Chapitre 20
Chapitre 20
Nous restâmes figés devant le tableau périodique pendant un long moment, les yeux fixés sur la case 117.
L’élément était bien là, clairement visible.
Mais rien d’autre.
Aucune flèche.
Aucun symbole supplémentaire.
Aucun indice permettant de comprendre la suite.
L’homme, dont les poings étaient encore rougis après avoir frappé le mur, secoua la tête avec un rire amer.
« On tourne en rond. On va crever à force de fixer ces putains de cases colorées. »
Le silence s’étira.
Les secondes défilaient sur la grande horloge numérique au-dessus de la porte.
34 minutes…
33…
Ce fut la fille aux yeux gris qui rompit l’immobilité.
Elle passa une main dans ses cheveux violets, son regard soudain plus vif.
« Et si on avait raté quelque chose plus loin dans le couloir ? On a fouillé partout ici, mais… les cellules… On y est à peine retournés. »
Personne ne protesta.
Nous nous dispersâmes dans l’étroit couloir, ouvrant une à une les portes des anciennes cellules.
L’odeur de renfermé, d’air stagnant et de métal froid nous enveloppa.
Dans celle du milieu, celle où se trouvait auparavant l’homme au verre bleu, je m’arrêtai net.
Par terre, juste sous le lit en fer, se trouvait un petit morceau de papier plié en quatre.
Avant même que je puisse le déplier, l’homme geignard qui nous avait abandonnés plus tôt s’exclama :
« J’ai trouvé une pièce de puzzle ! »
Les autres réagirent presque aussitôt.
« Moi aussi ! »
« Pareil ici ! »
Pendant ce temps, je dépliai le morceau de papier que j’avais trouvé.
Trois nombres étaient inscrits à l’encre noire, d’une écriture régulière :
15 – 67 – 10
Nous nous regroupâmes avec les indices retrouvés.
Tout le monde se regarda, perplexe.
« On a des pièces de puzzle à assembler et ce bout de papier. Lequel est censé nous servir ? » demanda l’homme calme.
Je relevai alors les yeux vers la salle où se trouvait le tableau périodique.
« Attendez… 15, c’est le phosphore. 67, l’holmium. Et 10, le néon. »
La fille aux cheveux violets murmura leurs symboles à voix haute.
« P… Ho… Ne… »
Un frisson parcourut le groupe.
Phone.
Téléphone.
C’était tout ce dont nous avions besoin.
En moins de trente secondes, nous repérâmes un vieux téléphone mural suspendu dans l’ombre près de l’entrée du couloir.
Le combiné était couvert de poussière.
Le cadran avait jauni avec le temps.
Je le décrochai.
Le compte à rebours affichait encore :
23 minutes et 17 secondes.
Je portai le combiné à mon oreille.
Rien.
Seulement un bip régulier.
Froid.
Constant.
Il résonnait dans le silence comme un métronome.
Nous attendîmes.
Cinq secondes.
Dix.
Le bip continuait sans faiblir.
L’homme impatient grimaça.
« Sérieusement ? On trouve un téléphone et y a même pas de tonalité ? C’est quoi l’étape suivante ? Composer un numéro au hasard ? »
La fille aux cheveux violets regarda le compte à rebours.
22 minutes et 11 secondes.
Puis son regard croisa le mien.
« 117… » murmura-t-elle. « On a passé tout ce temps sur 117. Et si… »
Je n’attendis pas qu’elle termine.
Je tournai le cadran.
Un.
Un.
Sept.
Le bip s’interrompit brutalement.
Une voix mécanique retentit.
Neutre.
Parfaitement articulée.
« Whiskey. India. November. Delta. Oscar. Whiskey. »
Puis silence.
Le combiné raccrocha tout seul dans un claquement sec.
L’homme explosa presque immédiatement.
« Encore un putain de code ! Whiskey-India-je-sais-pas-quoi ! On va encore perdre dix minutes à fouiller des bouquins ou je sais pas quoi pendant que le Démon se balade tranquillement dans les couloirs ! J’en ai marre de ces énigmes à la con ! »
Je ne répondis pas tout de suite.
Je restai immobile, le regard perdu dans le vide, mes doigts toujours posés sur le téléphone.
Whiskey.
India.
November.
Delta.
Oscar.
Whiskey.
L’alphabet phonétique de l’OTAN.
W. I. N. D. O. W.
Window.
Une fenêtre.
Mais ce n’était pas ça qui me perturbait le plus.
C’était cette sensation étrange, presque nauséeuse, qui me comprimait la poitrine.
Ces codes…
Ces mécanismes…
Cette succession de petites énigmes…
Je les connaissais.
Pas comme un joueur.
Comme quelqu’un qui les avait autrefois couchés sur le papier.
Je n’avais écrit que quatre chapitres.
Rien que le début.
Le monde.
Les règles.
Les lieux.
Les personnages.
L’ambiance.
Rien de plus.
Et maintenant…
j’étais à l’intérieur.
Aveugle.
Exactement comme les autres.
Je relevai enfin la tête.
Je n’avais pas le temps d’y réfléchir davantage.
« Window », dis-je d’une voix basse mais claire. « Ça veut dire “fenêtre”. »
Personne ne protesta.
Tout le monde se dispersa immédiatement vers les ouvertures de la pièce.
Les fenêtres étaient hautes, étroites et protégées par d’épais barreaux de fer.
De l’autre côté, on ne distinguait qu’un couloir sombre et désert.
L’homme impatient jura en tirant une chaise.
« Dépêchez-vous ! Rapprochez les tables ! »
Ils empilèrent les meubles pour former un échafaudage improvisé particulièrement bancal.
La fille aux cheveux blonds courts fut la première à grimper.
Elle s’agrippa à la grille, le visage presque collé contre le verre froid, inspectant chaque recoin.
Le cadre.
Le rebord.
Les jointures.
Rien.
Elle passa à la fenêtre suivante, toujours perchée sur la table instable.
Ses doigts glissèrent le long du montant en bois.
Soudain, elle se figea.
« Attendez… Il y a quelque chose ici. »
Elle tira dessus.
Un petit cylindre métallique, lisse et lourd, sortit de sa cachette dans le cadre.
Un cryptex.
Cinq anneaux de lettres.
Elle le déposa dans ma paume.
Le métal était glacé.
Le compte à rebours indiquait :
19 minutes et 03 secondes.
« Les pièces de puzzle. Il doit aussi y avoir un code dessus », dit Zohar.
Nous tournâmes le cryptex dans tous les sens.
Cinq anneaux.
Uniquement des lettres.
Aucun chiffre.
Je regardai de nouveau les pièces de puzzle que nous avions retrouvées plus tôt, puis essayai de les assembler.
Après un moment, des nombres apparurent dessus :
4 – 5 – 13 – 15 – 14
« Ça doit être ça », murmurai-je. « Mais comment on transforme les chiffres en lettres ? »
Nous essayâmes le système le plus simple.
A = 1.
B = 2.
C = 3…
4 donnait D.
5 donnait E.
13…
M.
15…
O.
14…
N.
D-E-M-O-N.
Le mot était là.
Évident.
Beaucoup trop évident.
L’homme impatient s’exclama :
« Démon ? Sérieusement ? On va vraiment aligner “DEMON” ? C’est forcément un piège ! »
La fille aux cheveux violets secoua la tête, les yeux fixés sur les anneaux.
« Ou alors c’est justement ce qu’ils veulent qu’on pense. »
J’hésitai.
Mes doigts restèrent suspendus au-dessus du premier anneau.
Le compte à rebours indiquait :
18 minutes et 12 secondes.
Personne n’osait encore tourner les lettres.