Chapitre 29
Chapitre 29
Le garçon et la fille fermèrent les yeux sans prononcer un mot.
Une seconde passa.
Puis une autre.
Une sphère de mana rouge sombre se condensa dans la paume droite du garçon.
Parfaite.
Dense.
Presque solide.
Elle pulsait faiblement, comme un cœur.
Il rouvrit les yeux et posa directement son regard sur moi. Un sourire satisfait, presque arrogant, étira ses lèvres.
La sphère tint encore une seconde…
Puis deux…
Avant de s’effondrer brusquement.
Le mana se dispersa en une fine brume rouge qui s’évapora dans l’air blanc de la salle.
Il n’avait pas prononcé un seul mot.
Mais son regard était suffisamment explicite.
À ton tour.
Barn Willfor ne fit aucun commentaire.
Il se contenta de tourner son regard vers la fille et moi.
Je regardais encore les dernières volutes de brume rouge disparaître lorsque la fille commença à son tour.
Contrairement au garçon, elle semblait avoir beaucoup plus de mal.
Ses sourcils se froncèrent sous l’effort. Ses doigts tremblèrent légèrement.
Finalement…
Une faible quantité de mana apparut autour de sa main.
Une lueur rougeâtre, mince et instable.
Elle disparut moins d’une seconde plus tard.
En voyant ça, je compris à quel point manipuler le mana était difficile.
Écrire le système de pouvoir de mon roman… c’était une chose.
Le manifester moi-même… c’en était une autre.
Et je n’avais absolument aucune idée de par où commencer.
Je fermai les yeux.
Le silence de la pièce sembla soudain devenir plus lourd.
Je pouvais sentir le mana.
Il circulait en moi, chaud et fluide, semblable à un second sang.
Mais il était également partout autour de moi.
Invisible.
Omniprésent.
Je pouvais presque sentir sa pression contre ma peau.
Je commençai lentement à l’attirer vers ma main droite.
Je le rassemblai.
Le comprimai.
Le forçai à se concentrer dans mon poing…
Puis je le libérai.
D’un seul coup.
Boum !
Une explosion étouffée, faite d’énergie pure, résonna dans la salle.
Le mana rouge jaillit de ma paume ouverte.
Dense.
Violent.
Beaucoup trop violent.
La lumière blanche de la pièce fut immédiatement engloutie.
Les murs.
Le sol.
L’estrade.
Tout se teinta d’un rouge palpitant, comme si la salle elle-même venait de se mettre à saigner.
Le garçon resta figé.
La bouche entrouverte.
Les yeux écarquillés.
Il fixait la lumière rouge qui baignait encore toute la pièce.
Sur l’estrade…
le démon sourit.
Pas son habituel sourire cruel.
Non.
Un véritable sourire.
Rare.
Presque satisfait.
« Ça… »
Sa voix était plus basse.
Plus profonde.
« Voilà ce qu’on appelle du talent. »
Le garçon serra les dents si fort que je les entendis grincer.
Son orgueil venait manifestement d’en prendre un coup.
« Comment… est-ce qu’on monte de niveau ? » demanda-t-il d’une voix tendue.
Le rare sourire du démon disparut progressivement.
Son expression froide et distante reprit sa place.
« Il existe plusieurs méthodes. »
Il leva un doigt.
« La méditation. »
Un deuxième.
« Pousser votre Don jusqu’à ses limites absolues. »
Un troisième.
« Tuer des monstres possédant une essence, et donc un noyau de mana, puis l’absorber. »
Il fit négligemment tourner sa main.
« Ou encore utiliser des artefacts… mais ceux-ci coûtent une fortune. »
Puis il agita la main avec dédain.
« Cependant, rien ne surpassera jamais le talent inné. »
Il leva deux doigts.
Une nouvelle série de runes apparut dans les airs derrière lui, formant cette fois un spectre de couleurs.
« Votre noyau de mana commence au rouge sombre. Ensuite vient le rouge. Puis le rouge vif… »
Les runes changèrent progressivement de couleur.
« Ensuite, vous passez à l’orange sombre, puis à l’orange, à l’orange vif… et ainsi de suite. »
Son regard glissa lentement sur nous.
« Chaque seuil est un gouffre. La plupart des grimpeurs meurent bien avant d’en franchir plus de deux ou trois. »
Ses yeux rouges se posèrent sur moi.
Ma main baignait encore dans la lueur écarlate de mon mana.
« Certains… progressent simplement plus vite que d’autres. »
Le démon jeta un dernier regard à la lumière rouge qui commençait enfin à s’estomper autour de ma main.
« Je ne vais pas vous retenir davantage. Il se fait tard… et vous sortez tous du tutoriel. Certains d’entre vous ont même terminé deux épreuves en une seule journée. »
À ces mots, quelque chose se réveilla brutalement en moi.
Deux heures du matin.
Ma garde sur l’île.
Je n’avais pas fermé l’œil depuis.
La fatigue que j’avais ignorée jusque-là sembla soudain s’abattre sur mes épaules.
Lourde.
Sourde.
Presque nauséeuse.
Maintenant que j’y pensais…
j’étais épuisé.
« Au passage, à partir de demain, vous aurez plusieurs cours à suivre puisque vous devez également assister aux enseignements des quatre autres rôles. »
Barn poursuivit, parfaitement indifférent à notre état.
« Restez dans ce pavillon. Les autres accueillent actuellement de nouveaux grimpeurs appartenant aux autres races… et certaines d’entre elles sont particulièrement hostiles envers les humains. »
Il sourit de nouveau.
