Chapitre 22
Chapitre 22
Tout le monde se précipita sur les dalles au hasard.
Personne ne réfléchissait vraiment. La panique provoquée par le compte à rebours, qui défilait beaucoup trop vite, nous poussait à agir.
Je me plaçai sur la deuxième dalle en partant de la gauche. Zohar prit celle juste à côté. Le grincheux s’isola tout au fond, tandis que les autres se dispersèrent sans le moindre ordre.
La fille aux cheveux violets resta immobile un instant avant de choisir une dalle au centre.
Un clic sec retentit.
La lumière verte au-dessus de la porte s’éteignit brusquement.
Le petit voyant repassa au rouge…
puis s’éteignit complètement.
Un lourd silence tomba sur la pièce.
« Merde… » marmonna quelqu’un.
Je sentis mon estomac se nouer.
On s’était clairement trompés.
Il y avait forcément une règle. Tout indiquait que nous devions nous placer d’une certaine manière, mais aucun de nous ne savait encore laquelle.
Je balayai la pièce du regard à la recherche du moindre indice.
C’est alors que je la remarquai.
Une fille aux cheveux rouges à laquelle je n’avais presque pas prêté attention jusque-là.
Elle s’était agenouillée près d’un panneau métallique dissimulé dans le mur, juste à droite de la première dalle.
Ses doigts hésitèrent une seconde.
Puis elle osa toucher un petit levier rouillé qui dépassait à peine.
Un clic plus doux retentit.
Et soudain…
Une mélodie enfantine emplit la pièce.
La voix monotone du Système se mit à chanter, claire et glaciale :
« A… B… C… D… E… F… G… H… I… J… K… L… M… N… O… P… Q… R… S… T… U… V… W… X… Y… Z… »
La chanson de l’alphabet.
Elle résonnait partout, encore et encore, telle une comptine déformée et sinistre.
La mélodie continuait obstinément, comme si elle se moquait de nous.
Je fus le premier à comprendre.
« Les noms… »
Tous les regards se tournèrent vers moi.
« On doit se placer dans l’ordre alphabétique de nos prénoms. »
Un silence gênant s’installa.
Personne ne bougea.
Parce que, bien évidemment…
on ne connaissait même pas nos noms.
On avait combattu ensemble.
On avait failli mourir ensemble.
Et malgré tout, nous étions encore de parfaits inconnus.
La blonde aux cheveux courts fut la première à briser le silence.
Elle se racla légèrement la gorge, visiblement un peu mal à l’aise.
« Audrey. Je m’appelle Audrey Mallen. »
Zohar leva ensuite la main d’un geste presque nonchalant.
« Zohar Stern. »
Tous les regards se tournèrent vers moi.
Je sentis mon visage chauffer légèrement.
« Damien Walker. »
Le grincheux, toujours aussi irrité, cracha son nom comme s’il s’agissait d’une corvée.
« Victor Arison. Et dépêchez-vous, bordel. »
L’homme aux cheveux noirs, qui était resté en retrait jusque-là, inclina légèrement la tête.
« Su Yu. »
La fille aux cheveux rouges, celle qui avait activé le mécanisme, esquissa un bref sourire.
« Mira Levy. »
Il n’en restait plus qu’une.
La fille aux cheveux violets.
Celle que j’avais tirée contre moi.
Celle qui m’avait traité de pervers.
Elle resta silencieuse pendant un long moment, le regard fixé sur le sol, comme si le simple fait de donner son nom lui demandait un effort.
Puis, d’une voix basse, presque résignée, elle finit par répondre :
« Tiana Aurévie. »
Le silence qui suivit fut plus lourd que tous les précédents.
Su Yu releva brusquement les yeux.
Il les plissa, comme s’il venait de comprendre quelque chose d’impossible.
« Aurévie ? Comme la famille la plus riche de la ville ? Qu’est-ce qu’une fille de cette famille fait dans le tutoriel menant à la Tour ? Tu as déjà tout ce dont tu pourrais avoir besoin, non ? »
Tiana tourna lentement la tête vers lui.
Son regard était sombre.
Glacial.
Presque menaçant.
Elle ne répondit pas.
Elle n’en avait pas besoin.
La tension dans l’air était devenue étouffante.
Victor, évidemment, fut le premier à en avoir assez.
« On s’en fout ! Mettez-vous sur vos foutues dalles qu’on puisse enfin sortir d’ici ! »
La dispute menaçait déjà de repartir.
