Chapitre 962
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Les sabots martelaient la route de montagne.
Une flaque éclata sous les pattes du cheval de tête, projetant de l’eau boueuse sur les pierres. D’autres sabots résonnèrent avant même que les ondulations ne s’apaisent.
Dix-huit cavaliers surgirent au détour du virage.
Ils gravissaient au galop la route étroite, entre une paroi rocheuse abrupte et un versant parsemé de pins sombres. Des pierres instables dévalaient sous leurs montures, mais aucun cavalier ne rompit les rangs.
Quand la route se resserrait, ils se plaçaient deux par deux. Quand elle s’élargissait, ils s’écartaient suffisamment pour surveiller les deux côtés, sans laisser d’espace entre eux.
Les seize hommes qui chevauchaient derrière les deux chefs portaient une armure blanche. Des liserés d’or ornaient leurs plastrons, leurs épaulières et leurs casques. Une croix était fixée sur la poitrine de chacun, et une autre, plus petite, décorait le front de son casque.
De la boue maculait leurs bottes et le bas de leurs armures. Aucun ne baissa les yeux pour s’en préoccuper.
Leurs chevaux portaient des protections assorties.
Des plaques blanches protégeaient leur tête et leur poitrail, tandis que des pièces superposées couvraient leurs flancs. Des croix dorées luisaient sur leurs protections de poitrine lorsqu’ils passaient sous une éclaircie.
Plus grands que des chevaux ordinaires, ils avaient la poitrine large et les jambes puissantes. Une corne d’ivoire unique jaillissait du front de chacun, à travers une ouverture dans l’armure.
Leurs sabots trouvaient avec une assurance remarquable leur appui sur les pierres mouillées. Ils franchissaient sans hésiter les branches tombées et reprenaient leur course dès l’atterrissage.
À leur tête chevauchait un homme massif, à la carrure imposante.
Son armure avait été conçue pour des épaules plus larges que celles de ses hommes. Un cou épais émergeait de son col et soutenait un visage sévère, à la mâchoire carrée et marqué de profondes rides autour de la bouche.
Il ne portait pas de casque.
Ses cheveux blancs et courts frémissaient au vent. Ses yeux gris allaient de la route aux crêtes environnantes, puis à la femme qui chevauchait à ses côtés.
Cet homme s’appelait Sir Luke. C’était un Demon Slayer de rang S, niveau 375.
Garde personnelle de la Sainte, il s’inquiétait alors davantage de l’expression de son visage que de la difficulté du chemin.
Elle ne portait ni armure ni casque.
Une longue robe blanche la recouvrait, sa jupe relevée pour dégager les étriers. De fines broderies dorées soulignaient les poignets et le col, tandis qu’une croix pendait sur sa poitrine.
Ses cheveux blond pâle, attachés en une tresse lâche, flottaient dans son dos. Plusieurs mèches s’en étaient échappées et encadraient son visage aux yeux bleu clair, aux traits délicats. Sa beauté aurait paru sereine sans la tension qui crispait ses lèvres.
Son regard restait fixé au loin.
Chaque virage dissimulait la suite du chemin. Chaque montée semblait interminable.
Elle pressa sa monture.
Luke rapprocha un peu la sienne.
« Sainte. Essayez de garder votre calme. Tout ira bien. »
Elle secoua la tête.
« Vous ne comprenez pas, Sir Luke. »
« Alors dites-moi. »
Ses doigts se crispèrent sur les rênes.
« J’ai l’impression qu’il est déjà trop tard. »
Son expression se fit plus grave.
« Trop tard pour quoi ? »
« Je ne sais pas. »
Cet aveu la troublait. Elle ne pouvait associer ce sentiment à aucun visage ni le rattacher à un événement précis.
Seulement à cette urgence.
« Comme si quelque chose de très important pour ma vie m’échappait. Et si je ne me dépêche pas, je ne saurai même pas ce que j’ai manqué. »
Luke l’observa un instant.
« Dieu vous l’a dit ? »
« Non. »
Elle secoua de nouveau la tête.
« Il ne m’a rien dit à propos de ce sentiment. Il m’a seulement demandé d’aider chaque village que nous traverserions en route vers le champ de bataille. »
La croix sur sa poitrine montait et descendait au rythme de sa monture.
« Il m’a dit de n’en négliger aucun, quel que soit son état. »
Luke garda le silence.
« Nous nous sommes arrêtés tant de fois. » Elle serra les rênes jusqu’à ce qu’elles s’enfoncent dans ses doigts. « Si nous n’avions pas passé autant de temps dans ces villages, nous serions déjà arrivés. »
Elle serra les dents.
« Tout ce temps, et maintenant j’ai l’impression que… »
« Sainte. »
Sa voix, ferme sans être dure, l’arrêta.
« Ne vous culpabilisez pas. »
Elle tourna les yeux vers lui.
« Vous avez aidé des gens qui seraient morts sans vous. Certains étaient trop faibles pour parler quand nous sommes arrivés. Ils vous remerciaient à notre départ. »
Elle revit des mains agripper ses manches.
Une femme épuisée qui avait tenté de s’agenouiller avant qu’elle ne puisse l’en empêcher.
Des gens qui les regardaient s’éloigner, soulagés de ne plus craindre de mourir avant la nuit.
