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Traducteur/éditeur : Haruto
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◈ Le médecin de dark fantasy pris pour un saint ◈
Chapitre 17 : Le protagoniste est toujours débordé (2)
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Après le repas, nous montâmes dans la limousine.
Eri s’assit près de la fenêtre sans dire un mot.
Un peu plus tôt, elle s’était empiffrée de homard comme si sa vie en dépendait. À présent, elle fixait le paysage par la fenêtre, le regard vide.
Elle a trop mangé et somnole ? Ou bien…
Son profil m’était étrangement familier.
J’avais l’impression d’avoir déjà vu cette expression dans ma vie antérieure.
Qui était-ce ? Un des résidents… ?
Tandis que je cherchais à deviner ce qui tracassait Erika, je regardai par la fenêtre en face d’elle.
La limousine quitta la place Civitas et commença à gravir la Colline du Sanctuaire.
* * *
À cet instant, Erika était en plein désarroi.
Elle s’était réveillée dans une dépendance noble,
avait assisté à une transaction portant sur une somme insensée,
et s’était rempli le ventre d’un festin qu’elle n’aurait même jamais osé imaginer.
Tout ce qu’elle avait vécu ce jour-là lui semblait irréel, comme un rêve.
Mais dans cet endroit digne d’un rêve, les questions du majordome en chef sur ses « qualifications » avaient suffi à la ramener à la réalité.
…Je crois que je comprends maintenant pourquoi l’oncle Tao agissait ainsi.
Le maître incontesté du Quartier rouge : Wangcho, Tao Chen.
On ne pouvait pas conquérir cet endroit par la seule force brute.
Ce lieu où se rassemblaient les laissés-pour-compte débordait d’une malveillance inimaginable.
Pour devenir le maître d’une rue comme le Quartier rouge, il fallait posséder une dignité et une cruauté à la hauteur.
Erika le savait bien.
Elle savait à quel point son oncle pouvait se montrer rusé, calculateur et, au besoin, cruel, malgré son sourire niais devant Julian.
Et les habitants du Quartier rouge se souvenaient.
Ils se souvenaient de l’histoire que Wangcho avait répandue en guise d’avertissement, au plus fort du blizzard.
* * *
Cet hiver-là, alors que la tempête de neige faisait rage,
un lieutenant de rang intermédiaire des Hyènes Balafrées fut pris en flagrant délit de détournement de drogue. Il la revendait en secret dans l’Allée de la Fumée.
Le problème, c’était que la drogue dont il s’était emparé appartenait aux affaires d’une autre organisation.
Dans la Fosse des Limbes, le territoire de chaque chef de rue était délimité selon ses activités.
Les Hyènes Balafrées de Wangcho contrôlaient la prostitution et les abattoirs, ce qui expliquait leur domination sur le Quartier rouge.
La drogue, elle, appartenait à l’organisation de l’Allée de la Fumée.
On ne touchait pas aux affaires des autres sans y perdre un poignet.
Telle était la règle de cet égout.
En l’occurrence, les agissements du lieutenant auraient pu déclencher une guerre avec l’Allée de la Fumée.
Pourtant, Wangcho ne le réprimanda pas.
Au contraire, il l’invita à dîner.
Vers la fin du banquet, Wangcho mâcha son dernier morceau de viande, puis lança d’un ton désinvolte :
« Je comprends que tu aies voulu mettre le nez dans ce trafic de drogue. Il arrive à tout le monde d’être cupide. À moi aussi. »
Wangcho s’essuya la bouche avec une serviette.
« J’ai réglé ça avec le maître de l’Allée de la Fumée. Ça ne prendra pas de plus grandes proportions. »
Le lieutenant reprit des couleurs.
Le soulagement se lisait sur son visage.
Il s’en était tiré.
Mais la bonté de Wangcho s’arrêtait là.
« Mais j’ai entendu dire que tu comptais vendre cette drogue à des enfants ? »
« Pardon ? Euh… les enfants ont souvent pas mal de petite monnaie sur eux… Je me suis dit qu’en leur vendant ça bon marché, je pourrais les rendre dépendants et en faire des clients fidèles. Et puis, autrefois… »
« Haa… »
Wangcho l’interrompit dans un profond soupir.
