation des vaccins.
Des installations de production. Des réseaux de distribution. Des ouvriers qualifiés.
Pendant que les autres entreprises s’échinaient à déchiffrer la formule, Merkuer avait déjà commencé la production de masse des vaccins.
À cela s’ajoutait la confiance qu’inspirait le développeur d’origine.
Les vaccins étaient injectés directement dans le corps.
Même à bas prix, peu de gens souhaitaient utiliser un médicament qui n’avait pas fait ses preuves.
Mais Merkuer, c’était différent.
Une supernova apparue cinq ans plus tôt, qui avait lancé des médicaments miraculeux les uns après les autres.
La compagnie avait acquis assez de confiance pour qu’une rumeur se répande récemment dans la capitale : les patients qui tardaient à essayer un nouveau médicament Merkuer étaient des imbéciles.
Ainsi, même après la mise en vente des vaccins, les gens ne réclamaient que ceux de Merkuer.
*Elle passera bientôt au rang 1.*
Merkuer dominait de loin les compagnies marchandes de rang 2, sans véritable rivale.
Vu ses relations et les capitaux dont elle disposait au sein de la Famille impériale et de la noblesse, il était évident qu’elle serait promue au rang 1, le sommet du monde commercial, d’ici un ou deux ans tout au plus.
Et le tout jeune disciple du Grand Sage était devenu un actionnaire important, avec quinze pour cent des parts de la compagnie, ainsi qu’un cogérant.
« Bon sang. Mes goûts se sont tant raffinés que je me demande si je pourrai encore boire de l’eau plate quand je rentrerai dans ma Tour des Mages. »
Le Grand Sage gémit, mais son sourire satisfait ne s’effaça pas.
L’eau chaude aux herbes, le meilleur brandy, le parfum des cigares qui lui chatouillait le nez et un nocturne qui lui caressait les oreilles.
Il avait vécu de longues années et connu toutes les formes de richesse et de gloire.
Pourtant, ce doux luxe, offert avec tant de sincérité par son adorable disciple, lui semblait tout de même particulier.
*Il a aussi dit qu’il verserait désormais des fonds pour des bourses chaque année.*
Cette année, Julian avait envoyé cent millions de marcs à Louis.
Mais le Grand Sage se souvenait de la promesse que Julian lui avait faite auparavant.
« Après vous avoir écouté, Maître, j’ai récemment créé une fondation de bourses. Pour l’instant, nous devons toutefois réinvestir beaucoup d’argent dans l’activité des vaccins ; c’est donc tout ce que je peux apporter. Mais les affaires devraient se stabiliser d’ici trois ans. Après ça… »
Il avait entendu dire que la fondation comptait investir cinq cents millions de marcs par an.
En entendant ce chiffre, le Grand Sage n’avait pu s’empêcher de rire.
« Julian. Sais-tu de quelle somme il s’agit ? Et si tu ne pouvais pas en disposer lorsque tu en aurais vraiment besoin ? »
« Cinq pièces d’argent par personne. »
« ? »
« C’est le prix d’un vaccin. Si l’on rend obligatoires des vaccins de ce genre partout dans le monde, combien de marcs gagnerai-je chaque année, chaque fois que j’en mettrai un au point ? »
Après ces paroles, le Grand Sage avait décidé de ne plus s’inquiéter des finances de son tout jeune disciple.
Mais de qui s’était-il inquiété, au juste ?
D’ici peu, son disciple serait sans conteste assez riche pour rivaliser avec une maison ducale.
Ce n’était pas exagéré.
Si Julian proposait un mariage politique à la fille d’une maison ducale un peu à court d’argent, le duc n’accepterait-il pas sans hésiter ?
*J’ai entendu dire que même son père ignore combien Julian gagne aujourd’hui.*
Le chef de la Maison Nihirit ne détenait des parts que dans un seul médicament : la quinine.
Les parts de tous les médicaments qui avaient suivi appartenaient à Julian seul.
Résultat : le chef de la maison savait seulement que les revenus de Julian étaient considérables, sans pouvoir même imaginer leur montant réel.
*Tss. La quinine, ce n’est pas le gros morceau. C’est l’insuline et les vaccins.*
Quoi qu’il en soit.
Les dons colossaux de cette immense compagnie marchande et l’hospitalité qu’elle réservait aux participants du symposium avaient aussi fait sourire les autres mages jusqu’aux oreilles.
Même ces mages arrogants louaient la Compagnie marchande Merkuer, qu’ils décrivaient comme « une compagnie qui comprend l’honneur ».
*Il a déjà ceux-là dans sa poche.*
Le Grand Sage claqua la langue en songeant à Julian, qui avait passé en douce une laisse au cou des mages.