Mais cette fois, il n’y avait aucune chaleur dans son expression.
« Je ne serai pas responsable si vous mourez. »
Sur ces mots, le cours prit fin.
Alors que je m’apprêtais à quitter la salle, le garçon me lança un regard noir.
« Hmph. »
Puis il partit sans rien ajouter.
Qu’est-ce que je lui ai fait, moi ?
La fille, elle, sembla vouloir venir me parler.
Elle fit même quelques pas dans ma direction…
avant de s’arrêter.
Quelqu’un approchait déjà.
Zohar.
Évidemment.
La fille renonça et s’éloigna.
Zohar arriva devant moi avec un grand sourire.
« Damien ! Ça te dit d’aller manger ensemble ? »
Je soupirai intérieurement.
Je veux juste être seul…
Ce type était beaucoup trop gentil.
Et beaucoup trop collant.
Pour son propre bien.
Je n’eus même pas le temps de refuser qu’il m’entraînait déjà vers la cafétéria.
Pourquoi est-ce qu’il me traîne toujours partout ?
La cafétéria ressemblait davantage à une salle de banquet qu’à un endroit destiné à nourrir des grimpeurs.
Tout y était sophistiqué.
Presque ostentatoire.
De hauts plafonds voûtés dominaient la salle. Des colonnes de marbre blanc parcourues de veines dorées soutenaient les arches, tandis que d’immenses lustres de cristal diffusaient une lumière douce et chaleureuse.
Les tables en bois sombre étaient parfaitement alignées et recouvertes de nappes immaculées.
Même l’air semblait raffiné.
Le long des murs s’étendaient d’immenses buffets.
Et il y avait…
tout.
Des sushis et sashimis parfaitement disposés.
Des tajines fumants.
Des pâtes fraîches.
Des currys parfumés.
Des viandes rôties à la broche.
Des plats épicés venus d’Orient.
Des fromages affinés.
Des pâtisseries délicates.
Des fruits dont certains m’étaient totalement inconnus.
C’était comme si la Tour tenait à rappeler à chacun qu’ici, même le plus insignifiant des grimpeurs pouvait manger comme un roi.
Zohar et moi remplîmes nos assiettes avant de chercher une place.
C’est alors que nous la vîmes.
Tiana.
Elle était assise seule à une table isolée, près d’une immense baie vitrée.
Elle mangeait avec une précision presque chirurgicale.
Le dos droit.
Les gestes mesurés.
Le regard calme.
Comme si le reste du monde n’existait pas.
Et bien entendu…
Zohar se dirigea droit vers elle.
Évidemment.
À peine nous vit-elle approcher que Tiana posa ses couverts.
Elle se leva d’un mouvement fluide et contrôlé, déjà prête à partir.
Aucune émotion ne traversa son visage.
Zohar s’arrêta.
« Hé, attends. Qu’est-ce qu’il y a ? Tu semblais plus abordable pendant le tutoriel… »
Tiana s’immobilisa.
Ses yeux se posèrent sur lui.
Froids.
Parfaitement maîtrisés.
« Pendant le tutoriel, j’avais un objectif précis. »
Sa voix était calme, intelligente, dépourvue de toute chaleur.
Elle ne cherchait ni à se justifier ni à le blesser.
Elle énonçait simplement un fait.
« Réussir. Entrer dans la Tour. Rien d’autre. »
Elle récupéra son plateau d’un geste précis.
« Ici, je n’ai plus besoin de m’adapter à qui que ce soit. »
Une courte pause.
« Je préfère manger seule. »
Zohar insista.
Toujours aussi gentil.
Toujours aussi naïf.
« Mais les professeurs ont dit qu’il valait mieux gravir la Tour en équipe… »
Tiana ne broncha même pas.
« Si cela devient nécessaire, je ferai équipe avec les personnes que je choisirai. »
Son regard se refroidit légèrement.
« Pas avec n’importe qui. »
Elle commença à s’éloigner.
Puis son regard glissa vers moi.
Je n’avais rien dit.
Je l’observais simplement.
Comme j’observais tout le monde ici.
Mais elle s’arrêta.
Ses yeux gris se plantèrent dans les miens.
« Quoi ? »
Je clignai des yeux.
« Tu as quelque chose à dire, toi aussi, le pervers ? »
…
Pervers ?
Le mot me frappa comme une gifle injustifiée.
Je sentis immédiatement la frustration monter.
Je n’avais rien fait.
Je n’avais rien dit.
Je ne l’avais même pas regardée bizarrement.
Je l’avais simplement…
observée.
Comme je le faisais avec tout le monde.
Je serrai légèrement la mâchoire.
« Je me demande surtout pourquoi tu continues de me traiter de pervers. Je n’en suis pas un. »
Tiana me regarda comme si la réponse était parfaitement évidente.
« Tu me reluquais pendant le tutoriel et tu as rougi. Il te faut davantage de preuves ? »
Zohar tourna brusquement la tête vers moi.
Ses yeux s’écarquillèrent.
« Sérieusement ? »
« NON ! »
Quelques personnes se retournèrent.
Je pris une inspiration.
Calme-toi.
Je laissai échapper un soupir avant de reporter mon attention sur Tiana.
« Tu ne devrais pas juger les gens aussi vite. À ce rythme-là, tu risques de finir sans aucun coéquipier. »
Puis je m’assis avec mon plateau.
Tiana ne répondit même pas.
Elle m’ignora complètement, reprit son plateau et partit simplement s’installer ailleurs.