Un soupir mêlé d’agacement.
« Écoute. Il y a un blizzard dehors. Tu sais qui reviendra quand la neige s’arrêtera ? »
« Q-qui… ? »
« …Tss. Pas besoin que tu le saches. Ça ne te regarde pas. »
L’agacement s’insinua dans la voix, autrefois bienveillante, de Wangcho.
Tenant son couteau à l’envers, il racla la table avec, d’un geste irrité.
« Et tu te souviens de la règle que j’ai changée l’année dernière ? Laquelle ? »
« À partir de maintenant… nous… ne ferions plus travailler les enfants dans les maisons closes… Même pour les corvées… »
« Tu t’es déjà demandé pourquoi j’avais instauré cette règle ? »
« … »
« Réfléchis ! Pourquoi, à ton avis, j’ai fait cette règle ? Hein ? Sur mon territoire ! Si cette personne voit des enfants complètement défoncés, bavant partout… Hein ? Hein ! Hein ?! »
« … »
« Tu veux donc me faire tuer ?! »
Clac !
Le couteau de Wangcho s’enfonça dans le dos de la main du lieutenant.
« … ! »
« Emmenez-le ! »
Avant même que le lieutenant ait pu crier, on l’emmena de force, le couteau toujours planté dans la main.
Le lendemain,
on retrouva l’homme pendu la tête en bas à l’entrée de l’abattoir.
On lui avait arraché une quantité de chair équivalente au poids des pièces d’or qu’il avait gagnées en vendant de la drogue aux enfants.
Quelques jours plus tard,
dès que le blizzard s’arrêta, on ne prit même pas la peine d’enterrer son corps. On le jeta directement dans les engrenages.
Ses morceaux furent emportés dans les égouts, sans laisser la moindre pierre tombale.
À partir de ce jour, une règle absolue s’imprima dans l’esprit des habitants de la Fosse des Limbes.
Ne touchez pas aux enfants.
Ni avec de la drogue, ni d’aucune autre manière.
* * *
Erika connaissait très bien cette règle.
C’était elle qui avait sauvé la vie de la fille qu’on disait être l’enfant illégitime d’un vampire.
Le lieutenant avait simplement été stupide. Les habitants du Quartier rouge, eux, avaient compris le sens de la règle interdisant de faire travailler les enfants dans les maisons closes.
Quoi qu’il arrive, ne touchez pas aux enfants.
Voilà pourquoi Erika inspirait la méfiance, mais qu’on ne faisait jamais que la frapper.
Craignaient-ils la vengeance d’un vampire ?
Non.
Ils craignaient de mettre en colère le maître du Quartier rouge.
Et plus encore, ils redoutaient la mystérieuse « personne » que le maître du Quartier rouge craignait lui-même.
Grâce à cela, Erika, qui avait vécu cachée, avait au moins pu circuler la nuit depuis un an.
Mais elle ignorait tout de la personne qui la protégeait.
Jusqu’à il y a quelques jours.
C’était donc vous, docteur.
Ce n’est que maintenant qu’Erika sentit toutes les pièces du puzzle s’assembler.
Wangcho n’avait pas changé la règle.
C’était le directeur Schnabel qui l’avait instaurée, et Wangcho s’était contenté d’obéir.
Pourquoi ?
Ce ne pouvait pas être uniquement parce que le directeur Schnabel était un client important de son abattoir.
Avec les revenus quotidiens du docteur…
Quelqu’un comme lui pouvait facilement acheter la vie de Wangcho.
Non, il n’aurait même pas besoin de l’acheter.
Quand un noble chassait des pauvres, il s’en tirait avec quelques pièces d’amende.
Même s’il régnait sur le Quartier rouge, aux yeux d’un noble de la Colline du Sanctuaire, Wangcho n’était guère plus qu’une fourmi rampant sur le chemin.
Un chien n’a pas à s’interroger sur la nourriture qu’on lui met dans sa gamelle.
Erika comprit enfin ce que signifiaient les paroles que Wangcho répétait si souvent.
