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Traducteur/éditeur : Haruto
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◈ Le médecin de dark fantasy pris pour un saint ◈
Chapitre 14 : L’enfant illégitime du Démon de sang (3)
──────
* * *
La clinique ouvrit tôt ce matin-là.
« Hein ? Docteur, pourquoi êtes-vous là si tôt ? »
Erika sortit de la salle de garde pour m’accueillir, encore à moitié endormie.
Tss, tss.
Une employée ne devrait pas être plus paresseuse que son patron.
« C’est l’heure d’ouverture de la clinique. Et puis, vous connaissez le dicton : l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt. »
« Si on dort plus longtemps, on a moins faim. Du coup, on n’a pas besoin d’attraper autant de vers, non ? »
Oh.
C’était un raisonnement imparable.
Mais, en tant que protagoniste, je ne pouvais pas être d’accord.
Bien sûr, j’avais déjà gagné une somme correcte, et j’aurais bien aimé paresser un peu, moi aussi.
Mais je n’avais aucune idée de l’effet boule de neige que cela pouvait entraîner à l’avenir.
Alors, malheureusement, je n’avais pas le choix : il fallait que je me lève tôt.
« Je pourrais sauver une personne de plus pendant ce temps-là, alors je ne peux pas. Désolé, mais il va falloir suivre mon exemple. »
« Pfff… »
Erika traîna les pieds, les yeux bouffis.
J’avais entendu dire qu’elle ne sortait que la nuit jusqu’ici, pour éviter les regards.
C’était sans doute pour ça que les matins lui semblaient si étranges.
Mais elle ne pouvait plus continuer ainsi.
J’étais même allé jusqu’à lui faire une transfusion.
Il était temps pour elle de vivre au grand jour, comme une fille ordinaire, et non comme l’enfant illégitime d’un Démon de sang.
Erika revint après s’être lavé le visage à l’eau froide.
Je lui tendis une note.
« Les tâches du jour : récupérer des médicaments, contacter des patients et faire un peu de ménage de temps en temps. Ça te va ? »
« C’est tout ? Vous avez dit que c’était en échange de mon traitement. »
Les yeux d’Eri s’écarquillèrent.
À voir sa réaction, elle avait dû s’attendre à des corvées épuisantes quand je lui avais dit qu’elle travaillerait pour rembourser le coût de son traitement.
Pourtant, la feuille ne listait que des tâches qu’une enfant de son âge pouvait facilement accomplir.
« C’est trop peu. »
« Exact. C’est ton quota quotidien. Si tu as fini tôt, tu peux te reposer. »
Mais elle se trompait sérieusement sur un point.
Ce dont j’avais besoin, ce n’était pas d’une coursière du nom d’Erika.
Je voulais découvrir ses talents.
Je devais investir en elle tant qu’elle ne coûtait pas cher et ne savait rien, pour pouvoir ensuite profiter tranquillement des avantages de cette relation.
Mais Erika n’avait aucun moyen de connaître mes arrière-pensées ; elle ne fit que me regarder avec plus de méfiance encore.
« Vous mentez. Ça ne peut pas être tout. »
Erika secoua la tête en me lançant un regard noir.
« L’alchimiste du bloc D-4 a dit que j’avais les bras et les jambes tellement maigres que même si quelqu’un me dépouillait, il n’en tirerait pas dix mar. Je sais que votre traitement coûte plus cher que ça. »
« Qu’est-ce que je ferais de ta peau ? »
« Si vous manigancez quelque chose, dites-le franchement. Je préférerais encore me donner à vous une fois… »
Clac !
Elle allait dire quelque chose qu’une enfant ne devrait jamais prononcer ; je l’interrompis donc d’un coup sur le crâne.
« Aïe ! »
Je m’étais préparé à ce que les ténèbres de la Fosse des Limbes dépassent aisément mon imagination.
Mais quand même.
Une adolescente ne devrait pas dire ce genre de choses.
« Je dois appeler la police et le FBI dans ce monde aussi ? »
Les bas-fonds de cette ville étaient un cloaque bien pire que je ne l’avais imaginé.
« Erika. »
À l’entente de son nom, Eri tressaillit.
Je me levai de ma chaise et m’accroupis pour me mettre à sa hauteur.
« Écoute bien. Ta bouche sert à savourer de bons petits plats ou à exprimer la valeur d’une personne. »
« Non, je… Mmh ! »
Quand Eri tenta de protester, je lui fourrai un bonbon étoilé dans la bouche.
