Chapitre 975
Rowan et le garde quittèrent ensemble le terrain d’entraînement. Son col était trempé de sueur et il peinait encore à reprendre son souffle, mais un léger sourire persistait au coin de ses lèvres.
Le garde ralentit lorsque Rowan prit du retard. Le garçon essayait de redresser ses doigts. Chaque échange avec Leon les avait secoués, et ils tremblaient quand il ouvrait la main.
« Comment as-tu appris ces mouvements ?
— En les regardant.
— Je t’ai vu les observer. Je veux dire, avant aujourd’hui.
Rowan se gratta derrière l’oreille.
— Je les ai appris aujourd’hui. En regardant les élèves et l’instructeur.
Le garde s’immobilisa.
— Rien qu’en les regardant ?
— Oui.
Rowan attendit, se demandant s’il avait dit quelque chose de mal.
— Incroyable. » L’homme se frotta la mâchoire. « Je ne pensais pas que tu avais un tel talent. La Sainte en sera ravie.
Rowan sourit de nouveau. Il essaya de serrer le poing et grimaça.
— On peut rentrer, maintenant ?
— Tu en as assez de la ville ?
— Pour aujourd’hui.
Ils regagnèrent la résidence sans s’arrêter dans d’autres boutiques. Lorsqu’ils arrivèrent devant sa chambre, Rowan s’appuyait au mur pour garder l’équilibre.
— Repose tes mains, lui conseilla le garde.
Il s’apprêtait à partir lorsque Rowan lui attrapa la manche.
— Tu pourrais m’apprendre à manier l’épée ?
Le garde resta un instant interdit, puis secoua la tête.
— Je manie la lance.
Rowan jeta un coup d’œil à l’arme accrochée à sa taille.
— C’est une arme de rechange, expliqua le garde. Je sais m’en servir, mais l’épée, ce n’est pas ma spécialité.
— Alors, un autre garde ?
— Nous avons nos fonctions, Rowan. La Sainte m’a chargé de t’escorter aujourd’hui. À moins qu’elle n’ordonne à quelqu’un de t’enseigner, aucun de nous n’a le temps de prendre un élève.
— Oh.
Rowan lâcha sa manche, l’air déçu.
— Je comprends.
— Tu peux retourner dans la cour si tu veux. L’instructeur Martin t’apprendra.
— Qu’est-ce que l’instructeur Martin connaît à l’épée ?
Le garde lui jeta un regard.
— Sans aucun doute plus que toi. Pourquoi ?
Rowan se gratta le côté de la tête.
— Je me demandais juste… Et si j’apprenais très vite tout ce qu’il peut m’enseigner ? Est-ce que je devrais ensuite trouver un autre instructeur ?
Le garde cligna des yeux, perplexe.
Rowan hésita avant de poursuivre.
— Je ne veux pas avoir l’air arrogant, mais je crois que je pourrais tout apprendre assez vite. Après, il me faudrait quelqu’un d’autre.
Pendant un instant, l’homme le dévisagea, stupéfait. Puis il éclata de rire.
— Il manie l’épée depuis des dizaines d’années ! Ce n’est pas un maître et personne ne l’a jamais appelé un prodige, mais il faut lui accorder un peu de crédit. Tu n’as fait qu’un seul combat d’entraînement.
Rowan baissa les yeux vers ses doigts endoloris.
— Le talent aide, mais ça ne veut pas dire que tu apprendras tout ce que sait Martin en un après-midi.
— Ah bon ?
— Retourne le voir et tu le découvriras. Mais repose-toi d’abord.
Rowan le remercia, bien qu’il ne fût pas convaincu.
Le garde s’en alla.
Rowan fixa la porte jusqu’à ce que les pas s’éloignent, puis s’assit sur le tapis et expira longuement. Ses mains reposaient ouvertes sur ses genoux.
— Ça faisait si longtemps que je ne m’étais pas senti comme ça.
Il sourit en regardant ses doigts tremblants.