Tant qu’on restait à ses côtés et qu’on respirait, le miel coulait à flots.
Mais si l’on devenait cupide sans raison, on risquait de finir le lendemain en anonyme, flottant dans les égouts.
Elle comprit enfin pourquoi un homme aussi cruel que Tao Chen se comportait comme un chiot qui se roulait sur le dos, le ventre à l’air, devant cet homme.
La loyauté naissait de la peur.
Ce ne fut qu’après avoir compris cela que sa réalité vacillante commença à reprendre forme.
Quelqu’un comme lui a fait de moi son assistante ?
Un frisson lui parcourut l’échine.
Au début, elle avait cru qu’il était une bouée de sauvetage.
Une corde qui la tirerait hors du caniveau.
Mais à présent, cette corde ressemblait à un nœud coulant.
Alors, où suis-je, en ce moment ?
Erika baissa les yeux vers ses mains.
Se sentir supérieure parce qu’on venait de recevoir du pouvoir ?
On ne pouvait ressentir cela qu’après avoir appris à manier ce pouvoir correctement.
C’était comme demander à un enfant de manier une épée à deux mains.
Et s’il la brandissait mal, elle pouvait le fendre en deux.
Si je fais une erreur, alors, comme Wangcho, cette personne pourrait…
Un vieux dicton disait :
Même une corde tressée d’or peut servir à se pendre.
C’était celui qui décrivait le mieux sa situation.
La corde qui la hissait avait exactement la forme qu’il fallait pour lui passer autour du cou.
Et si ce dicton disait vrai, le prix de son erreur pourrait dépasser celui d’une place à l’abattoir.
Non, ce serait peut-être bien pire.
Plus on s’élevait haut, plus la chute était terrible.
À force de ruminer ces pensées, elle en eut le souffle coupé.
« Tu vas avoir une indigestion. »
La voix de Julian s’immisça soudain dans ses pensées.
Le cœur d’Erika fit un bond ; elle tourna brusquement la tête.
« Q-quoi ? »
« Pourquoi tu me vouvoies tout à coup ? »
« J-je ne le ferai qu’aujourd’hui. Alors, qu’est-ce qu’il y a ? »
« …Tu n’avais pas l’air bien. Je me suis dit que tu avais mangé trop vite. »
Julian posa son menton sur le cadre de la fenêtre, l’air indifférent.
« La prochaine fois, mange plus lentement. La nourriture ne va pas s’enfuir. »
Erika frissonna.
Les paroles que Wangcho aurait adressées au lieutenant puni résonnèrent dans ses oreilles.
[Il arrive à tout le monde d’être cupide.]
Elle avait dévoré son homard avec avidité, sans savoir quelle était sa place.
Cet homme avait-il vu dans cet appétit disgracieux une avidité indigne d’une noble ?
Erika baissa précipitamment la tête.
« …J-je suis désolée. Je ne… serai plus cupide. »
« …Tu n’as pas besoin de réagir aussi vivement. »
Erika répondit d’une voix qui s’éteignait peu à peu.
La réponse de Julian ne lui parvint pas.
Non, même cette réponse banale sonnait comme un avertissement : elle n’avait pas sa place dans ce monde.
Et la peur d’être rejetée à tout moment lui serra le cœur.
C’est alors que Julian s’immisça de nouveau dans ses pensées, contre toute attente.
« Maintenant que j’y pense, j’ai été comme ça, moi aussi. »
« Pardon… ? »
Julian gardait les yeux fixés sur le paysage.
Les réverbères à gaz de la Colline du Sanctuaire s’allumèrent les uns après les autres.
Leur douce lueur dessinait des ombres sur le visage de Julian.
« J’ai été adopté par cette famille. Ce n’est plus le cas maintenant, mais il fut un temps où l’on me considérait comme un intrus indésirable. »
Erika ouvrit de grands yeux.
Elle ne l’aurait jamais imaginé.
Vu la manière dont on le traitait au domaine et l’attitude du majordome en chef au restaurant, elle avait cru qu’il était leur fils biologique.
