Chapitre 25
Chapitre 25
Je choisis une chambre individuelle.
Zohar prit celle juste à côté de la mienne, sans un mot.
La porte se referma derrière moi dans un léger clic.
La chambre était simple, propre, presque trop silencieuse après tout ce qu’on venait de traverser.
Un lit.
Une table.
Une armoire.
Et surtout…
une salle de bain.
Je n’attendis pas.
Sous l’eau chaude, je restai immobile pendant un long moment.
Le sel.
La poussière.
Le sang séché.
L’épuisement accumulé au cours des derniers jours…
Tout semblait couler de ma peau avec l’eau.
C’était ma première vraie douche depuis mon invocation.
Depuis que mon monde avait basculé.
Lorsque je sortis enfin, enveloppé dans une serviette propre, j’eus presque l’impression d’avoir laissé une couche entière de moi-même s’écouler dans le siphon.
Je m’allongeai sur le lit, les cheveux encore humides, et fixai le plafond.
Le silence était trop pesant.
Il laissait beaucoup trop de place aux pensées.
‘Pourquoi moi ?’
Pourquoi est-ce que j’avais été invoqué ?
Il existait des millions d’écrivains.
Des millions d’histoires.
Pourquoi mon manuscrit inachevé ?
Pourquoi précisément ces personnages ?
Pourquoi Zohar, et pas quelqu’un d’autre ?
Je repensai à l’île des survivants.
À l’escape game.
Aux flèches.
Aux dalles.
À la barrière de mana.
À cette fée vulgaire.
À Anastasia…
Et surtout à ce que j’avais dû faire sur l’île.
Tuer.
Ce n’était plus une hypothèse.
Plus une scène écrite à la troisième personne.
C’était réel.
C’étaient de vraies personnes.
Pas de simples personnages.
Je pouvais encore me souvenir du poids d’une lame.
De la résistance d’un corps.
Du regard de quelqu’un dont la vie s’éteignait.
Je me souvenais de tout.
Même si c’était pour survivre.
Même si c’était nécessaire.
Ça restait là.
Quelque part derrière mes paupières.
Une limite que je n’aurais jamais imaginé franchir aussi vite.
Tout s’était passé beaucoup trop rapidement.
Et surtout…
j’avais déjà dépassé tout ce que j’avais écrit.
Quatre chapitres.
Rien de plus.
Et pourtant, le monde continuait.
Les personnages continuaient.
Les règles continuaient.
‘Comment est-ce possible ?’
La réponse me vint lentement.
Presque à contrecœur.
Mon univers, mes grandes lignes et mes personnages avaient déjà été couchés sur le papier.
Même inachevés, ils existaient quelque part.
À l’état latent.
Peut-être que le simple fait de les avoir imaginés avait suffi à leur donner une existence propre.
Peut-être que je n’étais qu’un catalyseur.
Ou un prisonnier.
‘Et maintenant ?’
Maintenant, je n’avais plus d’informations.
Non.
Ce n’était pas tout à fait vrai.
Un souvenir me revint.
Avant d’être invoqué, j’avais écrit la trame principale d’une Pièce Cachée située entre les étages 1 et 10.
Je pouvais m’en servir.
Mais après ça…
je n’aurais plus aucun manuscrit pour me guider.
Plus aucun spoiler.
Plus aucune certitude.
Chaque décision serait désormais un pas dans l’obscurité.
Je devrais analyser.
Observer.
Anticiper.
Sans filet de sécurité.
Mais ce n’était même pas le pire.
Le pire…
c’était le lien.
Lorsque Zohar avait été blessé sur l’île, j’avais eu peur.
Une peur froide.
Instinctive.
Qui m’avait rappelé une vérité simple et brutale :
Si Zohar meurt, je meurs.
Notre lien n’était pas symbolique.
Il était vital.
Et cette dépendance me répugnait.
Je n’avais aucune envie de me sentir comme un esclave.
Comme une extension de quelqu’un d’autre.
Comme une vie suspendue au bon vouloir…
ou au malheur…
d’un seul homme.
Je devais trouver un moyen de rompre ce lien.
Ou, au minimum…
de le contrôler.
Un détail me revint alors en mémoire.
La Tour pouvait exaucer un souhait.
C’était l’une des rares certitudes qui me restaient.
Ceux qui atteignaient le sommet pouvaient formuler un vœu.
N’importe lequel, apparemment.
Alors…
est-ce que je pouvais simplement souhaiter ne plus être l’invocation de Zohar ?
Rompre le lien.