C’est alors que cela se produisit.
*Hm ?*
Le sourcil du Grand Sage tressaillit tandis qu’il se prélassait, les yeux mi-clos.
Le nocturne qui s’échappait doucement du phonographe près de son oreille sembla soudain s’éloigner.
À sa place, une pulsation de mana vive et aiguë lui parvint depuis les profondeurs de son esprit.
Skree.
Un cri animal, très bref et perçant.
Dans un manoir de la Colline du Sanctuaire, à des dizaines de kilomètres de là.
La vision de la belette de Sibérie qu’il avait laissée sur le toit du domaine de la Maison Nihirit se superposa avec netteté à l’esprit du Grand Sage.
*Qu’est-ce que… ?*
Fitz.
Son grimoire et son familier.
À l’origine, il avait voulu faire de son familier un rat, mais des chats errants n’arrêtaient pas de le dévorer. Il avait donc dû le transformer en belette de Sibérie.
Le Grand Sage posa son verre de brandy sur la table.
Puis, les yeux fermés, il accueillit pleinement les informations visuelles que Fitz lui transmettait.
Une pièce sombre.
Freya, une jeune fille étendue dans son lit, aux portes de la mort.
Et, debout à ses côtés, son tout jeune disciple Julian, qui tenait une seringue tandis que la sueur lui coulait du visage.
[« Ça risque de piquer un peu, Freya. »]
Après lui avoir administré le médicament, Julian continua de prendre soin de sa petite sœur.
Mais le monde impitoyable persistait à vouloir lui ôter la vie.
Alors Julian fit sortir la prêtresse de la pièce et tenta le tout pour le tout.
Il eut recours à la magie noire sur sa petite sœur.
Et un spectacle incroyable se déroula sous ses yeux.
« Ah… »
La maladie démoniaque avait été guérie.
Par la magie noire, qui plus est.
« Hé, hé, hé… »
Un rire échappa aux lèvres du Grand Sage.
Il exprimait la joie d’avoir trouvé ce qu’il cherchait depuis si longtemps.
Il contenait aussi son incrédulité devant le talent prodigieux de son tout jeune disciple.
D’innombrables émotions s’y mêlaient avec une complexité infinie.
« Mon Dieu… Dire que la réponse se trouvait dans la magie noire. »
Au cours des derniers siècles, le Grand Sage avait été témoin d’innombrables miracles accomplis par la magie.
Elle faisait avancer des carrosses sans chevaux, créait de la lumière sans flamme, défiait les saisons et régulait la température à l’intérieur des bâtiments.
Mais malgré les progrès de l’époque et le développement de la magie, celle-ci n’avait jamais pu toucher à un domaine.
La guérison et la vie.
Depuis toujours, ces domaines avaient été l’apanage du divin.
Mais à cet instant même…
Un garçon réécrivait l’histoire.
*Avions-nous eu tort de considérer la magie noire comme taboue… ?*
La magie noire touchait directement à la vie.
La moindre ignorance ou erreur pouvait entraîner une tragédie, tandis que la plus infime corruption risquait de provoquer un désastre que l’Histoire n’oublierait jamais.
Voilà pourquoi le monde entier, Grand Sage compris, avait fini par craindre et réprimer la magie noire avec tant de vigueur.
« Excellent. »
Julian avait surmonté ces préjugés et commencé à écrire une nouvelle page de l’Histoire.
« Hahahahaha ! Excellent ! Vraiment excellent ! »
Le cœur du Grand Sage, desséché par près d’un millénaire de vie, se mit à battre à tout rompre.
Le rêve auquel il avait presque renoncé.
Son disciple avait accompli le miracle de guérir par la magie.
Et en guérissant une maladie démoniaque, que même ce prétendu pouvoir divin n’avait pu soigner !
Aucun de ses autres disciples n’avait réalisé un tel exploit !
« Tu avances ! »
Jusque-là, ses disciples avaient été trop occupés à suivre la voie que le Grand Sage avait tracée.
Certes, chacun avait accompli dans son domaine des prouesses qui surpassaient les siennes, mais aucun n’avait jamais échappé au cadre qu’il avait établi.
Julian, lui, avait brisé ce cadre sous ses yeux et s’était envolé vers le ciel.
Le Grand Sage vida son verre de brandy d’un trait.
Le goût de l’alcool fort qui glissait dans sa gorge était fade.
La nouvelle page de l’histoire de la magie écrite par son disciple était autrement plus puissante et grisante.
Il rit longuement, submergé par la joie et l’allégresse.