« Tout le monde riait et discutait avec élégance, mais j’avais l’impression d’être à part, comme en suspension. Comme si quelqu’un pouvait me remplacer à tout instant. »
Julian eut un léger rire et se tourna vers Erika.
« La première fois que je suis monté dans une voiture de luxe comme celle-ci, j’avais l’impression de ne plus pouvoir respirer, moi aussi. »
« V-vous aussi, docteur ? »
« Bien sûr. Comment pourrais-je ne pas comprendre la peine d’un étranger débarqué de nulle part ? »
Julian haussa les épaules.
Ses yeux gris brillaient d’une lueur espiègle, mais teintée d’une certaine amertume.
« Quand on se sent comme ça, il faut que quelqu’un nous explique pourquoi on a sa place ici. »
« … »
Julian tapota le cadre de la fenêtre du doigt.
« Si tu ne sais pas pourquoi tu es quelque part, tu te fatigues vite. Tu t’épuises à surveiller les réactions des autres. »
Erika se mordit la lèvre.
C’était exactement ce qu’elle ressentait en ce moment.
« Alors, mettons les choses au clair. »
Julian posa sur Erika son regard à demi voilé.
Il était chaleureux, mais empreint d’une pointe de nostalgie.
« À ton avis, pourquoi es-tu devenue mon assistante ? »
« Euh… Parce que je peux sentir cette étrange énergie à l’intérieur des gens ? »
« Exact. C’est une des raisons. »
Julian hocha la tête.
Il leva un doigt, puis un deuxième.
« Mais il y en a une autre. Tu as survécu dans la Fosse des Limbes. »
« Et alors… ? »
« Quand on ne vit que dans les hauteurs, on ne voit pas ce qui se trouve sous ses pieds. »
« … »
« Si tu ignores ce qui se trouve sous tes pieds, tu finiras par glisser. »
Julian bâilla discrètement.
« Je suis du genre à devoir savoir exactement où je mets les pieds avant de pouvoir me détendre. »
Erika réfléchit à ses paroles.
Regarder sous ses pieds. Elle comprenait cette idée.
Mais pourquoi fallait-il que ce soit elle ?
« …C’est pour ça que tu as besoin de moi ? »
Erika fut elle-même surprise par les mots qui lui échappèrent.
Julian tourna la tête.
Ses yeux mi-clos se posèrent sur elle.
« Pour voir ce qui se trouve sous tes pieds, il te faut des yeux qui ont grandi là-bas. »
Julian répondit d’une voix égale.
« Des yeux qui ont grandi sur la Colline du Sanctuaire ne peuvent pas voir la Fosse des Limbes. Wangcho, c’est pareil. Il est déjà monté trop haut. »
Julian regarda de nouveau par la fenêtre.
« Mais toi, c’est différent. Tu y as survécu. »
Erika le dévisagea, hébétée.
Le fait d’avoir grandi là-bas.
Le fait d’avoir survécu en léchant le sang sur le sol de l’abattoir.
Le fait d’avoir passé des nuits à trembler près des feux de rats.
Toutes ces honteuses réminiscences avaient-elles de la valeur aux yeux de cet homme ?
« …Ça sert à quelque chose ? »
« Bien sûr. »
Julian esquissa un sourire.
« Notre clinique ne peut plus se passer de toi. Et tu as beaucoup de valeur par toi-même. C’est toi qui as découvert le paludisme chez notre dernier patient. Tu crois que Wangcho aurait pu le faire ? »
Erika ne sut quoi répondre.
Une chaleur monta du plus profond de sa poitrine.
Jusqu’ici, son existence avait toujours été une malédiction.
L’enfant illégitime d’un vampire. Un monstre assoiffé de sang. Une créature répugnante.
Une chose qui n’aurait pas dû exister. Une chose qui aurait dû disparaître.
Mais cet homme niait tout cela.
Il disait que ce n’était pas une maladie, mais un talent.
Il disait avoir besoin d’elle, non par pitié ou par compassion.
Ah.
Ce n’est qu’alors qu’elle comprit ce que le vieux majordome avait voulu dire.
Il ne s’agissait pas d’évaluer ses qualifications.
