Chapitre 10
Le dernier rayon de soleil disparut derrière l’horizon.
En seulement quelques minutes, la jungle fut engloutie par une obscurité épaisse, presque vivante.
L’air lui-même sembla changer.
Les cris des oiseaux s’éteignirent un à un, remplacés par le doux bruissement des feuilles et le bourdonnement lointain des insectes nocturnes.
Seule la pâle lumière de la lune parvenait encore à filtrer à travers l’épais feuillage, projetant des taches argentées sur le sol boueux.
Je me relevai lentement.
« À partir de maintenant, pas un mot. »
Zohar hocha brièvement la tête.
Ses traits, à moitié éclairés par la lune, étaient plus tendus que d’habitude.
Nous descendîmes silencieusement le flanc de la colline.
Chaque pas était calculé.
Nous évitions soigneusement les feuilles mortes, les branches sèches et les racines qui dépassaient du sol.
L’odeur de la terre humide et de la végétation en décomposition emplissait nos narines.
Derrière nous, le vent agitait doucement la cime des arbres, couvrant parfois le bruit de nos déplacements.
Après quelques minutes, je m’arrêtai.
Devant moi, profondément imprimée dans la boue molle, se trouvait une immense empreinte.
Près d’un mètre de long.
Les griffes avaient laissé de profondes entailles nettes et agressives.
Autour, des os blanchis étaient éparpillés au hasard.
Des côtes humaines.
Des crânes fendus.
Des fémurs d’animaux rongés jusqu’à la moelle.
« C’est celui de ce matin… » murmura Zohar à voix très basse.
Je hochai la tête sans répondre.
Son repaire ne devait pas être loin.
Je sortis discrètement un morceau de viande encore tiède, récupéré plus tôt sur les cadavres des quatre assaillants.
L’odeur métallique du sang me frappa immédiatement.
Je lançai le morceau à quelques mètres, puis ramassai une pierre.
Toc.
Le bruit sec résonna contre un tronc d’arbre.
Une seconde passa.
Puis deux.
Un grognement grave et guttural s’éleva depuis les buissons.
Deux yeux rouges apparurent lentement dans l’obscurité, brillant tels des braises.
La créature renifla bruyamment l’air, repéra la viande et l’engloutit en une seule bouchée.
Les os craquèrent entre ses crocs.
Puis elle releva immédiatement la tête, le museau encore couvert de sang.
Elle cherchait autre chose.
Quelque chose de plus gros.
Quelque chose de vivant.
« On y va. »
Nous repartîmes aussitôt, sans courir.
Juste assez vite pour conserver une avance régulière.
Derrière nous, le bruit lourd des pas se rapprochait.
Régulier.
Menaçant.
Le sol tremblait légèrement à chaque impact.
Une dizaine de minutes plus tard, nous atteignîmes une deuxième zone.
Je m’arrêtai net.
Au-dessus de nous, suspendues aux branches basses, d’immenses silhouettes sombres dormaient la tête en bas.
Des chauves-souris.
Leurs ailes membraneuses s’étendaient telles de grandes draperies noires.
Une trentaine.
Peut-être davantage.
Je lançai une première pierre.
Elle frappa une branche.
Rien.
Puis j’en lançai une deuxième.
Cette fois, une paire d’yeux s’ouvrit lentement.
Puis une autre.
Puis toutes les autres.
Un cri strident, presque surnaturel, déchira la nuit.
KIIIIIIIIIIIIIIIII !
Toute la colonie prit son envol d’un seul mouvement.
Le vacarme était assourdissant.
Le battement de leurs ailes souleva les feuilles mortes tout autour de nous.
« Cours ! »
Nous détalâmes.
Derrière nous, les chauves-souris fondaient entre les arbres comme un essaim noir.
Le premier monstre, toujours à nos trousses, rugit de colère lorsqu’elles le dépassèrent.
Mais les créatures volantes l’ignorèrent complètement.
Elles avaient trouvé une proie plus facile.
Nous.
« Combien nous poursuivent ?! » haleta Zohar, à bout de souffle.