Puisque son disciple venait d’accomplir un exploit historique, il allait de soi que son maître lui offre un cadeau de félicitations à la mesure de l’événement.
Mais alors qu’il réfléchissait à ce qui ferait plaisir à son adorable disciple, un problème pratique lui traversa soudain l’esprit.
L’expression du Grand Sage se figea légèrement.
« Hmm. »
Il posa le verre vide sur la table.
Puis il appuya le menton sur sa main.
*Quinze ans.*
Julian von Nihirit.
Il avait quinze ans cette année.
L’âge auquel un roturier commençait à aider aux travaux des champs.
Mais dans la noblesse, quinze ans était l’âge où l’on commençait à choisir un fiancé ou une fiancée et à chercher un parti pour assurer l’avenir de sa famille.
Ce n’était pas difficile à comprendre.
Dans ce monde, les titres dépendaient aussi du talent magique.
Puisque le talent des mages était réellement influencé par les lignées, il n’était pas étrange que les nobles cherchent un parti dès un si jeune âge.
Pourtant, en songeant que Julian avait atteint cet âge…
*Tss. C’est l’âge où il devrait foncer tête baissée.*
Le Grand Sage fronça inconsciemment les sourcils.
La Maison Nihirit.
Son chef, Hendel, était un brillant bureaucrate, mais la maison elle-même était bien trop faible pour être considérée comme une famille noble de premier plan.
De plus, Julian passait soigneusement, en public, pour « le fils aîné, un bon à rien dépourvu de tout talent magique ».
Si les choses continuaient ainsi, Hendel finirait sûrement par trouver la fille d’une maison noble de second ordre, suffisamment riche et influente, puis enverrait Julian vivre dans sa belle-famille.
« Absolument pas. »
L’unique œil bleu du Grand Sage se fit glacial.
Bien entendu, en tant que maître, il souhaitait que son disciple connaisse le bonheur simple et paisible de tout un chacun.
Mais imaginer Julian courber l’échine devant quelque petite noble insignifiante en entrant dans sa famille comme gendre ?
Et cette fille qui deviendrait le carcan de Julian ?
« Ça ne doit jamais arriver. »
Ce serait une perte pour l’humanité et, plus encore, une tragédie pour le Grand Sage lui-même.
Il voulait voir un oiseau s’élancer vers le ciel.
Pas l’enfermer dans une cage avec des chaînes même pas à sa taille.
« Même la fille d’un marquis ne suffirait pas. »
Le Grand Sage claqua la langue et secoua la tête.
Il voulait trouver d’une manière ou d’une autre une partenaire digne de Julian.
Mais une contradiction fatale se dressait devant lui.
*Je ne peux tout de même pas révéler au monde qui est vraiment Julian.*
Que se passerait-il si l’on apprenait que Julian était le véritable propriétaire de la Compagnie marchande Merkuer et le créateur de la Formule Schnabel ?
Et si l’on découvrait aussi qu’il était le tout jeune disciple du Grand Sage ?
Et si la nouvelle se répandait qu’il pouvait guérir la maladie démoniaque ?
Les membres de la Famille impériale, mais aussi les rois et les maîtres des Tours des Mages du continent entier, se presseraient aux portes du domaine Nihirit, offrant leurs filles et leurs petites-filles.
Mais trop d’attention flétrissait les fleurs et finissait par les tuer.
Julian n’était pas encore assez mûr pour supporter la cupidité et l’attention d’un monde aussi vaste.
De plus, c’était un enfant dépourvu de talent magique, qui avait déjà du mal à se protéger lui-même.
En tant que maître, il aurait tort de lui imposer de tels fardeaux.
*Que faire… ?*
Trouver la meilleure fiancée possible, à la hauteur de son disciple, tout en cachant complètement son identité.
Même pour le Grand Sage, c’était un problème extrêmement difficile.
Le Grand Sage posa le menton sur ses mains jointes et réfléchit longuement.
*…*
Après un long silence, les lèvres closes du Grand Sage s’incurvèrent lentement.
« Ah. »
Le Grand Sage tapota légèrement la table et hocha la tête.
Il n’y avait qu’une seule personne.
Quand le talent de Julian s’épanouirait pleinement.
Une personne digne de se tenir à ses côtés lui traversa l’esprit.
« Oui… cette enfant conviendrait. »
À cette pensée, un sourire extrêmement espiègle s’étira sur les lèvres du Grand Sage.
Mais il n’osa pas prononcer le nom de la jeune fille à voix haute.
À la place, il leva son verre vide et fit semblant de le cogner doucement contre l’air.
« Je devrais bientôt aller prendre le thé au Palais impérial. »
Rien que l’idée d’un bras de fer avec cette personne fatiguait déjà le Grand Sage.