« Retiens bien ça. Les mots que tu allais prononcer auraient pu te transformer en ordure, moins précieuse encore que les déchets les plus insignifiants de cette ville. »
Eri cessa de mâcher son bonbon.
Elle fixa mon masque d’un air absent.
Puis, avec un petit « pff », elle recracha le bonbon dans sa main.
« Mais dans ce cas, notre marché ne tient plus. »
« Oui, oui. Toi et moi, nous avons passé un marché. En échange de quelques courses, je te fournirai de quoi manger, des vêtements, un toit et des soins. »
D’une voix sévère, je fis la leçon à Eri.
« Mais un marché, ça veut dire que chaque partie offre ce qu’elle peut offrir. Pas qu’on propose quelque chose qui ne devrait pas l’être. Si tu me suggères un truc pareil, qu’adviendra-t-il de ma réputation ? »
« …Pardon. »
Je ne voulais pas qu’elle s’excuse.
Mais d’une façon ou d’une autre, la discussion avait tourné à la remontrance.
Je claquai des doigts pour détendre l’atmosphère.
« Alors ? Quelle est ta réponse ? »
« Je… je ferai vos courses. »
« Bien. »
Je déchirai une feuille blanche bien propre pour en faire un bout de papier.
Eri poussa même un cri en voyant que je gâchais une feuille entière.
J’y griffonnai quelques mots.
« Voilà ta première course. »
J’inscrivis une liste d’ingrédients médicinaux.
« Va chercher ces médicaments chez l’alchimiste. Je les ai déjà commandés et payés, tu n’auras donc rien à débourser. S’ils te demandent si je t’ai vraiment envoyée, montre-leur ma signature au dos. Et, bien sûr, ne jette pas ce papier en chemin. »
Eri plia soigneusement le papier et le glissa dans ses vêtements.
Comme s’il s’agissait de sa bouée de sauvetage.
Je n’étais pas l’Empereur. Elle n’avait pas besoin de prendre un bout de papier aussi à cœur.
« Je reviens. »
« Oh, encore une chose. »
Avant qu’elle ne parte, je me souvins d’un détail et la retins.
« …Quoi ? »
« Il faut aussi qu’on s’entende sur la façon dont tu t’adresses à moi. Tu préfères m’appeler docteur Schnabel ou doc ? »
« …Docteur Schnabel. »
Sur ces mots, Eri franchit le seuil et disparut dans la rue, déjà noyée sous le smog matinal.
C’était peut-être une impression, mais son dos semblait étrangement raide.
* * *
Une semaine passa après qu’Eri fut devenue ma coursière.
À vrai dire, elle s’en sortait mieux que prévu.
« Docteur. Je suis allée chez l’apothicaire du bloc D-4. Voici la monnaie. »
Cling.
Plusieurs pièces atterrirent bien sagement sur mon bureau.
Comme elle connaissait les ruelles par cœur, elle était remarquablement rapide pour faire les courses.
Elle avait donc le sens de l’orientation et une endurance considérable.
« Beau travail. »
Mais ce qui me plaisait encore plus que sa rapidité, c’était son honnêteté.
Les gens que Wangcho m’envoyait, ou les prédécesseurs d’Erika, gardaient parfois une partie de la monnaie après leurs courses.
Ils devaient se dire que je gagnais beaucoup d’argent et que la clinique ne désemplissait pas, alors je ne remarquerais pas quelques pièces manquantes.
Comme si je ne tenais pas de comptes.
Je laissais passer, considérant cela comme un pourboire.
Mais contrairement aux autres, Eri n’avait pas gardé une seule pièce.
« C’est peut-être un talent en soi. »
Ce n’était pas le genre d’endroit où il était facile de ne pas céder à la tentation.
Cela signifiait que rester honnête dans un tel lieu prouvait qu’Erika avait un véritable talent pour l’honnêteté.
Tandis que je passais en revue les talents d’Erika dans ma tête, je lui tendis quelques pièces.
« C’est un pourboire. Achète-toi des friandises. »
« Alors, je vais faire le ménage. »
« Contente-toi des toilettes aujourd’hui. »
Ses talents pour le ménage et les petites tâches diverses étaient eux aussi tout à fait satisfaisants.
Personne ne lui avait rien appris, et pourtant, elle nettoyait mieux que je ne l’exigeais.
Intelligente et digne de confiance…
« Je pourrais la recommander à une banque pour la sécurité, ou même la voir devenir chevalière. »
Celle-là était pas mal.