Je sentais les voix prêtes à monter.
Les regards se durcir.
Mais Zohar leva les deux mains, calme, presque amusé.
« Hé. Vous réglerez ça plus tard. D’abord, les dalles. On se place correctement, puis on sort d’ici. Allez. »
Personne ne protesta.
Nous nous précipitâmes vers les sept dalles et prîmes chacun notre place selon l’ordre alphabétique de nos prénoms.
Audrey Mallen en première.
Puis moi, Damien.
Mira Levy.
Su Yu.
Tiana Aurévie.
Victor Arison.
Et enfin Zohar.
Un déclic sourd résonna sous nos pieds.
Le voyant au-dessus de la porte passa au vert.
De lourds mécanismes s’enclenchèrent, anciens et bruyants.
Puis la porte s’ouvrit lentement.
Enfin.
La sortie.
Le compte à rebours indiquait désormais :
03:00
Victor poussa un grognement furieux.
« Ça aurait pu être le dernier putain d’obstacle, hein ?! Mais non, il fallait qu’ils continuent à nous casser les couilles jusqu’à la toute dern— »
Il ne termina même pas sa phrase.
Il fonçait déjà vers la sortie, les épaules voûtées, comme s’il voulait simplement en finir le plus vite possible.
Les autres le suivirent sans courir, mais d’un pas vif, presque précipité.
Je jetai un dernier regard vers Tiana.
Elle ne me regardait pas.
Elle avançait droit devant elle, le dos droit, le visage impassible.
Nous franchîmes le seuil.
À peine avions-nous posé le pied de l’autre côté qu’une voix monotone, froide et désormais familière résonna dans les airs.
[Tutoriel final terminé.]
[Félicitations.]
[Vous pouvez désormais entrer dans la Tour.]
Une lumière blanche, brutale et aveuglante, explosa devant nos yeux.
Je n’eus même pas le temps de lever un bras pour me protéger.
Tout disparut.
La pièce.
La porte.
Les dalles.
Le compte à rebours.
Tout fut englouti dans cet éclat aveuglant.
Lorsque j’ouvris de nouveau les yeux…
nous n’étions nulle part.
Un monde noir.
Des ténèbres absolues.
Aucun sol visible.
Aucun mur.
Aucun ciel.
Seulement une immensité obscure et silencieuse, comme si nous avions été projetés dans le vide séparant deux réalités.
Autour de moi, les silhouettes des autres apparurent faiblement.
Des ombres floues suspendues dans le néant.
Audrey.
Zohar.
Victor.
Su Yu.
Mira.
Et Tiana, légèrement à l’écart des autres.
Au-dessus de nous flottait un nouveau compte à rebours rouge sang.
00:48
00:47
Puis la voix du Système résonna directement dans nos esprits, toujours aussi froide.
[En attente.]
[Tous les autres groupes n’ont pas encore terminé leur épreuve.]
[Transfert vers la Tour dès que tous les participants seront prêts.]
Quarante-sept secondes.
Le silence qui suivit était presque plus oppressant que toutes les flèches du couloir.
J’en profitai.
Le compte à rebours poursuivait sa descente, indifférent.
00:46…
00:45…
Personne ne parlait.
Alors je baissai les yeux.
L’interface du Système, habituellement discrète, apparut dès que j’y pensai.
Une petite notification clignotait encore.
Je ne l’avais pas ouverte depuis la fin de l’épreuve précédente.
[Récompense obtenue.]
J’appuyai dessus.
Un panneau translucide s’ouvrit devant moi, flottant dans les ténèbres.
Pas d’arme.
Pas de potion.
Pas de compétence.
Seulement une série de chiffres et de lettres, parfaitement nets et froids.
[Coordonnées]
Étage : 2
X : 47.291
Y : -12.884
Z : 003
Je fronçai les sourcils.
Des coordonnées.
Rien d’autre.
Aucune explication.
Aucune carte.
Juste ça.
‘Deuxième étage…’
Je relevai les yeux vers le néant noir qui nous entourait.
Le compte à rebours affichait désormais :
00:08
Autour de moi, les autres restaient silencieux, chacun perdu dans ses propres pensées.
Personne ne semblait vérifier quoi que ce soit.
Je refermai l’interface d’un simple geste mental.
Mais les chiffres, eux, restèrent gravés dans mon esprit.
‘Qu’est-ce que je suis censé faire avec ça ?’