Chapitre 9
Nous ne quittâmes pas la plage des yeux avant de nous être suffisamment éloignés pour ne plus risquer d’être repérés.
Ce ne fut qu’une fois de retour au cœur de la jungle que Zohar s’arrêta.
« Tu ne vas quand même pas les laisser continuer comme ça, si ? »
Il serra les dents.
Je fis encore quelques pas avant de répondre.
« Continuer quoi ? »
« Utiliser des gens comme appâts. »
La voix de Zohar était basse, presque lasse, comme celle de quelqu’un qui avait déjà accepté beaucoup trop de choses en trop peu de temps.
Le silence retomba.
« Ils vont continuer à mourir si personne n’intervient. »
Je m’adossai à un arbre.
« Et si on intervient maintenant ? »
Zohar hésita.
« On… on les libère. »
« Et ensuite ? »
« On affronte leur chef. »
« Et après ? »
Zohar fronça les sourcils.
« Je ne sais pas… »
Je croisai les bras.
« Ils sont au moins une vingtaine. Nous sommes deux. Ils contrôlent le terrain, ont installé des pièges et connaissent parfaitement la zone. Si on attaque de front, on mourra avant même d’atteindre les prisonniers. »
Zohar baissa les yeux.
Il savait que j’avais raison.
Mais le savoir et l’accepter étaient deux choses différentes.
« Alors on ne fait rien ? »
« Non. »
Je levai les yeux vers la canopée.
Un léger sourire apparut sur mes lèvres.
« On va les utiliser. »
Zohar releva brusquement la tête.
« Les utiliser ? »
« Tu as vu comment ils chassent. »
Il hocha la tête.
« Ils attirent les monstres avec des humains. »
« Exactement. »
Je ramassai une branche et commençai à dessiner sur le sol.
Un cercle.
La plage.
Puis une longue bande représentant la jungle.
Enfin, plusieurs croix.
« Les pièges. »
Je dessinai ensuite deux petits points.
« Nous. »
Puis une dizaine de cercles dans la jungle.
« Les monstres. »
Zohar observait attentivement.
Je poursuivis.
« Leur stratégie fonctionne parce qu’ils n’attirent qu’un seul monstre à la fois. »
Je plantai la brindille au centre du dessin.
« Mais si plusieurs créatures arrivaient en même temps… »
L’expression de Zohar changea progressivement.
« Les pièges ne suffiraient plus… »
« Exactement. »
Je souris légèrement.
« Les gardes seraient débordés. »
Du bout du pied, j’effaçai plusieurs croix.
« Les prisonniers paniqueraient. »
Puis je traçai de nouveau le cercle représentant le camp.
« Et tout leur système s’effondrerait. »
Zohar resta silencieux.
Puis il comprit.
« Tu veux attirer tous les monstres… vers la plage. »
Je hochai la tête.
« Le sang déjà présent là-bas nous facilitera la tâche. »
« Mais… »
Zohar hésita.
« Il y a aussi des prisonniers. »
« Je sais. »
« Beaucoup vont mourir. »
« Oui. »
Le silence retomba.
Le vent fit doucement bruisser les feuilles au-dessus de nous.
Résigné, Zohar finit par demander :
« Et qu’est-ce que tu comptes faire pendant qu’ils se battent ? »
Je regardai dans la direction de la plage.
« Observer. »
« Observer ? »
Il commençait déjà à s’énerver, mais je continuai.
« Si les monstres les éliminent, on n’aura rien à faire. »
Je marquai une courte pause.
« Et s’il reste des survivants… »
Mon regard devint glacé.
« On les achèvera. »
C’était le meilleur plan si nous voulions survivre.
Les mots restèrent suspendus entre nous.
Zohar détourna le regard.
Il était clairement en désaccord avec moi.
« Il y aura forcément des innocents… »
Je ne répondis pas tout de suite.
Puis je poussai un soupir.
« Tu te souviens de ce qui était écrit au début du tutoriel ? »
« …Oui. »
« Une seule personne quittera cette île. »
Zohar serra les poings.
« Je déteste cette règle. »
« Moi aussi. »
Cette réponse le surprit.
« Mais la détester ne la fera pas disparaître. »
Je ramassai mon sac.
« Les gens de cette plage finiront de toute façon par s’entretuer. »
« Alors pourquoi accélérer les choses ? »
« Parce que leur chef devient plus puissant à chaque heure qui passe. »
Je repensai au garçon sauvage.
À son groupe.
À ses pièges.
À ses esclaves.
« Si on attend trop longtemps, il deviendra un adversaire qu’on ne pourra plus vaincre. »
Je poursuivis :
« Et il doit déjà avoir plus de points que nous. »
« Si c’est le cas, vu la situation actuelle, à la fin du tutoriel… c’est nous qui mourrons. »
Zohar resta silencieux.
Il repensa à la fille enchaînée.
À son regard.
À son petit ami qui ne reviendrait jamais.
Puis il repensa à ce matin.
À l’homme qu’il avait tué pour me sauver.
L’île ne leur laissait aucun répit.
Aucun choix.
Finalement…
Il prit une profonde inspiration.
« D’accord. »
Je relevai les yeux.
J’étais surpris qu’il accepte.
« Je n’aime pas ton plan. »
Le blond serra les dents.
« Mais je comprends pourquoi tu veux le faire. »
Il baissa les yeux vers son arbalète.
« S’il ne peut y avoir qu’un seul survivant… alors n’importe qui vaut mieux que ce chef. Je refuse de le laisser continuer à jouer avec la vie des gens. »
Je me contentai de hocher la tête.
« Exactement. »
Le reste de la journée passa dans le silence.
Nous évitâmes soigneusement tout affrontement.
J’en profitai pour explorer les alentours.
Je mémorisai plusieurs passages étroits que les monstres seraient susceptibles d’emprunter.
Je repérai aussi des arbres suffisamment solides pour être escaladés rapidement.
Et surtout…
Je trouvai plusieurs nids de créatures.
Des traces fraîches.
Des excréments.
Des os encore couverts de chair.
Le soir approchait.
Le ciel prit progressivement une teinte orangée.
Les cris des oiseaux cessèrent.
La jungle retrouva le calme inquiétant de la veille.
Je m’accroupis derrière un énorme rocher.
En contrebas…
La plage réapparut.
Le camp avait encore grandi.
Un deuxième feu brûlait désormais près du premier.
Les gardes mangeaient pendant que les prisonniers restaient attachés.
Kang Min Jae riait avec ses hommes comme s’il passait une soirée parfaitement ordinaire.
Il ignorait complètement que deux paires d’yeux l’observaient depuis la jungle.
Je sortis lentement une torche que nous avions préparée dans l’après-midi.
Puis une deuxième.
Et une troisième.
Toutes étaient entourées d’herbe sèche et de résine.
Zohar comprit immédiatement.
« Tu veux les allumer ? »
« Non. »
Je désignai la jungle derrière eux.
« Les monstres sont beaucoup plus actifs la nuit. »
Je levai lentement les yeux vers les arbres.
Un rugissement retentit au loin.
Puis un deuxième.
Puis un troisième.
Un léger sourire apparut sur mon visage.
« Il est temps de réveiller toute la jungle. »