Au moins, son talent ne me faisait pas penser à une boulangerie.
Une semaine des plus satisfaisantes passa ainsi.
« Patient suivant. »
La porte s’ouvrit et on transporta un patient sur un brancard à l’intérieur.
C’était l’un des hommes de Wangcho.
Son bras s’était coincé dans un engrenage au cours d’une bagarre dans une usine.
La blessure était grave, mais l’urgence, pour l’instant, c’était le sang.
Il saignait abondamment.
« Cette personne a-t-elle un dossier sanguin ? »
Un de ses collègues répondit.
« L’automne dernier, je crois. On lui en a fait établir un ici, sur ordre de Wangcho. »
« Dans ce cas, ça ira vite. »
J’ouvris un dossier en cuir au style résolument rétro.
[Propositum : Matrix Sanguinis]
Littéralement, cela signifiait [Projet : Registre sanguin].
À cette époque, il n’existait aucun moyen de conserver le sang en toute sécurité.
Une fois prélevé, il coagulait en quelques heures, et si on transfusait du sang coagulé à un patient, il mourait.
Il existait des outils magiques comme les réfrigérateurs, et je disposais de capitaux plus que suffisants, mais personne ne savait encore fabriquer de solution conservatrice.
Si j’avais su que cela arriverait, j’aurais étudié la médecine transfusionnelle plus sérieusement.
Mais passons.
Quoi qu’il en soit, j’avais trouvé une solution de rechange.
Dès que j’en avais le temps, je déterminais le groupe sanguin des gens et le consignais dans un carnet.
Ainsi, en cas d’urgence, je pouvais les faire venir immédiatement pour prélever leur sang.
Au passage, j’écrivais en latin juste parce que ça faisait classe.
Franchement, le latin, c’était classe.
« Comment s’appelle le patient ? »
« Donovan. »
« Donovan… Groupe B. »
Ce dossier avait ceci de notable qu’il recensait le groupe sanguin de chaque membre de l’organisation de Wangcho, les Hyènes Balafrées.
C’étaient des gens pour qui les combats au couteau étaient monnaie courante.
C’est pourquoi ce registre sanguin leur servait aussi d’assurance maladie.
« Groupe B… Si quelqu’un dont je vais citer le nom est dans les parages, qu’il réponde. »
Locke, Heinz, Lewen…
« Heinz ! À cette heure-ci, ils doivent être dans cette taverne ! »
« Les ivrognes, ça ne fera pas l’affaire. »
« Emil, Rody… »
« C’est moi, Rody ! »
L’un des collègues qui les avaient accompagnés leva la main.
J’examinai brièvement Rody.
Avant une transfusion, je devais vérifier qu’il n’avait pas la syphilis, un rhume ou autre chose du même genre…
Conclusion : Rody était en bonne santé.
Ce serait donc Rody.
Eri prépara le matériel nécessaire à la transfusion.
Pendant ce temps, je m’occupai de stopper l’hémorragie du patient.
Rien de particulier.
Repérer les vaisseaux sanguins et les ligaturer, puis bourrer les grosses cavités de coton. Et recommencer, tout simplement.
À ce moment-là, les préparatifs étaient terminés.
« Tout est prêt, docteur. »
Nous nous préparâmes aussitôt à relier les bras des deux hommes.
Cette méthode s’appelait la transfusion directe.
Comme son nom l’indiquait, elle consistait à transfuser directement du sang frais.
Dans ma vie précédente, on l’évitait généralement, car elle était dangereuse.
Mais…
« Pitié, faites qu’il n’y ait aucun effet secondaire. »
Tout en priant les pouvoirs de cette histoire de malentendus, je préparai la transfusion.
Goutte à goutte.
Le sang s’écoula du bras du donneur dans un seau.
C’est alors que cela arriva.
« Docteur. »
Eri, qui débarrassait les déchets à côté de moi, prit soudain la parole.
« Qu’y a-t-il, Eri ? Le tuyau est-il tordu ? »
« Non. C’est difficile à expliquer, mais je crois qu’il y a quelque chose qui cloche avec le bras de cette personne. »
« ? »
Je me tournai vers Eri.
Les sourcils froncés, elle tapota l’avant-bras de Rody du doigt.
« Il y a quelque chose de… répugnant ? De bruyant ? Quand je regarde cette personne, je me sens bizarre. »
« Bruyant ? »
« Oui. Il y a quelque chose qui grouille à l’intérieur. Comme si des dizaines de milliers d’insectes rampaient partout. »
Je me tournai vers Eri.
