Chapitre 5
— Bonjour, voyageur…
Vànci se redressa brusquement, les yeux grands ouverts.
Tout ce qui l’entourait était plongé dans un vide blanc. Il n’y avait rien, à l’exception d’une silhouette qui se tenait devant lui.
— Q-qui êtes-vous… ?!
— On m’appelle Phantasmagor, le dieu du spectacle.
Vànci tomba à genoux, des larmes coulant de ses yeux.
— C-comment ?!
Il observa l’entité de plus près.
C’était un homme d’une pâleur extrême, presque spectrale, vêtu d’un costume de Pierrot victorien en soie blanche froissée et tachée de suie de charbon.
Il portait une collerette de dentelle démesurée et effilochée. Son visage était entièrement peint en blanc, avec de grands cercles noirs dessinés autour de ses yeux, qui semblaient creusés par la folie.
Ses lèvres étaient peintes d’un rouge sang qui débordait largement sur ses joues, formant un sourire figé. Un chapeau pointu en feutre noir, posé de travers, coiffait ses cheveux noirs ébouriffés.
— J’ai beaucoup aimé tes petits tours, mon cher magicien… Que dirais-tu de devenir mon apôtre ?
Vànci était dans tous ses états. Il haletait, manquant d’air. Il paniquait tellement qu’il n’arrivait presque plus à respirer.
Ses larmes disparaissaient dans le sol nuageux.
— Mon voyageur, ne sois pas aussi stressé. Je ne vais pas te tuer. Tu as encore beaucoup de chapitres à vivre ! Ce serait du gâchis de mettre fin à la vie d’un tel potentiel ici même !
Phantasmagor tendit la main à Vànci pour l’aider à se relever.
— Deviens mon apôtre et divertis les dieux pendant que je les poignarde un par un dans le dos.
Vànci commençait à reprendre ses esprits, mais pas suffisamment pour remarquer la main que Phantasmagor lui tendait.
Ce dernier finit par la retirer, puis marcha tranquillement quelques pas vers la gauche, les mains dans le dos.
— Bien sûr, tu seras récompensé. Je te ferai passer ici même au rang 7 des Comploteurs grâce à un artefact très rare. Et je te donnerai même ma marque.
Soudain, un bruit étrange retentit, semblable à celui de pages que l’on tourne.
— Lâche-le, Phantasmagor. C’est déjà mon apôtre.
Le dieu du savoir : Apeiron, le Serpent.
C’était un serpent gigantesque aux écailles d’un blanc immaculé, presque translucides. Sous certains angles, elles reflétaient de légères lueurs irisées ou cuivrées.
Une sorte de barbe blanche, semblable à celle d’un érudit, poussait sous son menton. Il avait de grands yeux jaunes, chacun d’une taille comparable à celle du bras entièrement tendu de Vànci.
Pourquoi ce genre de chose n’arrive-t-il qu’à moi ?!
hurla Vànci intérieurement.
— Essaierais-tu de me mentir, Apeiron ? Ce n’est pas parce que tu connais les secrets des tours de magie que tu dois les révéler à tout le monde. Je suis sûr que le Voyageur voudrait continuer à voir de la magie dans ce monde.
— Ce n’est pas ça. Le Voyageur est déjà mon apôtre. Il porte même ma marque.
Phantasmagor s’approcha de Vànci. Celui-ci essaya de reculer, mais ses pieds s’enfonçaient dans les nuages comme s’il s’agissait de boue.
Phantasmagor posa une main sur son front et releva sa frange.
La marque était bien présente.
Un serpent se mordant la queue, formant un cercle parfait.
C’était le symbole du savoir infini et du cycle éternel du temps.
— Q-quoi ?! Qu’est-ce que c’est que cette marque ?! Je ne l’ai jamais vue de ma vie ! Elle vient d’apparaître !
— Alors, tu ne mentais pas…
Phantasmagor retira sa main du front de Vànci. Son expression de déception était presque exagérée.
— Dommage… J’imagine que je vais devoir attendre encore.
Vànci se retourna pour faire face au serpent. Il le trouva terrifiant.
Connaissant la peur de Vànci, Apeiron prit un ton rassurant.
— Du calme, Voyageur. Ici, tu es considéré comme mon apôtre. Tu ne risques rien.
Vànci déglutit. Il tenta de relever la tête pour apercevoir celle du gigantesque serpent, mais finit par tomber en arrière.
— Dieu du savoir… Où suis-je… ?
— Tu n’es nulle part. Tu t’es simplement endormi. Cet endroit n’existe pas : nous, les dieux, nous sommes immiscés dans ce non-lieu qui t’appartient.
— Pourquoi suis-je votre apôtre ? Nous n’avons jamais conclu de marché avant… ?
— Si. Nous en avons conclu un, mais tu ne t’en rappelles plus.
Vànci recroquevilla ses doigts. Il était complètement perdu.
— Quand ? Où ? Comment ?
Le serpent ferma les yeux.
