Chapitre 30
Chapitre 30
Deux semaines.
Cela faisait deux semaines que les cours avaient commencé.
Deux semaines que les entraînements matinaux m’obligeaient à me lever chaque jour aux aurores.
Et deux semaines que je sentais enfin le poids de ma propre existence devenir plus lourd…
ou peut-être plus léger.
Le noyau de mana lié à mon Don de Gravité était passé de l’inexistence, le premier jour, à un noyau rouge.
Pas rouge foncé.
Rouge.
Et avec lui, j’avais réussi à débloquer de justesse une compétence :
Domaine Gravitationnel.
Une sphère d’un rayon de quinze mètres.
À l’intérieur, je pouvais multiplier la gravité jusqu’à cinq fois…
ou l’annuler complètement.
Au début, je ne pouvais que la tripler dans un rayon de dix mètres.
Mais avec l’entraînement, la portée et l’intensité avaient augmenté.
La première fois, je ne l’avais testé qu’une seule fois, dans une salle isolée.
Le sol s’était fissuré sous le poids d’un simple bloc d’entraînement.
Puis j’avais inversé l’effet.
Le bloc s’était mis à flotter.
Et moi aussi.
L’espace d’un battement de cils.
Je savais que je pouvais faire mieux.
Beaucoup mieux.
Mais le noyau refusait de progresser davantage.
Comme s’il attendait quelque chose.
La Clairvoyance, elle, restait bloquée au rouge foncé.
Ce pouvoir ne venait pas naturellement.
Il fallait regarder d’une manière que mon corps semblait refuser.
Chaque nuit, je m’entraînais.
Les yeux ouverts dans l’obscurité, essayant de forcer le monde à me révéler ses fils invisibles.
Rien.
Seulement des migraines…
et parfois ce goût métallique de sang au fond de la bouche.
Aujourd’hui, pour la première fois, nous avions une pause.
Et surtout, la permission de quitter le Pavillon pour nous préparer au premier test, qui devait évaluer nos progrès en fin d’après-midi.
J’enfilai ma veste noire et glissai les cinq cents zerys dans une poche intérieure.
À la fin de mon premier jour ici, juste avant d’aller dormir, j’avais enfin ouvert le message du Système qui clignotait depuis la fin du tutoriel.
Il était apparu devant mes yeux, froid et précis.
***
[Récompense du Tutoriel]
500 zerys crédités.
250 zerys par phase réussie.
***
À ce moment-là, j’avais presque regretté de n’avoir été invoqué que pendant la troisième phase du tutoriel.
J’avais perdu cinq cents zerys au passage.
Le Système n’avait pas comptabilisé ma participation durant les cinq dernières minutes de la deuxième phase.
Je comptais sortir seul et dépenser cet argent.
Je voulais une arme.
Une vraie.
Pas ces lames d’entraînement qui vibraient bizarrement dans ma main.
Et si nous devions passer un test aujourd’hui, j’étais certain de ne pas être le seul à avoir eu cette idée.
Je n’avais même pas parcouru trois pâtés de maisons lorsque des pas légers me rattrapèrent.
« Tu comptais vraiment sortir tout seul ? »
Maddison Gwen.
La fille Polyvalente de notre classe.
Cheveux rouges attachés en une haute queue-de-cheval.
Yeux gris qui semblaient ne jamais rien manquer.
Elle portait déjà un petit sac à dos, comme si elle avait deviné mes intentions.
Je haussai un sourcil.
« Je voulais juste aller voir ce qu’il y avait. »
« Moi aussi. Et je suis plutôt bonne en négociation, alors je peux t’éviter de te faire arnaquer. »
Je ne répondis pas.
Mais je ralentis suffisamment pour qu’elle puisse marcher à côté de moi.
Derrière nous, Atika, le dernier Polyvalent de notre classe, passait justement à cet instant.
Les mains dans les poches.
Le regard droit devant lui.
Il passa à côté de moi sans dire un mot et poursuivit sa route comme si je n’existais pas.
Je m’en fichais.
Vraiment.
La ville s’étendait autour de nous, sophistiquée et pourtant profondément médiévale.
Des tours de verre noir transperçaient le ciel, mais les rues étaient pavées de vieilles pierres.
Des enseignes au néon flottaient au-dessus de boutiques qui vendaient des armes juste à côté de pains encore chauds.
L’air sentait le métal chauffé et les épices.