« Tu peux me décrire ça plus précisément ? »
« Ça bouillonne à l’intérieur ? Comme les cochons malades de l’abattoir. »
« …? »
J’interrompis la transfusion un instant.
Une possibilité venait de me traverser l’esprit.
L’enfant illégitime du Démon de sang.
Son surnom.
J’avais cru qu’il s’agissait simplement d’une vieille insulte haineuse.
Mais dans ce monde fantastique, peut-être n’avait-elle pas reçu ce surnom par hasard.
Surtout qu’elle avait comparé cette sensation à celle de cochons malades. Mon intuition se faisait de plus en plus pressante.
Je regardai Rody de nouveau.
Je remarquai alors quelque chose qui m’avait échappé dans l’urgence de la situation.
« …Tes yeux sont un peu jaunes. Depuis quand ? »
« Ah, ils n’étaient pas comme ça hier. »
Ils avaient donc jauni à l’instant ?
Bien sûr, comme la jaunisse n’évoluait pas aussi vite, je pouvais me tromper.
C’était peut-être la lumière ou simplement une impression.
Et puis, ils étaient si légèrement jaunes qu’on osait à peine parler de jaunisse.
Malgré tout, les paroles d’Eri me tracassaient.
Je vérifiai donc une nouvelle fois.
« Rody, es-tu allé quelque part récemment ? »
« Euh… »
Rody compta sur ses doigts, fouillant dans ses souvenirs.
« Il y a quelques semaines, je suis sorti des murs. »
« Pourquoi ? »
« Pour récupérer des marchandises que Wangcho échangeait. C’était près d’un marécage. »
« Et tu t’es fait piquer par des moustiques là-bas ? »
« Oui. »
Merde.
Tous les indices convergeaient vers une seule chose.
Le paludisme.
Il était encore dans sa période d’incubation, avant que les symptômes ne deviennent graves.
Impossible de transfuser ce sang.
« On annule la transfusion. Nous trouverons un autre donneur. »
« Pourquoi ? »
« Tu as le paludisme. Ce serait catastrophique si on transfusait ton sang à cette personne. »
Nous nous dépêchâmes de trouver un autre donneur.
Heureusement, la transfusion se termina avec succès.
Le patient échappa au danger et la personne dont nous avions découvert le paludisme par hasard repartit avec une ordonnance de quinine.
* * *
Une heure plus tard.
J’appelai Eri, qui essorait un chiffon dans un coin.
« Eri. »
« Oui ? Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Tu peux venir un instant ? »
Je posai trois verres sur le bureau.
Chacun contenait un petit morceau de bandage taché de rouge.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Eri s’approcha en s’essuyant les mains mouillées sur son tablier.
« Un quiz. »
« …Un quiz ? »
« Si tu réponds juste, j’augmenterai ton salaire hebdomadaire et j’améliorerai aussi tes repas. »
À ces mots, les yeux d’Eri brillèrent d’enthousiasme.
« C’est quoi ? C’est quoi ? »
« Prends ces flacons dans tes mains. Puis choisis celui qui est le plus calme. »
Je désignai les trois flacons en verre.
A venait d’une mère atteinte de fièvre puerpérale, arrivée ce matin-là.
B venait de Donovan, dont le bras s’était coincé dans un engrenage.
C venait de Rody, qui avait failli donner son sang.
Dans l’ordre, il s’agissait de moelle osseuse provenant d’une patiente atteinte de septicémie, d’un patient en bonne santé et d’un patient atteint de paludisme.
Je ne lui expliquai pas ce qu’ils contenaient.
« Celui qui est le plus calme ? »
« Oui. Choisis la moelle la plus tranquille. »
« …Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Merde. Je croyais que c’était une blague géniale.
Perplexe devant mon quiz, Eri tendit la main vers les flacons.
A.
« Beurk ! C’est dégoûtant. »
Elle recula devant la moelle osseuse de la patiente atteinte de septicémie.
B.
« Hmm… C’est normal, je suppose ? »
Elle ne remarqua rien d’anormal dans la moelle osseuse du patient en bonne santé.
C.
« Beurk ! Celui-là aussi est dégoûtant. »
Elle choisit B comme flacon le moins désagréable.
Sans un mot, je retirai B et poussai A et C vers elle.
Ils contenaient la moelle osseuse de patients atteints de septicémie et de paludisme.