Je jetai rapidement un coup d’œil derrière moi.
« Toutes. »
« Toutes ?! »
« Continue ! »
Nous bifurquâmes vers une troisième zone.
Je m’arrêtai une fraction de seconde devant un amas de rochers couverts de mousse.
Je ramassai un gros bâton et frappai violemment la pierre.
BANG !
BANG !
BANG !
Un rugissement profond répondit presque immédiatement.
Le sol vibra sous nos pieds.
Quelque chose d’énorme venait de se réveiller.
« Damien… »
J’affichai un sourire froid.
« Plus on est de fous… »
Nous repartîmes aussitôt.
Quelques secondes plus tard, un monstre gigantesque, à mi-chemin entre le jaguar et la panthère, bondit hors des arbres.
Ses épaules faisaient largement plus de trois mètres de large.
Son pelage sombre brillait faiblement sous la lumière de la lune.
Il renifla l’air une seule fois.
Puis chargea.
Les arbres se brisaient sur son passage comme de simples roseaux.
« …plus on rit. »
Zohar déglutit.
« Tu crois vraiment que c’est le moment de plaisanter ?! »
Je n’eus pas le temps de répondre.
J’accélérai.
Toute la jungle semblait désormais en ébullition.
Des rugissements.
Des cris stridents.
Des battements d’ailes.
Des branches qui se brisaient.
Tout convergeait progressivement dans une seule direction.
***
La plage.
À cet instant précis, le camp était encore calme.
Kang Min Jae terminait tranquillement son repas, assis près du feu.
La lueur des flammes dansait sur son visage.
« Les gardes de nuit sont prêts ? »
« Oui. »
« Les prisonniers sont attachés ? »
« Tous. »
Il hocha la tête, satisfait.
« Parfait. »
L’un des garçons fronça soudain les sourcils, une main posée sur la poignée de son arme.
« Vous entendez ça ? »
Tout le monde se tut.
Au loin, un rugissement.
Puis un deuxième.
Puis un troisième.
Ils semblaient se rapprocher.
« Encore un appât ? » demanda l’un des gardes avec inquiétude.
« Non… »
Kang Min Jae se releva lentement.
Son instinct lui criait que quelque chose n’allait pas.
Les rugissements continuaient.
De plus en plus nombreux.
De plus en plus proches.
Même les prisonniers, attachés un peu plus loin, commencèrent à s’agiter et à paniquer.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
« Pourquoi il y en a autant ?! »
Un garde grimpa rapidement sur un rocher pour observer la lisière de la jungle.
Son visage devint livide en une seconde.
« Chef… »
Sa voix tremblait.
« Ils arrivent… »
« Qui ? »
Le garçon pointa la jungle d’une main tremblante.
« Tous les monstres… »
Un lourd silence tomba sur le camp.
Puis la lisière de la jungle explosa.
Une énorme créature en surgit la première, projetant de la terre et des feuilles dans toutes les directions.
Derrière elle, des dizaines de chauves-souris jaillirent, leurs cris stridents emplissant l’air.
Puis vint l’immense monstre, à mi-chemin entre le jaguar et la panthère.
Et derrière lui…
encore davantage de bêtes.
Attirées par le vacarme, elles chargèrent à leur tour en hurlant.
Leurs rugissements se mêlèrent en une cacophonie terrifiante.
Les gardes restèrent figés sur place.
Même les yeux de Kang Min Jae s’écarquillèrent brièvement pour la première fois depuis longtemps.
« …C’est quoi ce bordel ? »
À plusieurs centaines de mètres de là, cachés parmi les arbres, Zohar et moi observions la scène.
Notre respiration était encore rapide.
Nos poumons nous brûlaient.
De la sueur coulait le long de mes tempes.
Je fixai le camp.
Puis les dizaines de monstres qui fonçaient vers lui dans un chaos de griffes, de crocs et d’ailes.
Mon regard devint glacial.
« Le véritable carnage… »
Je dégainai lentement mon épée.
La lame scintilla faiblement sous la lumière de la lune.
« …commence maintenant. »