Je connaissais chaque ruelle.
Après tout…
c’était moi qui avais créé ce monde.
Même si je n’en avais écrit que le début, mon univers avait été suffisamment développé et structuré pour que je connaisse au moins assez bien le premier étage.
Même si je n’avais jamais imaginé y marcher un jour moi-même.
Nous bifurquâmes dans une ruelle plus étroite.
Puis une autre.
La lumière changea.
Moins d’enseignes lumineuses.
Plus d’ombres.
Des étals cachés derrière d’épais rideaux.
Des regards insistants.
Le marché noir.
Je m’arrêtai net.
Devant un étal où étaient exposés des pistolets et des dagues à double tranchant, deux silhouettes se tenaient côte à côte.
Zohar.
Anastasia.
Il se tenait droit, les bras croisés, observant un pistolet comme s’il en évaluait déjà le poids.
Elle se trouvait légèrement derrière lui, ses doigts glissant le long d’une fine chaîne qui émettait une lueur violette.
Ils parlaient à voix basse.
Beaucoup trop proches l’un de l’autre pour deux inconnus.
Je restai figé une seconde de trop.
Comment… ?
Comment est-ce qu’ils se sont retrouvés ici ?
Et ensemble ?
Maddison suivit mon regard et siffla doucement entre ses dents.
« Eh bien, eh bien. Ton ami commence déjà à prendre ses marques dans les zones grises. Et avec cette fille distante. Anastasia, c’est ça ? »
Elle inclina légèrement la tête.
« Tu veux qu’on aille leur dire bonjour ? Ou tu préfères qu’on reste dans l’ombre pour voir ce qu’ils achètent ? »
Je ne répondis pas immédiatement.
Mon Don de Clairvoyance vibrait faiblement sous ma peau.
Comme s’il reconnaissait quelque chose.
Ou quelqu’un.
Je posai une main sur la poche où reposaient mes zerys et fis un pas en avant sans quitter les deux silhouettes des yeux.
« Observons d’abord », murmurai-je. « Ensuite, on verra. »
Nous nous éloignâmes légèrement de l’étal de Zohar et Anastasia, juste assez pour ne pas attirer leur attention.
Les allées étaient étroites, bordées de toiles sombres et de comptoirs chargés d’armes en tout genre.
Certaines brillaient d’un éclat bien trop impeccable pour être authentiques.
D’autres étaient d’une brutalité pure.
Maddison s’arrêta soudain devant un petit étal presque insignifiant.
Des dagues.
Une dizaine environ, alignées sur un tissu noir.
Des lames courtes et fines.
Certaines légèrement courbées.
D’autres droites comme des aiguilles.
Des manches en os.
En métal mat.
En bois sombre incrusté de petits éclats minéraux.
« Celles-là ont l’air intéressantes », dit-elle à voix basse. « Je veux regarder de plus près. »
Elle s’approchait déjà.
Ses doigts prêts à toucher.
Son regard aiguisé.
La négociatrice en elle venait de se réveiller.
Quant à moi, je continuai un peu plus loin.
Je cherchais une épée.
Pas n’importe laquelle.
Une arme avec de la présence.
Quelque chose qui ne ressemble pas simplement à une version améliorée de nos lames d’entraînement.
Une forme propre.
Un équilibre qu’on pouvait presque deviner rien qu’en la regardant.
Un métal qui évoquait le poids et la précision.
Quelque chose qui puisse entrer en harmonie avec la Gravité…
ce Don qui m’appartenait désormais.
Mon regard parcourut les étals.
Des claymores beaucoup trop lourdes.
Des sabres trop fins.
Des rapières qui semblaient prêtes à se briser au premier choc sérieux.
Puis, un peu plus loin…
une lame plus longue.
Noir mat.
Une garde simple, mais élégante.
Je m’arrêtai.
Honnêtement, si j’avais eu le choix, je ne serais pas venu faire mes achats ici.
Je connaissais l’existence d’un Forgeron légendaire qui aurait pu me forger une arme.
Le problème…
c’était que je ne savais pas où il se trouvait.
Et surtout, il me restait moins de vingt-quatre heures pour trouver quelque chose de suffisamment correct.
Alors que j’examinais les épées, j’aperçus Zohar du coin de l’œil.
Il s’approchait.
Et comme si le destin avait décidé de s’en mêler…
il me remarqua lui aussi.