« Quelle est la différence entre ces deux-là ? »
« Euh… Ils me donnent la même impression ? »
« … »
J’étais un peu déçu.
« Pourquoi ? Pourquoi !? Je me suis trompée ?! »
Eri tapa du pied, dépitée.
Je secouai la tête.
« Non. Tu as tout à fait raison. »
Elle avait trouvé la bonne réponse dès qu’elle avait choisi B.
Cela aurait été encore mieux si elle avait pu distinguer A de C, mais tout de même.
J’en tirai une conclusion.
« Eri peut distinguer le niveau d’activité de la moelle osseuse grâce à ses sens. »
Elle ne faisait qu’une distinction binaire : répugnant ou pas répugnant.
Elle ne pouvait pas savoir s’il s’agissait du paludisme ou d’une infection bactérienne, encore moins identifier précisément la bactérie.
« C’est un peu décevant. »
À vrai dire, cela aurait été parfait si elle avait aussi pu reconnaître les agents pathogènes.
Bien sûr, je savais que j’étais gourmand.
Ce n’était pas une culture sanguine ; naturellement, elle ne pouvait pas identifier ce genre de choses à partir de la moelle osseuse.
Et son talent avait aussi un avantage : il portait sur la moelle osseuse, pas sur le sang.
« Elle peut examiner la moelle osseuse régulièrement ? Sans procédure invasive ? Au vingt-et-unième siècle, les gens en perdraient la tête. »
Je pouvais l’affirmer sans hésiter.
Même sans diplôme de médecine, je lui aurais offert un poste de professeure en infectiologie, en rhumatologie ou en hématologie, et l’aurais chargée de trier les patients à l’entrée des urgences.
Et elle aurait gagné quatre cents millions de mar par an sans même transpirer.
Même en dehors du domaine médical, c’était un talent exceptionnel.
Des talents comme le sien comptaient parmi ceux des mages.
« J’ai décroché le gros lot. »
Après un an de danses pour faire venir la pluie, mes efforts avaient enfin porté leurs fruits.
Dans ma tête, je fis passer Eri du niveau trois au niveau un de mon classement.
« Eri. »
« Quoi ? »
« À partir de demain, tu n’auras plus besoin de faire les courses. »
Les épaules d’Eri tressaillirent.
Elle crut apparemment que je la renvoyais.
Son regard vacilla un instant.
La peur d’être mise à la porte alors qu’elle venait à peine de trouver sa place se peignit sur son visage.
Des larmes lui montèrent aux yeux.
En voyant cela, je m’empressai de poursuivre.
« Je demanderai à quelqu’un d’autre de faire les courses. Toi, tu travailleras à mes côtés, pendant les consultations. »
« Qu… ? »
« Tu ne seras plus ma coursière. À partir de maintenant, tu es mon assistante. »
Un instant plus tard, la bouche d’Eri s’ouvrit toute grande.
« Pourquoi ? Je ne sais même pas lire. »
« Je peux t’apprendre. »
J’essuyai les larmes au coin de ses yeux avec un mouchoir.
« À partir de maintenant, ton travail consistera à repérer les malades grâce à ton don. C’est une responsabilité très importante. »
« …C’est vraiment un travail aussi incroyable ? »
« Oui. Toi seule peux le faire. »
Tout en parlant, j’inscrivis dans mon carnet le salaire qu’elle toucherait.
Les zéros se succédèrent.
Un, deux, trois, quatre…
« Hein !? Quatre… quatre cent mille mar ?! »
Quatre cent mille mar, c’était à peu près le salaire mensuel d’un ouvrier qualifié des quartiers riches.
Pour une orpheline des ruelles, passer soudain au niveau d’un maître artisan avait de quoi la bouleverser.
« …J-Je peux vraiment accepter ça ? »
« Tu le vaux bien. »
Je devais bien dépenser au moins autant pour la recruter.
Si je considérais cela comme l’achat d’un appareil d’IRM, c’était donné.
« Un, deux, trois, quatre… »
Incapable de croire que c’était réel, Eri continua de compter les zéros.
Pourquoi était-elle si surprise ?
Après avoir acquis de l’expérience à mes côtés, elle gagnerait dix fois plus.
Après avoir terminé le registre des soins du jour, je rangeai les dossiers et pris la parole.
« Encore une chose. »
Eri leva les yeux.