[Si les vêtements sont trop grands, il suffit de grandir dedans.]
[Il te suffit de travailler jusqu’à ce qu’ils t’aillent.]
Cela signifiait qu’elle n’avait pas besoin d’être déjà à sa place.
Qu’elle devait simplement travailler jusqu’à ce qu’elle le soit.
Et cela signifiait aussi qu’elle avait le droit de faire cet effort.
« …D’accord. »
Erika parla doucement.
« Je n’ai qu’à surveiller ce qui se trouve sous tes pieds. »
Julian la regarda un instant.
Puis il haussa les épaules.
« Exact. Alors, voici ta deuxième mission. »
Julian pointa un doigt vers elle.
« Ne te mets pas tout à coup à me vouvoyer et à marcher sur des œufs avec moi. Je veux une partenaire, pas une servante. »
Le cœur d’Erika se mit à battre plus vite.
Il l’avait reconnue.
Cet homme impressionnant avait jugé qu’une fille comme elle, qui ne possédait rien, en était digne.
Le poids de ces paroles était si lourd, et pourtant si chaleureux, qu’Erika se mordit inconsciemment la lèvre jusqu’au sang.
« …Oui, enfin, d’accord. »
Erika se força à reprendre son parler habituel.
Elle ne pouvait pas empêcher sa voix de trembler légèrement à la fin, mais elle finirait par y remédier.
« Si tu tombes, je serai la première à te rattraper. Je connais le sol de la Fosse des Limbes les yeux fermés. »
« Bien. Ça me fait plaisir de l’entendre. »
Julian sourit faiblement.
Puis il s’adossa à la fenêtre, ferma les yeux et marmonna à voix basse :
« Quand tu te demanderas pourquoi tu es ici, dis-le-moi. Je te le rappellerai autant de fois qu’il le faudra. »
Peu après, Julian croisa les bras et tenta de dormir.
Le silence s’installa dans la limousine.
Erika regarda discrètement par la fenêtre.
Le ciel lointain, au-dessus du smog, lui semblait encore inimaginable.
Elle ne savait pas si elle avait le droit de s’en approcher en volant.
Elle savait encore moins si elle avait le droit d’en rêver.
Mais elle n’avait plus peur.
Elle pensait enfin comprendre ce que cet homme attendait d’elle.
Dès lors qu’elle pouvait le comprendre et se sentir comprise, il n’y avait plus de raison d’avoir peur.
* * *
Alors que la somnolence d’après-repas m’envahissait, je piquai du nez dans la voiture en me demandant :
Pourquoi est-ce qu’elle s’inquiète pour un truc pareil ?
Je pensais qu’Eri était intimidée, mais quand je lui en parlai, c’était bel et bien le cas.
Pas étonnant qu’elle ait à peine mangé, contrairement à son appétit du début, quand nous étions entrés dans le buffet.
C’est donc ça que j’avais déjà vu.
C’était exactement comme les symptômes que j’avais ressentis quand j’étais étudiant en médecine, puis interne.
On appelait ça, pour plaisanter, le « mal des hautes altitudes ». Ça arrivait quand le monde auquel on était habitué changeait soudain.
Pas que le monde change réellement. On se sentait simplement intimidé parce que tous ceux qui nous entouraient semblaient tellement accomplis.
Surtout quand j’avais rejoint ce milieu juste après les examens d’entrée à l’université : je m’étais senti incroyablement insignifiant.
Ou alors, c’était seulement moi ?
Peut-être que je l’avais ressenti plus intensément parce que j’avais grandi dans la pauvreté.
Et quand ces pensées s’aggravaient, elles pouvaient se transformer en un trouble appelé syndrome de l’imposteur.
Il était particulièrement fréquent chez les internes et les étudiants de troisième cycle.
Qui suis-je ? Où suis-je ?
En gros, ça résumait bien la chose.
On angoissait parce qu’on avait l’impression de tromper tout le monde, persuadé que les autres nous estimaient davantage qu’on ne le méritait.
Et puis, on se met à vouloir fuir avant de commettre une énorme erreur et de dévoiler son incompétence.
