Chapitre 3
C’était la fin de la journée. Il n’y avait plus aucun disciple à l’horizon, et les couloirs étaient tous plongés dans un silence poétique. Vànci marchait tranquillement, regardant par les hautes fenêtres le ciel qui se teintait d'orange. En vérité, il cherchait quelques pistes concernant les Chroniques Chaotiques.
— Lazar, murmura Vànci en pensée, cette académie n’est pas normale depuis que j’y suis entré. On m’observe.
— Je l’ai remarqué aussi, répondit la voix de la Chronique. Tu as bien fait de garder une œuvre cachée à l’intérieur de ton manteau.
— Maintenant, c’est presque une certitude. Quelqu’un a découvert notre secret et essaie d’agir avant même que nous puissions discuter avec le directeur.
Vànci s’arrêta quelques secondes. Ses oreilles n’entendaient plus qu’un bourdonnement sourd pour remplir le vide du silence.
D’un coup, il sentit une chaleur diffuse sur son ventre. Mais pas une chaleur tiède comme d'habitude : une brûlure intense, acérée. Il baissa la tête pour examiner son corps. Une pointe de lame d'acier sortait de son abdomen.
Le sang se mit à couler à flots, s’écrasant sur les dalles où une flaque se créa en quelques secondes. Vànci tenta désespérément de se retourner pour identifier son meurtrier, mais l’hémorragie court-circuita ses muscles. Il s’effondra lourdement sur le ventre avant même de pouvoir faire volte-face.
Soudain, un coup de pied violent frappa le visage de Vànci. L'inconnu commença à le piétiner au sol avec rage. La mort n’était plus loin. Vànci sentait ses paupières s'alourdir.
Putain de merde… Ça fait un mal de chien. Vais-je vraiment mourir ainsi ? Pourquoi ce genre de choses n’arrive-t-il qu’à moi…
— Bon, fini de se lamenter, il est temps de passer à l’action, gros flemmard ! déclencha la voix de Lazar dans son crâne.
— Lazar… ?!
— Abruti, pour qui tu te prends ? Tu es bien la seule personne que je connaisse qui ne peut pas mourir d’une vulgaire blessure pareille.
— C’est vrai ! pensa Vànci. Lazar, tu as raison, je dois me reprendre ! Moi, Vànci Guppont "Les Trois Couronnes", je suis un enseignant. Pas une vulgaire victime !
Vànci invoqua soudain une Chronique dotée d’un nombre de pages incalculable. Dans une lumière aveuglante, l’assassin fut violemment repoussé au fond du couloir.
Vànci était déjà posé sur un genou, en train de se relever. De grandes ailes d’ange étaient apparues derrière son dos. Sa blessure mortelle, elle, avait déjà complètement disparu.
— Je te présente ma collection personnelle : l’Omnibus.
L'ouvrage, relié de cuir marron avec quelques motifs dorés ressemblant vaguement à une main droite, flottait devant lui. Le nombre de ses pages était tout simplement hallucinant ; l’Omnibus contenait des centaines de Chroniques scellées à l’intérieur de ses feuillets.
Les ailes d’ange s'évanouirent après que Vànci eut repris la parole d'un ton calme :
— Tu as peur, n’est-ce pas ? Gardien des portes…
Le garde, autrefois si stoïque, avait désormais les yeux grands ouverts face au miracle qu'il venait de voir. Ses mains, qui tenaient encore la longue et fine lame imprégnée de sang, tremblaient de terreur.
— Allez, jouons à un petit jeu ensemble. Il me semble que tu es un épéiste, alors faisons un duel.
Les pages de l’Omnibus s'agitèrent d’elles-mêmes, tournant à toute vitesse jusqu’à atteindre un feuillet précis. Vànci plongea la main directement à l'intérieur du papier et en sortit une arme : une épée courte en bronze, dotée d’un artefact ressemblant à un œil incrusté sur sa garde en forme de cercle.
— Moi, Vànci Guppont, je vous défie en duel !
Le garde, fou de rage, hurla avant de se propulser sur Vànci, brisant une partie des dalles sous sa poussée.
— Allez, ramène-toi !
En un instant, huit violents coups d’épée s’échangèrent. Leurs jeux de jambes étaient parfaits. Mais on voyait une différence nette dans l'affrontement. Oui, même en tenant son épée à une seule main, Vànci Guppont dominait.
Après quelques échanges de coups intenses, Vànci, d’un coup de lame bien placé, fit reculer le garde et le força même à poser un genou à terre.
— J’en ai marre de jouer à ce petit jeu. Cela doit faire trois minutes qu’on se tape dessus sans se toucher. Alors, je vais rajouter une petite règle. À partir de maintenant, nos épées ne peuvent plus se toucher.
Le garde regarda Vànci, totalement choqué.
— Hein ?!
Avant même qu’il n’eût le temps de se relever, Vànci fonça sur lui.
— Attention, j’arrive !
Le garde plaça instinctivement son épée de sorte à parer le coup, mais la lame de bronze de Vànci passa inexplicablement à travers la sienne. D’un seul coup, un bruit de chair tranchée résonna dans le couloir. Vànci venait presque entièrement de couper le garde en deux. Il souriait.
— Ne comprends-tu pas les règles ? Parles-tu ma langue ? J’avais pourtant bien précisé : plus de contact…
Aussitôt, des applaudissements ironiques retentirent. C’était le proviseur qui sortait enfin de sa cachette d’observateur.
— Eh bien, c’était un magnifique duel.