« Quoi ? »
« Maintenant que tu es mon assistante, tu feras aussi le trajet avec moi. »
« Le trajet ? »
« Ça veut dire que tu ne dormiras plus ici. Tu viendras travailler depuis l’endroit où j’habite. »
Je ne disais pas cela uniquement parce qu’elle était une rencontre providentielle.
Les talents de mage étaient rares.
Ils l’étaient à tel point que même les nobles gorgés de privilèges cherchaient à adopter tous ceux qu’ils découvraient dotés d’un tel don.
Et s’ils avaient aussi la tête sur les épaules, parler d’un candidat mage de rang SSR n’était pas exagéré.
Ainsi, en tant que protagoniste d’une histoire de malentendus et jeune maître d’une maison baronniale, j’avais le devoir de l’accueillir chez moi.
Naturellement, Erika ignorait tout cela et semblait incapable de croire à ce traitement de faveur soudain.
« …Chez vous, docteur ? »
« Plus précisément, dans l’annexe. Je te donnerai une chambre. »
« Votre maison a aussi une annexe ? »
Eri me fixa d’un air absent.
« Allons-y pour l’instant. Je t’expliquerai en chemin. »
J’ouvris la porte de la clinique et sortis.
Eri se dépêcha de me suivre.
Devant la clinique.
Une berline noire attendait.
La carrosserie était polie à la perfection.
Des garnitures en laiton.
C’était une limousine si luxueuse que même le smog qui se reflétait sur ses vitres avait l’air chic.
Eri se figea.
« …C’est quoi, ça ? »
« Une voiture. »
« Tu crois que je ne le sais pas ? Pourquoi y a-t-il une voiture ici ? »
« Pourquoi n’y en aurait-il pas ? »
« Pourquoi y a-t-il une automobile ici au lieu d’un carrosse… ? »
Sans tenir compte d’Eri, qui marmonnait, abasourdie, j’ouvris la portière et la poussai à l’intérieur.
Eri bascula sur le siège en cuir.
Je m’assis à côté d’elle et refermai la portière.
« On y va. »
Dans le rétroviseur, Otto me regarda comme s’il se demandait ce que j’avais encore ramassé.
Son regard me rappela le rôle d’Otto.
Il était mon chauffeur et mon garde du corps.
Mais avant d’être à mon service, il était au service du majordome en chef.
M’en souvenant, je le regardai de nouveau. Il ne semblait pas près d’appuyer sur l’accélérateur tant que je ne lui aurais pas expliqué qui était Eri.
Je lui donnai donc quelques explications.
« Veuillez contacter le majordome en chef. Dites-lui de préparer une chambre dans l’annexe. J’ai trouvé une enfant qui possède un talent de mage ; qu’on prépare tout en fonction de son rang. »
« Bien, Jeune maître. »
Le regard de mon chauffeur changea.
Recruter une mage lui semblait logique.
Ce n’est qu’alors que la voiture démarra.
Eri posa ses doigts sur le siège en cuir, les yeux écarquillés.
« C-C’est du vrai cuir ? »
« Oui. »
« Snif, snif. Cette odeur… »
« Tu pourrais te retenir un peu, dans la voiture ? »
Eri enfouit son nez dans le siège et inspira à pleins poumons.
Dans le Quartier rouge, le cuir désignait généralement des chutes cousues ensemble après le tannage ; c’était donc compréhensible.
Comme un chat qui s’habitue à une odeur, Eri se cala prudemment contre le dossier une fois qu’elle s’y fut accoutumée.
Puis elle regarda par la fenêtre.
Les bâtiments en ardoise noire de la Fosse des Limbes défilèrent.
« …Où allons-nous ? »
Je lui dis simplement de se taire et de regarder.
La voiture continua de grimper.
Elle quitta la Fosse des Limbes et traversa la Place Civitas.
Mais la voiture continua de monter.
Finalement, alors que nous traversions la Colline du Sanctuaire sans être contrôlés…
« Hein ? Hein ? »
« C’est ici que tu vivras désormais. »
« …Gurk. »
La tête d’Eri retomba.
Trop d’informations lui étaient arrivées d’un seul coup ; apparemment, son cerveau avait choisi de se mettre hors service.
Je comprenais.
Elle était passée du statut d’orpheline d’un quartier de bordels à celui de bras droit d’un Dragon céleste.
« … »
Je contemplai avec satisfaction Eri, inconsciente.
« C’est exactement la réaction que j’espérais. »
On aurait dit que je m’étais trouvé une assistante aux réactions remarquables.
Notes :
« Dragon céleste » fait référence à la classe noble privilégiée de One Piece.
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