À Miresti, il avait su qu’il apprenait vite. Son père lui montrait quelque chose, et Rowan le répétait jusqu’à ce que son père rie et admette qu’il n’avait plus rien à corriger.
Il n’y avait pas eu beaucoup de mouvements à apprendre.
Les autres villageois l’avaient parfois laissé s’exercer contre eux. Il avait aussi appris leurs techniques, mais imiter le mouvement d’un adulte ne lui avait pas donné sa force. Ils pouvaient lui faire sauter son arme des mains et mettre fin au combat quand bon leur semblait.
— Quand tu seras plus grand, lui disaient-ils. Attends d’avoir éveillé tes pouvoirs.
Ses parents les avaient crus. Ils parlaient de son seizième anniversaire comme si tout deviendrait plus facile après.
Rowan posa les mains sur ses cuisses.
À Miresti, il avait déjà vu presque tout ce que ces hommes pouvaient lui montrer. Il n’avait pas su où trouver autre chose. Ici, un seul après-midi lui avait donné assez de matière pour rejouer la scène dans sa tête jusqu’au retour.
Et il y avait des académies pleines de gens qui en savaient davantage.
— Neuf jours.
Il se redressa.
— J’ai neuf jours. Je devrais en profiter.
Il écarta une chaise pour dégager un espace au sol, puis ferma les yeux. Ses mains se rejoignirent autour d’une poignée imaginaire.
Au début, il répéta la démonstration de l’instructeur. Ses pieds exécutaient les pas plus aisément, à présent. Le pivot qui l’avait gêné dans la cour lui parut peu à peu naturel, et il raccourcit le trajet de ses mains entre chaque coup.
La silhouette imaginaire de Leon se tenait devant lui.
Rowan savait qu’il se le remémorait. Il n’y avait personne dans la chambre. Pourtant, il pouvait visualiser l’épée levée, la prise à une main, le corps penché en avant avant l’attaque.
Il avança pour la contrer.
Le premier échange se termina comme cet après-midi-là : Rowan recula en trébuchant. Il reprit depuis le début et essaya un autre pas.
Cette fois, il esquiva le coup.
Il recommença, se rappelant une autre attaque de Leon. Puis l’enchaînement qui avait failli l’atteindre.
Sa respiration devint rauque, mais il ne s’en rendit plus compte.
Peu à peu, le Leon dont il se souvenait ne trouva plus aucun moyen de le toucher. Rowan savait répondre à toutes les attaques qu’il avait vues, même en les imaginant dans un ordre différent.
Un autre élève prit la place de Leon.
Puis ce fut le tour de la fille aux cheveux courts.
Il répéta leurs combats jusqu’à trouver le moyen de prendre le dessus sur chacun. Parfois, il devait s’arrêter pour repenser à ce dont il se souvenait, puis rejouer l’échange.
Que ferait l’instructeur ?
Rowan ne savait pas. L’homme dans son esprit répétait sans cesse ses démonstrations. Il ne l’avait pas vu réagir face à un adversaire.
Il faudrait qu’il le regarde se battre.
Rowan ouvrit les yeux, tout sourire, et interrompit son entraînement.
Ses mouvements étaient plus nets que tout ce que les élèves lui avaient montré.
Il fit un pas vers le lit, mais la chambre se brouilla soudain.
Ses genoux cédèrent avant qu’il ne l’atteigne.
— Oh mer—
Patatras !
Il s’évanouit d’épuisement.
Il se réveilla dans son lit, le soir venu. Une servante l’avait entendu tomber et un guérisseur l’avait déjà examiné. Selon eux, il ne devait plus s’entraîner ce soir-là.
Rowan n’eut pas le choix. Il mangea ce qu’on lui apporta, but son eau et attendit le matin.
Lors de son premier jour de retour au terrain d’entraînement, il affronta tous les élèves de la classe.
Martin écourta les combats et insista pour leur accorder de longues pauses. Il interdit aux élèves plus âgés, qui avaient éveillé leurs pouvoirs, d’utiliser leurs Bénédictions ou de renforcer leurs attaques avec l’Éther. Malgré cela, plusieurs avaient un net avantage physique.