Gerald Himme "Le Corps Doré", Comploteur de rang 8
— Oh, monsieur le directeur ! s'exclama Vànci.
L'homme était grand et arborait des traits étonnamment jeunes, malgré de longs cheveux blonds attachés en couette. Il gardait les yeux obstinément fermés, sûrement en raison de sa vieillesse et d'une forte myopie. En même temps, il était censé avoir plus de cent ans !
Vànci avança vers le directeur jusqu'à se tenir face à lui. Sans prévenir, il lança un coup d’épée fulgurant visant directement la gorge du vieillard. Le directeur dévia négligemment l’attaque du bout des doigts, avant de placer un coup de pied magistral dans le ventre de Vànci, le projetant violemment contre le mur au fond du couloir.
— C’est vous qui vouliez m’assassiner ? demanda Vànci en se redressant.
— Effectivement, tu as vu juste, répondit Gerald Himme. J’avais déjà envoyé quelqu'un pour t’observer. Alors comme ça, tu possèdes Lazar… Ce monstre était pourtant censé être mort.
— Bon, je suppose qu’il est temps de sortir le grand jeu !
Vànci fit apparaître la Chronique de Lazar dans sa main droite.
— Alors, tu possèdes vraiment l'une de ses Chroniques Chaotiques… Je suis subjugué.
Le directeur trembla un peu en apercevant l'ouvrage, mais cela ne suffit pas à le décourager.
— Dis-moi… Si tu es aussi bon à l’épée, c’est grâce à cet artefact en forme d’œil ?
Comment peut-il savoir ça ?! Quelle perspicacité ! s'étonna Vànci.
Effectivement, l’épée de bronze que Vànci utilisait possédait une propriété appelée « Arbitrage ». Si Vànci se trouvait dans un duel et que celui-ci était accepté par l'adversaire, alors Vànci acquérait instantanément le même niveau d’escrime que son rival. Cette arme maudite provenait d'une Chronique nommée : Tous égaux à l'intérieur.
Soudain, le dos de Vànci se figea. Une couche de glace se forma instantanément sur lui. Il regarda derrière son épaule : c’était Madame Dorin, affichant un grand sourire.
— Vous avez fait du beau travail, Madame Dorin, la félicita le directeur.
La vieille femme s’avança vers lui, les yeux brillants.
— Merci beaucoup, monsieur. Cela pourrait peut-être augmenter un peu ma paie ? Je dois aider mon fils…
— Bien sûr, Madame Dorin. Je ne peux pas ignorer un si bon travail sans vous récompenser.
Vànci, la tête basse malgré le choc, se mit à rigoler doucement. Le directeur et la vieille dame sentirent soudain une aura meurtrière écrasante envahir le couloir. Vànci leva la tête, un sourire affreux barrant son visage d'ange.
— Crève, la vioc !
Madame Dorin fut choquée par la violence de ses propos.
— Allons, mon enfant, je suis désolée. Je n’avais pas le choix, mais ce n’est pas la peine de se mettre dans un état pareil… On va juste récupérer la Chronique Chaotique et te laisser tranqui—
Le directeur hurla, lui coupant brutalement la parole :
— Madame Dorin !
Le cadavre du garde était debout juste derrière la vieille dame. L’épée fermement serrée entre ses mains mortes au-dessus de sa tête, il frappa un coup sec, vertical et sans pitié.
La tête de Madame Dorin roula lourdement sur le sol jusqu’aux pieds de Vànci. Il avait activé la compétence Fantoche cadavérique sur le corps du garde tranché.
Vànci éclata d’un rire intense et dément en fixant les yeux vitreux de la vieille femme morte. Et comme le rire provoque de la chaleur, une vague de feu jaillit soudain de son dos, faisant fondre instantanément la glace qui le paralysait.
Il marcha lentement vers le directeur, écrasant sans un regard la tête de Madame Dorin sur son chemin.
— Je m’en fous. Bonne raison ou pas, seule ma valeur compte.
Gerald Himme regarda Vànci, une lueur de terreur s'allumant enfin dans son regard aveugle. Le directeur fonça sur lui en chargeant un coup de poing destructeur.
— Quelle honte pour un Comploteur… Lazar, occupe-toi de lui. Je ne m’amuse plus.
Vànci se détourna tout simplement, faisant dos à la trajectoire de l'attaque. Le directeur rata son coup de poing de manière inexplicable, frappant le vide.
— C-comment… ? Tu n’as même pas bougé ?!
Vànci ne prit même pas la peine de se retourner.
— C’est simple. Lazar provoque l’Hasard.
Vànci, retenant son chapeau du bout des doigts de sa main gauche, trancha la gorge du directeur dans le même mouvement, le laissant s'effondrer. Le proviseur tomba à genoux, agrippant son cou pour tenter de retenir le sang qui se déversait sur le sol. Vànci resta juste là, tranquillement assis sur le rebord d'une fenêtre, à attendre qu’il meure.
Une fois le corps du directeur vidé de son sang et totalement figé au sol, Vànci se leva, après être resté de longues minutes à contempler le cadavre.
Il invoqua à nouveau sa magie.
— Fantoche cadavérique.
En ouvrant la Chronique, des fils d'encre brillants jaillirent des pages et s’insérèrent profondément dans le corps du directeur. Une fois que tous les filaments eurent pénétré la chair, le cadavre de Gerald Himme se redressa lentement, les yeux vides.
Vànci replaça son haut-de-forme sur sa tête.
— C’est l’heure des questions, mon cher directeur.