Chapitre 985
[N.D.T. : Ce chapitre bonus est une nouvelle fois rendu possible grâce à Kollum !!!!! Merci infiniment, vraiment.]
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Les trains du matin acheminaient les premiers travailleurs à travers Lorne, la capitale du Saint Royaume d’Aurélia. Les boutiques ouvraient le long des grandes avenues et les cloches des temples résonnaient au-dessus du vacarme de la circulation. La nuit du seizième anniversaire de Rowan s’était écoulée sans troubler la majeure partie de la ville.
Le palais royal dominait le quartier gouvernemental. Ses bâtiments blancs s’organisaient autour d’une salle centrale coiffée d’un dôme doré. Des galeries couvertes reliaient les ailes résidentielles aux jardins et aux cours. Des inscriptions défensives couraient sous les balcons, dissimulées parmi les motifs décoratifs.
Derrière l’un de ces balcons, Celeste se retourna dans son lit.
Ses draps s’étaient enroulés autour de ses jambes. Un oreiller gisait sur le tapis et ses doigts agrippaient le tissu sous elle comme si elle tentait de ramper pour s’échapper.
« Non ! »
Elle se réveilla en hurlant.
Celeste se redressa, haletante. D’une main tremblante, elle se tint la tête tandis que l’autre repoussait le drap de ses genoux.
Pendant quelques secondes, elle ne reconnut pas la pièce.
Puis elle aperçut sa coiffeuse. La chaise sur laquelle reposaient les vêtements de la veille. Les rideaux pâles et la mince fente par laquelle la lumière du matin atteignait son lit.
Sa chambre.
Elle ramena ses genoux contre sa poitrine et les serra fort.
La brûlure avait disparu. Les mains qui l’entraînaient vers le fond aussi.
Celeste expira, puis tendit la main vers l’eau posée près de son lit. La bouteille heurta la table avant qu’elle parvienne à la saisir. Elle but trop vite, s’étrangla, puis prit une nouvelle gorgée, plus petite.
On frappa à la porte.
« Votre Altesse ?
— Je vais bien, répondit Celeste en s’efforçant de garder une voix posée. Ce n’était qu’un cauchemar. Je sonnerai si j’ai besoin de quoi que ce soit. »
Elle attendit que les pas dans le couloir s’éloignent.
« Encore les mêmes cauchemars », murmura-t-elle.
Elle en faisait depuis son retour du Front carpathique du Nord. Se coucher épuisée n’y changeait rien. Pas plus que de dormir avec une lampe allumée ou d’attendre d’avoir les yeux à peine ouverts.
Tôt ou tard, elle se retrouvait sous ce soleil noir.
La vallée de l’ombre de la mort s’étendait devant elle, jonchée des cadavres et des âmes qu’elle avait croisés en tentant de ressusciter Rowan. Elle entendait leurs pas avant de les voir. Puis ils surgissaient au sommet des collines, en hurlant, tandis que des flammes noires se répandaient derrière eux.
Dans ses rêves, elle se souvenait toujours de ce qu’elle devait faire.
Elle joignait les mains et priait.
La lumière blanche apparaissait.
Puis elle se brisait.
Une main en feu traversait le bouclier. Une autre lui saisissait le poignet. Elle tentait de se dégager, mais les cadavres se pressaient autour d’elle, jusqu’à ce qu’elle ne voie plus rien d’autre que leurs visages.
Parfois, elle parvenait à faire pousser l’herbe. Celle-ci se flétrissait sous ses genoux avant qu’elle atteigne le verset suivant.
Parfois, les flammes lui entraient dans la bouche pendant qu’elle priait.
Elle se sentait dévorée, incapable de s’échapper ou même d’achever sa supplication. La douleur persistait jusqu’à son réveil.
Celeste posa la bouteille et examina ses mains.
Elles étaient propres, sans blessure ni trace de sang.
Elle savait qu’elle avait sauvé Rowan. Elle l’avait vu boire à la coupe de bronze, l’avait regardé respirer de nouveau et lui avait parlé chaque jour depuis.
Pourtant, chaque fois qu’elle dormait, elle échouait.
Elle se frotta les paumes, tentant de chasser le souvenir de ses doigts qui brûlaient jusqu’à l’os.
Le deuxième cauchemar était pire.
Celui-là lui montrait la Terre.
Elle traversait des villes où des trains brisés restaient suspendus au-dessus de rues jonchées de corps. Des corbeaux se disputaient les morts. Des vers rampaient dans les uniformes déchirés et les bouches béantes de ceux qui étaient tombés sur place.
Le sang avait si profondément imprégné le sol que chaque empreinte de pas en était remplie.
Partout, des incendies. Des quartiers entiers brûlaient sous les vestiges de leurs barrières. Plus loin, des montagnes s’étaient éventrées, leurs entrailles à nu rougeoyant à travers la fumée.
Le rêve la transportait d’un endroit à l’autre, et elle cherchait sans relâche un lieu épargné, un endroit encore intact.
Elle n’en trouvait jamais.
Des failles déchiraient la terre, assez vastes pour engloutir des villes. Des fleuves s’y déversaient. Une fois, elle avait vu la mer s’engouffrer dans une blessure du monde sans jamais la combler.
Puis le soleil se fendait.
Elle ne voyait aucune lame. Une ligne sombre apparaissait à sa surface et les deux moitiés s’écartaient.
Celeste s’entendait alors le supplier de s’arrêter.
La lumière s’éteignait malgré tout.
Au-dessus du monde en ruines, un homme était assis sur un trône de ténèbres.