Qu’allait-il bien pouvoir proposer à ce vieux renard, cette fois ?
Un simple écart de langage lui avait valu le poste de conseiller impérial en magie.
S’il ne faisait pas attention cette fois, il risquait de finir chancelier à vie.
Cela dit, c’était une peine qu’il pouvait bien endurer pour son tout jeune disciple.
Écartant cette pensée, le Grand Sage se concentra sur un autre problème.
*À bien y penser, je devrais aussi régler une autre affaire.*
Dehors, le jour s’était levé.
Tandis que le Grand Sage s’inquiétait pour son tout jeune disciple, la lune s’était couchée et le soleil s’était levé.
Le sommeil était un luxe pour un archimage de rang 8 ; il ne regrettait donc pas cette nuit blanche.
Il se concentra plutôt de nouveau sur la vision de Fitz, reliée à son esprit.
*Mon disciple a laissé les choses en plan ; il revient donc à son maître de s’en occuper.*
À ses yeux, son tout jeune disciple était un enfant innocent qui ignorait jusqu’à la manière de protéger ce qui lui appartenait.
Trop innocent, trop gentil.
À l’image du saint dont parlaient les Écritures.
Mais le Grand Sage, qui avait vécu mille ans, ne l’était pas.
*Je suis désolé, jeune demoiselle.*
Par la vision de Fitz, reliée à son esprit, il vit la prêtresse subalterne franchir le portail du domaine Nihirit.
Hendel, le chef de la maison, avait apparemment fait venir la prêtresse, l’avait mise en garde, puis l’avait laissée partir.
Elle s’éloignait du domaine en serrant contre sa poitrine une bourse remplie de pièces d’or.
En observant sa silhouette qui s’éloignait, le Grand Sage donna discrètement ses instructions à Fitz.
*Suis-la.*
Le Grand Sage croyait au potentiel des gens.
Mais il ne croyait pas aveuglément à leur bonne volonté ni à leur capacité à tenir leur langue.
*Rien ne garantit que la prêtresse rentrera chez elle et gardera le silence jusqu’à la fin de ses jours.*
Le chef d’une maison noble l’avait menacée d’une manière glaçante, mais la peur s’émoussait avec le temps.
Pour l’instant, elle garderait le silence. Elle repenserait encore et encore à cet avertissement.
Mais les langues humaines étaient traîtresses. Elle pouvait commettre une indiscrétion, emportée par l’ivresse lors d’une réunion, ou ne plus supporter ce secret et chercher à se confesser.
Et cette petite erreur ferait se répandre le secret comme une digue qui cède.
À cet égard, la méthode de Hendel Nihirit était bien trop douce.
La peur seule ne pouvait empêcher quelqu’un de parler éternellement.
Elle ne durerait probablement même pas un an.
Le meilleur moyen de faire taire quelqu’un n’était pas de lui faire peur, mais de lui donner intérêt à garder la bouche fermée.
Le regard du Grand Sage parcourut lentement la table.
Des documents relatifs au symposium, des montagnes d’invitations envoyées par des nobles.
Et des piles de rapports régulièrement adressés par la Compagnie marchande Merkuer.
Un document attira l’attention de son unique œil.
[Fondation de bourses pour le développement des talents de la Compagnie marchande Merkuer : demande de recommandations d’étudiants boursiers pour cette année]
L’œil du Grand Sage se plissa comme celui d’un serpent.
*À bien y penser, on m’a dit que cette prêtresse avait deux filles.*
Frouf.
Le Grand Sage saisit son stylo-plume.
D’une écriture soignée, il remplit un beau parchemin comme s’il glissait dessus.
Deux lettres de recommandation.
La première recommandait une bourse spéciale au séminaire de l’Église du Soleil, directement administré par le monastère de l’Église du Soleil.
La seconde recommandait une admission au lycée de l’Académie impériale.
L’expéditeur était la Fondation de bourses pour le développement des talents de la Compagnie marchande Merkuer.
Le nom du donateur n’était pas révélé.
« Je suis désolé, jeune demoiselle. »
Le Grand Sage contempla les deux lettres de recommandation achevées et sourit de toutes ses dents.
Si même un maître pouvait se montrer aussi sincère pour l’avenir de son disciple,
que dire d’un parent ?
« Mais je ne pense pas que ce soit une mauvaise proposition pour vous non plus. »
Plus une corde était d’un or éclatant, mieux elle permettait de passer autour du cou de quelqu’un.
Se répétant ce proverbe, le Grand Sage plia soigneusement les deux lettres et les glissa dans des enveloppes.
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