Chapitre 2
La classe était disposée en arc de cercle. Le sol était en bois et les murs, en pierre. Une fenêtre était présente, mais elle était fermée à cause du froid de fin d’année. Le professeur se tenait au milieu de la pièce, face aux élèves, assis sur des bancs en bois disposés en gradins, de plus en plus hauts à mesure que l’on s’éloignait du tableau.
— En cette fin d’année, pendant vos mois de repos, nous vous avons contactés pour vous informer que, l’année prochaine, vous devrez passer l’examen d’expression afin d’obtenir le DTA, le Diplôme de Théoricien Accompli.
Je serai donc l’enseignant chargé de vous préparer à cet examen. Autrement dit, je vous apprendrai à concevoir des Chroniques et vous révélerai les secrets du Fluide Noétique, afin que vous puissiez créer votre propre Chronique et la présenter lors de l’examen.
Soudain, un élève leva la main.
— On sait déjà tout ça, mais qui êtes-vous ? Vous ne nous avez encore rien dit sur vous, à part votre nom.
Vànci leva la tête vers l’élève assis au dernier rang, sur le banc le plus élevé.
— J’ai étudié à la prestigieuse Académie de Rottsloy, dans le nord. J’ai participé au grand tournoi théorique et je possède l’une des plus grandes collections de Chroniques de ce royaume. C’est à peu près tout ce que j’ai à dire.
Les élèves échangèrent des regards. Des murmures se répandirent dans la classe.
— Silence, je vous prie. Si vous avez des questions, posez-les-moi directement.
Un autre élève leva la main.
Vànci pointa le doigt dans sa direction et hocha la tête pour lui faire signe de poser sa question.
— Quel âge avez-vous ? Vous semblez si jeune…
Vànci répondit sans hésiter :
— J’ai dix-neuf ans. Je sais, j’ai l’air d’en avoir dix-sept, mais ne vous fiez pas trop à mon apparence. D’ailleurs, j’ai obtenu mes trois diplômes : le DTA, le Diplôme de Théoricien Accompli ; le DSA, le Diplôme de Scribe Accompli ; et le DDA, le Diplôme de Dogmatique Accompli. Mais je suis surtout un expert en théorie.
Les élèves eurent du mal à croire leur enseignant. Pourtant, ses trois diplômes témoignaient d’un talent exceptionnel. Les posséder tous signifiait être capable d’exercer n’importe quel métier.
De plus, chacun de ces diplômes correspondait à une filière différente. Les élèves de la filière Théorie ne préparaient que le DTA et n’avaient pas à étudier pour obtenir les deux autres. Cela signifiait donc que Vànci s’était inscrit à trois filières différentes lorsqu’il était lui-même étudiant.
Vànci Guppont, « les Trois Couronnes ».
— Bon, commençons le rattrapage.
Vànci se tourna de nouveau vers le tableau noir. D’un geste fluide, il fit crisser la craie pour dessiner trois cercles imbriqués, reliés par des flèches géométriques parfaitement tracées.
— Avant de vous lancer corps et âme dans la création de votre œuvre pour l’examen, nous devons reprendre les bases, commença Vànci en reposant la craie. Qu’est-ce qu’une Chronique ? Pour le commun des mortels, c’est un livre magique. Pour un Comploteur, c’est une cage de papier. Une Chronique est la matérialisation physique d’une pensée pure, figée pour l’éternité dans le Chrono-Bloc.
Il se mit à marcher lentement devant son bureau, les mains croisées derrière le dos. Sa longue veste noire effleurait le plancher de bois.
— Pour fabriquer cette cage, il faut deux éléments. Le premier est le Fluide Noétique. C’est l’essence brute de votre esprit. Ce fluide est invisible et intangible. Pour qu’il puisse agir sur le monde réel, vous devez le mélanger à un catalyseur matériel : l’encre de matérialisation. C’est ce mélange précis qui donne vie aux mots. Une fois inscrite sur le papier, la pensée n’est plus une simple idée dans votre tête : elle devient une loi physique locale.