— Je ne te le dirai pas pour l’instant. Contente-toi de savoir que nous nous connaissons depuis longtemps.
Il marqua une courte pause avant de reprendre :
— Lorsque tu te réveilleras, je veux que tu fasses quelque chose pour moi.
— Quoi ?
— Lorsque tu te réveilleras, tu partiras te promener. Tu croiseras alors une fille silencieuse portant une immense épée. Essaie de la recruter dans ton équipe et apprends-en le plus possible sur elle. Je suis très curieux à son sujet. Elle pourrait bien devenir l’une de mes apôtres. Dans ce cas, elle sera sous tes ordres.
Apeiron reprit d’un ton plus solennel :
— Voici le résumé de ta quête : retrouve cette fille et rallie-la à ma cause. Elle sera alors sous tes ordres.
C’est donc ça, un dieu ?! Je ne comprends rien à ce qui se passe ! Je veux en savoir plus, mais ce serait trop impoli de poser des questions après une proposition de quête… Je devrais peut-être d’abord gagner ses faveurs.
Et puis, « nous nous connaissons depuis longtemps »… Cela signifie-t-il que nous sommes presque amis ? Je n’en sais rien. Il ne faut pas tirer de conclusions hâtives ni faire semblant de le connaître. Je vais m’en tenir à mon plan initial. C’est celui qui a le plus de chances de fonctionner !
— Très bien, dieu du savoir, Apeiron. Moi, votre apôtre, j’accepte cette quête. Vous ne serez pas déçu.
Les yeux de Vànci s’ouvrirent brusquement.
Il n’était plus dans cet espace blanc, mais dans sa chambre. Les volets étaient entrouverts, laissant pénétrer la lumière du soleil.
Vànci redressa le haut de son corps et croisa les bras dans son lit. Il posa une main sur son menton et, comme à son habitude, prit le temps d’analyser ce qui venait de se passer.
Sa chambre était en désordre. Des livres et des Chroniques traînaient sur le plancher en bois châtain.
La lumière du soleil illuminait le mur recouvert de papier peint blanc, situé en face de la fenêtre. Un rayon éclairait également la porte de la chambre, la mettant en évidence.
Était-ce un signe divin ? Ou une simple coïncidence ?
Je n’ai plus vraiment le choix. Je suis maintenant marqué comme un apôtre. Si je fais marche arrière, je subirai le châtiment divin…
Toc, toc, toc.
— Vànci ! Lève-toi, gros feignant ! Il est presque midi !
— J’arrive ! Pas la peine de crier !
Sa grande sœur, Lucque, venait souvent le réveiller pour qu’il aille travailler, car Vànci avait le sommeil très lourd. Ses parents en étaient même inquiets.
Vànci se leva de son lit. Il portait une tenue entièrement faite de lin blanc, qui valait à elle seule plus de soixante miches de pain.
Pour une famille de la haute bourgeoisie, cela semblait dérisoire. Mais pour la majorité de la population, une telle tenue représentait plus d’une semaine de salaire pour une ouvrière.
Cela équivalait à sacrifier l’intégralité de sa paie hebdomadaire, sans pouvoir ni se nourrir ni se loger. Les classes populaires, quant à elles, portaient des vêtements en coton grossier ou en lin brut, rêche et récupéré.
Mais Vànci occupait un poste prestigieux dans l’une des académies les plus réputées du pays. Il appartenait à la haute bourgeoisie intellectuelle et bénéficiait donc d’un revenu relativement confortable.
Alors qu’une simple ouvrière gagnait entre cinq et sept shillings par semaine, un professeur d’une grande académie pouvait toucher un salaire annuel oscillant entre trois cents et plus de mille shillings.
Vànci ouvrit la porte de sa chambre, qui donnait sur un long couloir dont le plancher était fait du même bois châtain que celui de sa chambre.
Cependant, le papier peint était différent : il était rouge, orné de petits oiseaux dorés.
Au bout du couloir se trouvait la chambre de sa sœur. Celle de ses parents était située à l’étage inférieur.
Vànci prit les escaliers et descendit.
Son père et sa mère n’étaient pas là. Ils étaient partis en voyage d’affaires au bord de la mer, où se tenait un rassemblement de familles bourgeoises.
J’espère que maman pourra se détendre et évacuer son stress au bord de la mer pendant ce rassemblement.
— Bonjour, maître Vànci.
— Bonjour, Gill. J’ai quelque chose à te demander.
Gill était le majordome de la maison. Il avait les cheveux noirs, assez longs pour atteindre sa nuque, et portait un monocle. Il était encore relativement jeune.
Cependant, il vouait une obsession inquiétante à ses maîtres et en faisait parfois beaucoup trop pour les satisfaire.
— Dis à madame Feinet de préparer mon déjeuner ainsi qu’un repas à emporter. J’ai des choses à faire.
— C’est entendu, maître Vànci. Je m’en occupe immédiatement.
Gill s’inclina, une main posée sur la poitrine.
Vànci aller commencer sa quête.