« Ils n’oublieront pas ce que vous avez fait, dit Luke. Vous non plus, vous ne devriez pas l’oublier. »
Ses lèvres s’entrouvrirent, puis se refermèrent.
« Je ne regrette pas de les avoir aidés. »
« Je le sais. »
Sa certitude adoucit son expression.
« Mais ne laissez pas cette peur ébranler votre foi, poursuivit-il. Dieu ne s’est jamais trompé. Il ne nous a jamais abandonnés. Nous devons garder la foi en Lui, même si nous ne comprenons pas encore. »
La Sainte baissa brièvement les yeux vers le pendentif.
Son malaise persistait. Mais la culpabilité qui s’y mêlait commençait à se dissiper.
« Merci, Sir Luke. »
Elle prit une inspiration plus calme.
« Je me sens un peu mieux. »
« C’est mon devoir, Sainte. Je suis heureux de l’entendre. »
Luke reporta son regard devant lui.
La route commençait à descendre. Au-delà de la prochaine avancée rocheuse, la vallée s’ouvrait sur la région où la faille était apparue.
Il évalua la distance à parcourir selon leur allure.
« Encore quinze minutes jusqu’à la faille, dit-il. Peut-être moins si la route est dégagée. »
Soudain, son expression changea.
Une trouée entre les versants dévoilait un groupe de bâtiments en contrebas.
Ou ce qu’il en restait.
« Sainte. »
Sa voix s’était faite plus grave.
Elle lui jeta un regard, déconcertée par ce brusque changement.
Puis elle suivit son regard.
De la fumée s’élevait du village.
Plusieurs toits s’étaient effondrés. Un mur s’était écroulé en travers de la route, formant un tas de pierres brisées, et des marques sombres s’étalaient sur les maisons encore debout.
Mais ce furent les silhouettes entre les bâtiments qui retinrent son attention.
Des pieux.
Le sol s’était dressé en longues pointes dures, au milieu des chemins et des espaces dégagés du village.
Des corps y étaient empalés.
Un pieu avait traversé la poitrine d’un homme, à l’endroit où aurait dû se trouver son cœur. Ses pieds pendaient au-dessus du sol, et une arme abandonnée gisait dessous.
Un autre avait transpercé la tête d’une femme.
Plus loin, le long de la route, d’autres corps demeuraient figés dans des positions contre nature. Les uns étaient transpercés à la poitrine. Les autres pendaient à des pieux qui leur avaient perforé le crâne.
Le vent agitait leurs vêtements.
Rien d’autre ne bougeait.
Le visage de la Sainte se figea.
« Je vois. »
Sa voix ne tremblait plus d’anxiété.
« Des démons. »
Le mot tomba, froid. Sa mâchoire se contracta tandis qu’elle fixait les cadavres, la haine assombrissant son regard.
Le visage de Luke se durcit.
Derrière eux, les cavaliers l’avaient vu eux aussi. Leurs mains se rapprochèrent de leurs armes, mais personne ne rompit les rangs ni ne lança un cri.
Les chevaux dévalèrent le reste de la pente.
Quelques minutes plus tard, l’escouade atteignit le village.
Ici, l’odeur de fumée se mêlait à celle du sang. Des portes brisées jonchaient la route. Un rideau déchiré frémissait dans le cadre vide d’une fenêtre.
De si près, les pieux étaient encore plus terribles.
Ils n’avaient pas été enfoncés dans la terre. Leur base en faisait partie : le sol lui-même s’était élevé et durci autour des gens qu’il avait tués.
La Sainte guida sa monture autour d’une poutre tombée.
« Sir Luke. Nous devrions nous arrêter ici. »
Il tourna les yeux vers elle.
« Vous en êtes certaine ? »
Elle ne quittait pas les maisons du regard.
« Et ce sentiment dont vous m’avez parlé ? demanda-t-il prudemment. Je ne sens aucune présence vivante. »
Elle tira légèrement sur les rênes.
Au-delà du village, la route continuait vers le champ de bataille.
Ils étaient si près, maintenant.
Une part d’elle la poussait à avancer. Ce qu’elle craignait de manquer se trouvait là, quelque part au-delà des maisons. Elle le sentait avec une telle force que l’idée d’un nouveau retard en devenait presque douloureuse.
Luke n’avait perçu aucune présence vivante.
Il n’y avait peut-être rien à faire pour elle, ici.
Alors elle se souvint de l’ordre de son Dieu.
Pas un seul village.
Quel que soit son état.
La Sainte regarda une maison à demi effondrée, au bord de la route. Les ténèbres emplissaient le vide sous son toit écroulé.
Elle ne pouvait pas voir ce qui se trouvait à l’intérieur.
« Nous devons nous arrêter. »
Luke attendit.
« Dieu m’a dit de ne laisser aucun village sans lui venir en aide. Je ne supposerai pas qu’il ne reste personne avant d’avoir vérifié. »
Ses mains restaient serrées autour des rênes.
« Il y a peut-être encore un survivant. »
Luke inclina la tête.
« À vos ordres, Sainte. »
Il leva une main gantée.
Le signal se transmit dans l’escouade. Les cavaliers resserrèrent les rênes, leurs montures ralentirent, puis ils s’arrêtèrent derrière les deux chefs sans qu’un seul cheval n’empiète sur l’espace d’un autre.
La Sainte dégagea son pied de l’étrier et releva sa jupe.
Puis elle sauta de cheval et posa ses bottes sur le sol détrempé.