Vànci s’arrêta net au centre de l’amphithéâtre. Son visage d’ange se teinta d’une froide gravité.
— Mais attention. Écrire une Chronique n’est pas un exercice de poésie. C’est un choc thermodynamique. Lorsque vous projetez une formule logique sur le papier, le livre acquiert un poids mental. Si votre logique interne présente la moindre faille, si vous doutez ou si vous laissez vos émotions hypocrites et votre morale humaine interférer avec la pureté du concept… la Chronique rejette son auteur. L’encre noétique aspire alors vos propres connexions synaptiques pour combler les lacunes de votre raisonnement. Vous ne devenez pas un Scribe : vous devenez une page blanche vivante.
Un frisson parcourut les rangées de bancs.
L’explication était limpide, dépouillée de toutes les fictions rassurantes que les vieux professeurs édentés racontaient habituellement.
Au troisième rang, l’élève à la mâchoire carrée qui avait ricané plus tôt avala péniblement sa salive. Il fixa la Chronique de Vànci, posée sur le bureau. Elle semblait inoffensive, mais après une telle explication, elle ressemblait à un prédateur endormi.
Contre son flanc, dans l’espace secret de sa conscience, la voix de Lazar pouffa de rire.
— Magnifique tirade, professeur Guppont. Tu leur as jeté la vérité brute à la figure, et ils sont en train de réaliser que leur précieux examen d’expression est une roulette russe pour le cerveau. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? On passe à la pratique ?
Vànci ne répondit pas à la Chronique, mais ses yeux noirs brillèrent d’une lueur d’anticipation. Il reprit la craie.
— Pour l’examen, vous devrez choisir votre courant philosophique et vous y tenir. Car chaque façon de penser entraîne une évolution différente. Aujourd’hui, je vais vous montrer comment un concept abstrait détruit la matière.
Vànci dessina une croix sur le tableau.
— Voilà ce que j’aurais dit si j’étais un vieil homme… Mais moi, Vànci Guppont, je vais vous montrer la beauté des Chroniques !
Il claqua des doigts. Une Chronique apparut dans sa main.
Il s’empressa de l’ouvrir.
Le bruit des pages sèches frottant contre ses doigts se fit entendre jusqu’au fond de la pièce. Vànci était pressé d’atteindre la page qu’il voulait montrer.
Enfin, il la trouva. Il posa son doigt dessus, puis saisit le livre à deux mains.
— Tenez-vous prêts !
Il plaça le livre à la verticale.
Soudain, une plume noire tomba du livre.
Avant même qu’elle ait le temps d’atteindre le sol, une vingtaine de corbeaux surgirent des pages et s’envolèrent vers le plafond.
Les élèves se mirent à paniquer.
— Et merde ! Ouvrez la fenêtre !
Vànci affichait un sourire enfantin. Il était le seul à rire de la scène qui se déroulait sous ses yeux.
Un élève sortit de sous son bureau, où il s’était caché, puis se mit à quatre pattes pour rejoindre la fenêtre et l’ouvrir.
Aussitôt, les corbeaux s’envolèrent par l’ouverture.
Lorsque tous les oiseaux furent sortis, Vànci se précipita vers la fenêtre en parcourant les pages de sa Chronique. Il plaça le livre à l’horizontale et le pointa en direction du groupe de corbeaux.
Le livre s’illumina. Dans une explosion de lumière, tous les corbeaux se transformèrent en colombes.
Vànci se retourna vers les élèves.
— Alors, qu’en avez-vous pensé ?!
Il était ravi de sa démonstration. Son sourire ressemblait à celui d’un gamin fier de présenter son œuvre.
— Ce type est fou… ?
— Je ne sais même pas si on peut vraiment le considérer comme un professeur…
Les élèves étaient encore sous le choc, à l’exception de quelques-uns, au fond de la classe, qui riaient.