Si les protagonistes des histoires de malentendus cherchaient toujours à s’enfuir, ce n’était pas pour rien.
Si on ne prenait pas correctement en charge le syndrome de l’imposteur, un cercle vicieux s’installait.
Tout le monde semblait compétent et efficace, tandis que vous, protagoniste d’une histoire de malentendus qui ne survivait que grâce à la chance, aviez l’impression de ne jamais pouvoir en faire autant.
On ne croyait pas en ses propres capacités, alors on multipliait les erreurs, quoi qu’on fasse.
Ensuite, on redoublait d’efforts sans nécessité, ce qui diminuait encore notre efficacité au travail.
Et tôt ou tard, l’épuisement arrivait, puis on se mettait à fuir ses responsabilités.
Un interne avait même fui à cause de ça.
Dans ma vie antérieure, quand j’étais chef de clinique, un interne avait rejoint le service de chirurgie.
Il croyait n’être entré en chirurgie que par chance, et ses erreurs s’étaient peu à peu multipliées.
Il me rappelait mes débuts, alors je veillais souvent sur lui.
Et puis un jour, devinez quoi ? Ce salaud s’était enfui sans prévenir personne.
Je me souvenais très bien l’avoir poursuivi jusqu’à l’île de Tsushima, lui avoir acheté des sushis là-bas et l’avoir ramené au bloc opératoire.
Chunsik.
Tu es toujours vivant et en bonne santé ?
…À bien y réfléchir, j’avais dû ressembler à un maître de la Tour des Mages essayant de lui passer une laisse.
Waouh ! L’histoire de malentendus de Chunsik ! Fin !
Assez pensé à ça.
Hélas… Je ne peux pas non plus poursuivre quelqu’un jusqu’ici.
Peut-être que l’Erika d’origine avait eu droit à un épisode de fuite.
Mais je ne voulais pas vivre ça.
Je voulais seulement profiter des bons côtés d’une histoire de malentendus, pas en rejouer l’intrigue originale.
Et pour ça, je devais rappeler sans cesse à Erika qu’elle était là grâce à ses capacités, pas à la chance.
Autrement dit, si le Joker, Batman et Double-Face vivaient à côté de chez toi, quelqu’un devait te répéter que tu étais au moins l’Épouvantail.
Eri. Tu es aussi douée que ça.
Tu avais autant de valeur que l’insuline, la colchicine et la quinine.
Les talents de mage n’étaient pas si répandus.
Tu valais à peu près autant que le dernier modèle d’IRM d’un hôpital.
Voilà pourquoi je ne comprenais pas la réaction d’Erika.
Bon, je comprends si c’est juste un trait caractéristique des histoires de malentendus.
Un grand classique du genre.
Il y avait toujours dans les parages un joyau brut qui sous-estimait sa propre valeur.
Ce genre de personnage existait pour que le protagoniste le découvre et puisse ensuite profiter de la vie.
Vu sous cet angle, ce n’était pas bien difficile de lui passer autant de pommade.
N’était-ce pas le devoir d’un protagoniste de tailler une pierre brute pour en faire un joyau ?
Aujourd’hui, elle était si intimidée qu’elle n’avait presque rien mangé.
La prochaine fois, je l’emmènerais dans un autre buffet et je veillerais à ce qu’elle mange autant qu’elle le voudrait.
Ou alors, je pourrais louer tout un restaurant pour qu’elle mange sans se soucier des regards.
* * *
Bientôt, les vibrations du moteur de la limousine s’atténuèrent.
Quand la voiture s’arrêta, Erika, qui s’était laissée aller à une courte sieste, ouvrit les yeux.
Un magnifique domaine se dressait devant elle.
La portière de la limousine s’ouvrit.
Julian descendit le premier, et Erika lui emboîta le pas.
Tandis qu’elle suivait Julian vers le domaine, elle murmura :
« …Merci. »
Julian ne l’entendit pas.
Même s’il l’avait entendue, il n’y aurait pas prêté attention.
Cette nuit-là,
Erika dormit dans la dépendance sans faire de cauchemars pour la première fois.
La couette en duvet était incroyablement douce.
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