Redevenir libre.
Ne plus dépendre de sa survie pour assurer la mienne.
L’idée était tentante.
Mais l’instant suivant, mon esprit pragmatique la rejeta.
‘Gaspiller un vœu pour ça ?’
Un seul vœu.
Probablement la chose la plus précieuse qu’un être puisse obtenir dans cet univers.
L’utiliser uniquement pour me détacher de Zohar semblait…
ridicule.
À courte vue.
Presque pathétique.
Il devait forcément exister d’autres moyens.
Plus lents.
Plus risqués.
Mais moins définitifs.
Et puis, une autre question surgit.
Plus inconfortable encore.
‘Si je réussis à séparer mon existence de la sienne… est-ce que je serai renvoyé dans mon monde ?’
Et surtout…
‘est-ce que c’est réellement ce que je veux ?’
Je cherchai en moi une véritable nostalgie de mon ancienne vie.
La routine quotidienne.
Les pages blanches.
Les échéances.
Les nuits passées à écrire sur des personnages qui, ironiquement, avaient fini par m’amener ici.
Mon avenir incertain.
Rien de tout cela ne me serrait particulièrement le cœur.
Ce n’était pas comme si j’avais des amis à l’école.
Et je n’en avais pas besoin.
Ma famille…
Oui, j’étais proche d’eux.
Mais pas au point de gaspiller un vœu pour rentrer.
Alors…
mon monde ne me manquait pas vraiment.
Mais d’un autre côté…
celui-ci était mortel.
Dangereux.
Chaque jour pouvait être mon dernier.
J’avais déjà tué.
J’avais déjà failli mourir.
Et je savais très bien que ce n’était que le début.
Alors que faire ?
Rester lié à Zohar et survivre à ses côtés, en acceptant que ma vie ne m’appartienne plus totalement ?
Ou essayer à tout prix de me libérer, même si cela signifiait risquer de disparaître…
ou de retourner dans un monde qui ne représentait plus grand-chose pour moi ?
Je n’avais aucune réponse.
Seulement le poids de plus en plus lourd de toutes ces questions sans issue.
Je restai allongé encore longtemps, les yeux ouverts dans la pénombre de la chambre.
Autour de moi, la Tour continuait simplement d’exister.
Indifférente.
Et moi…
pris entre un monde que j’avais créé et un partenaire dont la mort entraînerait la mienne…
je n’avais plus qu’une seule certitude.
‘Je ne pouvais plus me permettre d’avancer à l’aveugle.’
« Oui ? »
La porte s’ouvrit immédiatement.
Zohar se tenait dans l’encadrement, une main posée contre le montant.
Son épaule gauche bougeait librement, comme si elle n’avait jamais été blessée.
Son expression était simple.
Directe.
« L’heure est presque écoulée », dit-il. « Il faut y aller. »
Je hochai la tête et me levai.
Mes réflexions étaient loin d’être terminées.
Mais le monde n’allait pas attendre que je trouve toutes les réponses.
À cet instant précis, la porte de la chambre voisine s’ouvrit.
Tiana en sortit.
Ses cheveux violets étaient soigneusement attachés en arrière.
Son expression était parfaitement neutre.
Elle traversa le couloir sans même nous adresser un regard.
Zohar leva une main presque automatiquement.
« Hé. »
Elle ne répondit pas.
Elle ne ralentit même pas.
Elle passa devant nous comme si nous n’existions pas et se dirigea directement vers le hall.
Zohar se frotta l’arrière de la nuque, légèrement gêné.
« …Bon. »
Je restai silencieux un instant.
Je l’avais déjà vue plus tôt, dehors, traverser la barrière de mana sans la moindre difficulté.
Mais c’était la première fois que je me retrouvais aussi près d’elle depuis l’épreuve des dalles.
Et je réalisai soudainement que je n’avais jamais consulté sa fenêtre de statut.
Je la fis discrètement apparaître.
***
[Fiche de personnage]
Nom : Tiana Aurévie
Âge : 18 ans
Sexe : Femme
Race : Humaine
Position : -
Capacité(s) :
1) Sang-froid (Rare)
Permet de rester parfaitement calme et lucide, même dans les situations les plus stressantes ou dangereuses. La peur, la panique et la pression ont très peu d’effet sur son jugement.
Don(s) :
1) Reine des Assassins (Unique)
Fait de l’utilisatrice la reine naturelle des assassins.
***
Je refermai la fenêtre.
‘Une capacité d’assassin…’
Intéressant.
‘Très intéressant.’