Vànci reprit la parole.
— Je vois que cela vous a fait rire. Finalement, j’ai bien fait ! Le cours est terminé pour aujourd’hui. À l’année prochaine ! C’est à ce moment-là que nous reprendrons véritablement depuis le début.
— D’accord, professeur !
— Au revoir, monsieur !
Vànci regarda les élèves partir les uns après les autres, leur adressant un signe de la main.
Une fois le dernier élève parti, il cessa de sourire.
— Ça va, professeur Guppont ?
La voix provenait de la Chronique posée sur le bureau.
Soudain, le livre se souleva et flotta dans les airs.
— Mon cher Lazar, tu devrais surveiller tes paroles. Pour toi, je ne suis qu’un professeur.
Le livre se déplaça autour de Vànci.
— Tu n’as pas oublié notre quête ? À quoi bon venir ici ? Cette académie est plus jeune que moi !
Vànci s’adossa au bureau.
— Je te l’ai dit, Lazar. Le proviseur de cet établissement a le même âge que toi si tu étais encore humain. Ce n’est pas rien. Il pourra sûrement nous apprendre des choses sur ces prétendues « Chroniques Chaotiques ».
Le livre se tourna vers Vànci.
— Mes Chroniques sont nombreuses. Il est impossible qu’elles aient toutes pu être détruites en seulement cent ans… Quelqu’un arrive !
Le livre se referma brusquement et retomba sur le bureau, cessant de parler.
Vànci fit apparaître une Chronique dans sa main droite. Son titre était :
« Fantoche cadavérique »
Vànci ouvrit grand les yeux.
La porte s’entrouvrit lentement.
— Excusez-moi de vous déranger…
Une voix féminine retentit.
Une tête apparut dans l’entrebâillement de la porte. La femme avait de longs cheveux blancs rassemblés en chignon et une peau ridée.
— Oh ! Madame Dorin.
Vànci se précipita vers la vieille dame et lui offrit son avant-bras pour l’aider à se déplacer. Il avait fait disparaître la Chronique.
L’enseignante âgée tenait une cage contenant deux colombes.
— J’ai cru entendre que ces oiseaux vous appartenaient. Je suis vraiment désolée de ne pas avoir pu en attraper davantage, avec mes vieux os…
Vànci prit un air touché.
— Madame Dorin, il ne fallait pas… Ce n’est que de l’encre…
Il posa un genou à terre afin de se mettre à la hauteur de la vieille dame.
— Merci infiniment…
Il prit délicatement la cage.
La vieille dame pinça la joue de Vànci, l’incitant à relever les yeux vers elle.
— Ne crois pas que cette encre n’a aucune valeur. C’est un ancien rêve devenu réalité. Ces colombes sont le souhait de quelqu’un. Leur valeur ne t’apparaît peut-être pas, mais la personne qui les a écrites les chérissait comme les membres de sa propre famille.
Elle marqua une pause.
— Admire la beauté du rêve réalisé.
Vànci observa la cage et les colombes de plus près.
Leurs plumes, leurs yeux, leurs roucoulements…
Tout cela n’était autrefois qu’une description.
— Cette personne devait vraiment les aimer… Hé hé.
Vànci regardait les colombes avec compassion.
La vieille dame se retourna et se dirigea vers la porte.
— C’est ce que je voulais entendre, dit-elle en ricanant avant de sortir par la même porte qu’elle avait empruntée pour entrer.
Vànci posa la cage sur son bureau, à côté de Lazar, puis s’assit sur sa chaise.
Son expression changea.
— Ce n’est pas que je ne leur trouve aucune valeur. C’est simplement que seule ma propre valeur compte.
Il baissa les yeux.
— Mon monde écrase le vôtre. J’agirai toujours en privilégiant mes propres intérêts.
Il releva la tête.
— Car, dans mon monde et à mon époque, je suis le seul centre de mon univers.