Elle ne parvenait jamais à voir son visage. Une lueur obscure l’entourait, dessinant les contours du trône et des silhouettes rassemblées à ses pieds.
Des démons déferlaient du ciel.
D’autres sortaient des failles en contrebas. Des créatures aux articulations trop nombreuses rampaient dans les airs, tandis que d’immenses formes s’abattaient sur les villes, traînant leurs membres au milieu des décombres.
Sur leur passage, tout ce qui restait de vivant commençait à disparaître.
Les arbres se ratatinaient. Les dernières plaques de verdure viraient au gris. Les survivants s’effondraient quand ces créatures passaient sur eux, leur corps se desséchant jusqu’à ce que leurs vêtements flottent.
Même les corbeaux tombaient.
L’homme observait depuis son trône tandis que tout ce qui se trouvait sous lui mourait.
Celeste regarda la bande de soleil sur son lit.
Un jardinier s’affairait dehors. Elle entendait les roues de sa brouette rouler sur l’allée sous son balcon.
Elle écouta jusqu’à ce que sa respiration se calme.
Le premier cauchemar venait d’une expérience qu’elle avait vécue. Elle comprenait pourquoi il lui faisait peur.
Mais le deuxième ?
Elle n’avait jamais vu le soleil se déchirer. Jamais elle ne s’était retrouvée au milieu des vestiges d’un monde entier.
Était-ce là ce que Blackmoon finirait par faire ?
Elle en était convaincue.
Mara avait décrit un Grand Démon qui avait pris le dessus sur le Dieu de la Guerre. Celeste avait elle-même failli mourir en combattant le pouvoir qui subsistait dans une toute petite blessure ; et, à cause de cela, elle faisait actuellement d’horribles cauchemars tous les jours. Si Blackmoon continuait de gagner en puissance, combien de temps faudrait-il avant que plus personne sur Terre ne puisse l’arrêter ?
Des années ?
Des décennies ?
Elle n’en avait aucune idée. L’homme sur le trône n’avait jamais montré son visage, et aucune voix ne lui avait annoncé la date de la destruction.
Cette incertitude l’empêchait de penser à autre chose.
« Rowan. »
Elle l’imagina sur le banc, les yeux rivés sur les offres de Bénédictions que lui seul pouvait voir.
Il possédait aussi la Perception martiale inégalée et le physique le mieux classé dans le livre qu’elle avait lu. Deux sortes d’énergie circulaient dans un corps humain.
Elle avait cru qu’il comptait, lorsque le Seigneur lui avait demandé de le ramener. Après la nuit dernière, elle était certaine qu’il était destiné à devenir le prochain héros de l’humanité.
Mais il venait tout juste de s’éveiller. Son talent ne protégerait pas une ville pendant qu’il apprendrait à maîtriser son premier sort ou à devenir un maître de l’épée.
Il lui fallait du temps pour progresser, et elle ignorait combien il leur en restait.
Celeste desserra sa prise sur le drap et tourna les yeux vers la fenêtre.
« Avec un tel talent, tu pourrais intégrer l’Académie Haven. »
C’était la meilleure académie de la Terre. Le Halo de la Terre et ses compagnons l’avaient fondée pendant les guerres, bien avant les accusations qui avaient ruiné sa réputation.
Quoi qu’on pensât de l’ancien Héros, l’académie avait conservé son prestige. Ses instructeurs formaient des élèves qui finissaient par commander des armées et protéger des régions entières.
Rowan y trouverait bien plus que la collection de techniques d’un seul professeur d’épée.
Il serait probablement heureux d’apprendre aussi qui avait contribué à sa fondation.
Cette idée lui donna enfin quelque chose d’utile sur quoi se concentrer.
Elle se procurerait les dernières conditions d’admission et en parlerait à Sir Luke. Rowan avait besoin d’arts martiaux adaptés à son corps actuel, ainsi que de manuels techniques qui l’aideraient à progresser sans revivre ce qui s’était passé dans la cour d’entraînement.
Elle pouvait trouver tout cela.
Les collections royales devaient contenir des manuels adaptés. Sinon, elle connaissait des gens qui pourraient en dénicher.
En outre, les admissions ouvraient dans deux mois.
« Deux mois, murmura Celeste. On peut le préparer suffisamment. »
Ce ne serait pas assez pour le rendre puissant, mais ils auraient le temps de préparer les épreuves d’admission. Il lui faudrait aussi apprendre autre chose que le combat. Le souvenir de tout ce qu’il ignorait sur sa fenêtre de statut le lui avait clairement montré.
Elle discuterait de l’académie avec lui aujourd’hui.
Il s’était éveillé à temps pour la prochaine rentrée. Il avait trouvé un maître, découvert son talent et survécu assez longtemps pour commencer à s’en servir.
Celeste ne s’étonnait pas que toutes ces occasions se soient présentées à la fois.
Le Seigneur l’avait envoyée à Miresti. Elle croyait qu’Il avait un dessein pour le garçon qu’elle y avait trouvé, et elle comptait l’aider à l’accomplir.
Ses pensées se tournèrent vers les autres ailes résidentielles du palais.
« J’espère seulement que ma famille ne m’en empêchera pas. »
Quand il était question de sa famille, Celeste ne pouvait s’empêcher de froncer les sourcils.
Celeste reposa la bouteille d’eau sur la table, à portée de main, puis balança les jambes hors du lit.
Ses genoux flageolèrent lorsqu’elle se leva. Elle attendit de retrouver son équilibre, puis se dirigea vers la salle de bains.
Quelles que soient les objections de sa famille, elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour soutenir Rowan.