Chapitre 31
Chapitre 31
Je le vis arriver avant même qu’il ne m’appelle.
Zohar.
Toujours un peu trop voyant.
Toujours avec cette expression ouverte qui trahissait presque tout ce qu’il pensait.
Il s’approcha d’un pas hésitant, les sourcils froncés, comme s’il n’arrivait pas à croire que j’étais vraiment là.
« Damien ?… Qu’est-ce que tu fais ici ? »
Il passa une main dans ses cheveux.
« J’ai frappé à ta porte tout à l’heure… plusieurs fois. Je pensais que tu dormais. »
Je le regardai un instant sans répondre.
Il n’avait clairement aucune idée de l’endroit où il se trouvait.
Ni de ce que ça signifiait de traîner dans ce genre de quartier.
« Je ne dormais pas. J’avais des choses à faire. »
Mon regard glissa vers la fille qui se tenait un peu en retrait.
Anastasia.
« Et toi… comment est-ce que tu t’es retrouvé avec elle ? »
Zohar baissa la voix, gêné comme chaque fois qu’il essayait d’expliquer quelque chose qui lui venait du cœur.
« Je… je me sentais mal pour elle. Je me blesse souvent pendant les entraînements. Et je lui demande sans arrêt d’utiliser son Don… encore et encore. Sans compter tous les autres. »
Il se frotta l’arrière de la nuque.
« Je voulais juste la remercier. Lui offrir une arme, même si j’ai pas beaucoup d’argent. Elle a refusé, évidemment. Mais j’ai insisté. On a fini par aller se promener… et on s’est perdus. C’est comme ça qu’on est arrivés ici. »
Évidemment.
Zohar.
Toujours à essayer de réparer des choses qui n’étaient pas vraiment de sa faute.
Ou, du moins, pas entièrement.
Toujours à suivre son instinct avant de réfléchir aux risques.
Je ne dis rien.
Ce n’était pas le moment.
Anastasia esquissa un léger sourire.
Elle recula d’un pas, la chaîne autour de son poignet toujours bien visible.
« Je vais vous laisser tous les deux. »
Elle inclina légèrement la tête vers Zohar.
« Merci pour la chaîne. Vraiment. »
Zohar tendit instinctivement une main.
« Attends, Anastasia, t’es pas obligée de… »
Mais elle était déjà partie.
Avalée par la foule en quelques secondes.
Efficace.
Discrète.
Au moins, elle savait se fondre dans le décor.
Zohar resta un instant le bras tendu avant de le laisser retomber.
Il poussa un petit soupir, puis se tourna vers moi.
« T’as trouvé quelque chose de correct ? »
Sa voix était plus basse.
Plus sérieuse.
« J’ai du mal. Il y a très peu d’armes à feu à vendre… et il m’en faut une assez solide. Quelque chose qui puisse supporter des balles de mana sans partir en morceaux au premier tir. »
Je croisai les bras, repassant mentalement en revue les étals que j’avais vus.
Les pièces réellement intéressantes étaient rares.
Celles capables de supporter le mana encore plus.
« On verra. Mais on ne va pas traîner. Ici, plus on reste longtemps, plus les prix montent… et plus les regards deviennent curieux. »
J’étais encore en train d’examiner les derniers étals lorsqu’une voix familière m’interrompit.
« Damien ! »
Maddison arrivait vers nous d’un pas rapide, les yeux brillants.
Avec une énergie presque trop lumineuse pour un endroit pareil.
« J’ai trouvé un étal intéressant. Vraiment intéressant. Viens. »
Je ne discutai pas.
Si Maddison disait que c’était intéressant, ça valait sûrement le détour.
Zohar me lança un regard interrogateur, puis nous la suivîmes à travers la foule.
L’étal en question se trouvait un peu en retrait.
Il était tenu par un type à l’air méfiant, mais professionnel.
Dès que nous nous approchâmes, je compris pourquoi elle avait insisté.
Des armes à feu conçues pour supporter des projectiles de mana étaient alignées sur une table renforcée.
Juste à côté se trouvait une rangée d’épées dont la qualité était clairement supérieure à tout ce que nous avions vu jusque-là.
Je me penchai immédiatement vers une lame à la garde simple, mais au tranchant impeccable.
Zohar, lui, fixa son attention sur un pistolet au canon légèrement renforcé, parcouru de runes discrètes le long de la glissière.