Rowan les battit.
Leon perdit leur revanche. La fille aux cheveux courts tint plus longtemps et utilisa différentes techniques, puis resta à fixer la pointe en bois posée contre sa manche.
— Encore, dit-elle.
— Quand il aura repris son souffle, répondit Martin.
À midi, personne n’avait plus besoin de leur rappeler de laisser Rowan se reposer. Ils le regardaient peiner à soulever une tasse avec la même incrédulité que lorsqu’il les avait battus.
Martin lui proposa un nouvel exercice.
Rowan le répéta.
L’instructeur corrigea la position de son coude. À l’essai suivant, il n’y eut rien à corriger.
Alors Martin lui montra quelque chose de plus difficile.
— Tu as déjà vu ça ?
— Non, monsieur.
— Regarde bien.
Rowan s’exécuta. Une seule démonstration ne suffisait pas pour cet enchaînement ; il demanda donc à revoir la fin.
Puis il l’exécuta.
Martin lui montra des mouvements qu’il n’avait pas prévu d’enseigner avant plusieurs mois. Il lui expliqua comment faire sortir un adversaire de sa garde, comment se rétablir après avoir manqué sa cible, comment repérer une ouverture feinte et comment riposter.
Rowan écouta, s’essaya aux mouvements, puis demanda la leçon suivante.
Martin jeta un coup d’œil à l’horloge de la cour. Moins d’une heure s’était écoulée depuis qu’il avait commencé à enseigner à Rowan en particulier.
Il ne voulait pas l’admettre, mais… il avait épuisé toutes les techniques d’épée qu’il pouvait lui montrer.
Et il voyait bien que Rowan attendait la suite.
Martin remit son arme d’entraînement sur le râtelier, sans retirer sa main.
— Qui t’a enseigné avant ton arrivée ?
— Mon père. Et quelques hommes de notre village.
Martin avait posé la même question au garde. La réponse n’avait pas changé.
Le deuxième jour, Rowan lui demanda de s’entraîner contre lui.
Martin accepta un combat contrôlé. Il était de rang E. Affronter un garçon qui n’avait pas encore éveillé ses pouvoirs en utilisant toute sa force ne prouverait rien.
Même en se retenant, il ne laissa aucun répit à Rowan. Il varia ses attaques, interrompit les enchaînements familiers et punit les tentatives de Rowan de l’imiter sans tenir compte de la distance.
Rowan suivait, apprenait et devenait dangereusement difficile à toucher franchement.
Martin s’arrêta alors, sa lame contre les côtes du garçon.
— Ça suffit.
Rowan se pencha en avant, à bout de souffle.
Une courte déchirure marquait le côté de la chemise de Martin. La pointe en bois l’avait accrochée au cours de leur dernier échange.
Rowan la lui désigna.
— Je t’ai eu.
— Tu as eu ma chemise.
— Je sais, mais pour moi, c’est pareil.
Il avait l’air ravi.
Martin jeta de nouveau un regard à la déchirure de sa chemise.
Le garde dut aider Rowan à gagner un banc avant que ses jambes ne cèdent. Il avait la tête qui tambourinait, et l’effort qu’il avait fourni pour suivre les changements de Martin l’empêchait de répondre à de simples questions.
Il avait perdu, mais pour Rowan, un bout de tissu déchiré suffisait pour l’instant à tenir lieu de victoire.
Après deux jours d’entraînement intensif, il savait où se situaient ses faiblesses. Son endurance était lamentable. Ses mains s’affaiblissaient après plusieurs chocs, et parfois ses pieds refusaient de le porter jusqu’à une ouverture pourtant évidente.
Vaincre les élèves lui avait demandé bien plus d’efforts qu’à eux.
Contre Martin, il avait failli s’évanouir de nouveau.
Quand Celeste lui rendit visite, le troisième jour, Rowan était assis, les avant-bras douloureux posés sur un coussin.
Elle tira une chaise.
— Rowan, ton bain médicinal est prêt.