Solide.
Conçu pour encaisser.
« Celui-là », murmura Zohar, le doigt presque posé sur la poignée.
« Et celui-là pour moi », répondis-je en désignant l’épée.
Maddison observa nos choix pendant une seconde.
Puis un sourire optimiste s’étira sur son visage.
Elle roula légèrement les épaules, comme si elle venait de passer à la vitesse supérieure.
« Laissez-moi faire. »
Elle s’avança vers le vendeur avec cette assurance naturelle qui lui était propre, déjà en train de préparer son approche.
« Alors… on est intéressés par ces deux-là. L’épée et le pistolet. »
Le vendeur croisa les bras, déjà sur la défensive.
« Cinq cents pour l’épée. Sept cent cinquante pour le pistolet. Pas de négociation. »
Maddison inclina légèrement la tête, toujours souriante.
« Cinq cents ? Pour une lame sans signature magique visible ? Et sept cent cinquante pour un pistolet dont les runes de renforcement sont… correctes, mais loin d’être exceptionnelles. »
Elle passa un doigt le long du canon sans réellement le toucher, comme si elle l’évaluait.
« On est des acheteurs sérieux. On prend les deux. Trois cent vingt pour l’épée, cinq cent soixante pour le pistolet. Total : huit cent quatre-vingts. Paiement immédiat. »
Le vendeur souffla du nez.
« Vous vous foutez de moi. »
« Pas du tout », répondit Maddison avec un petit rire. « Je vous fais une offre honnête. Ces armes vont rester ici longtemps si vous attendez le client parfait. Nous, on est là, on est prêts à acheter et on ne va pas vous faire perdre votre temps. »
Elle haussa légèrement les épaules, toujours aussi positive.
« Neuf cents pour les deux. Dernière offre. »
Le silence dura quelques secondes.
Le marchand regarda l’argent que Maddison avait déjà discrètement sorti.
Puis nos visages.
Finalement, il serra les dents.
« Neuf cent vingt. Et vous dégagez vite. »
Le sourire de Maddison s’élargit.
« Marché conclu. »
Nous lui remîmes l’argent sans perdre une seconde.
Le vendeur récupéra les billets, emballa rapidement les armes et nous les tendit.
Zohar tenait déjà son pistolet avec une expression presque reconnaissante.
De mon côté, je vérifiai rapidement le poids et l’équilibre de l’épée.
Maddison se retourna vers nous, visiblement très satisfaite d’elle-même.
« Vous voyez ? Avec un peu d’optimisme et de bons arguments… ça finit toujours par marcher. »
Zohar la regarda avec étonnement, son arme encore entre les mains.
« Comment tu savais tout ça sur les signatures magiques et les runes ? »
« J’ai beaucoup lu », répondit-elle avec un sourire.
Zohar hocha la tête.
Pendant ce temps, j’étais plutôt satisfait de mon arme.
Mais savoir que je venais de dépenser trois cent quarante zerys pour ma toute première vraie épée me serra légèrement le cœur.
Heureusement…
j’avais au moins réussi à l’avoir à prix réduit.
Nous ne traînâmes pas.
Dès que les armes furent emballées et rangées, nous quittâmes l’étal sans regarder derrière nous.
Maddison marchait légèrement devant, visiblement contente.
Zohar gardait déjà son arme près de lui, son regard un peu plus concentré que d’habitude.
Quant à moi, je portais mon épée à la hanche, le poids familier de la lame contre mon côté.
Le marché noir se referma derrière nous telle une plaie qu’on préférait oublier.
Plus nous avancions, plus l’atmosphère redevenait normale.
Moins de regards suspicieux.
Moins de transactions douteuses.
« On rentre », dis-je simplement.
Personne ne protesta.
Nous prîmes le chemin le plus direct vers le Pavillon humain.
Le soleil commençait déjà à descendre.
L’après-midi touchait à sa fin.
Pile à temps pour le test.
Lorsque les bâtiments familiers apparurent au loin, je sentis une partie de la tension quitter mes épaules.
Ici, au moins…
on savait à quoi s’attendre.
Zohar jeta un regard à son arme, puis vers moi.
« On est dans les temps ? »
« On sera dans les temps », répondis-je.
Nous accélérâmes.
Le Pavillon humain se dressait devant nous, apparemment calme.
Mais je savais que l’après-midi était loin d’être terminé.