Chapitre 960
[N.d.T. : Ce chapitre bonus vous est offert grâce à Tercel98. Un immense merci, mon gars.]
——
« Tu l’as vraiment refermée. »
Enigma fixa l’espace vide, puis se tourna vers Simon.
Le jeune Démon descendait lentement. Sa poitrine se soulevait et s’abaissait lourdement, et ses doigts tremblaient encore. Lorsque ses pieds touchèrent le sol, il resta immobile à l’endroit où il avait atterri, prit plusieurs inspirations, puis se redressa.
La Régénération impie soigna les blessures légères causées par l’effort nécessaire pour refermer la faille, tandis que la Dévoration lui rendit l’énergie qu’il avait dépensée.
Enigma s’accroupit à côté de lui.
« L’Abysse te chérira sincèrement, Blackmoon. Même si tu n’avais rien d’autre à offrir, cette seule affinité spatiale suffirait. »
Simon ne répondit pas.
Son regard se posa sur la moitié supérieure tranchée du démon, étendue non loin. Le sang s’était répandu dessous et avait assombri la terre. Plus loin, un autre survivant aidait le démon qui avait perdu un bras.
Simon regarda autour de lui.
Nombre de ceux qui avaient fui par la faille fixaient encore l’endroit où elle s’était trouvée. D’autres s’étaient tournés vers lui.
Certains avaient le regard chargé de colère.
Et de rancœur.
La mâchoire d’un démon se crispa lorsque Simon le regarda. Un autre se tenait les poings serrés, les yeux allant de Simon au corps étendu au sol.
Mais aucun des deux ne laissa monter son Intention meurtrière.
Ils en avaient assez vu pour comprendre de quoi il était capable. Quoi qu’ils ressentissent à propos de la fermeture de la faille, pas un n’osa songer à le tuer.
Le premier démon baissa les yeux. L’autre desserra lentement les poings.
Ils allaient devoir ravaler leur colère.
Simon promena son regard sur eux sans s’attarder.
Sonya et Akaza avaient déjà repris leur fouille des corps.
Akaza tirait une pièce d’armure de sous un cadavre. Il la retourna, épousseta la surface abîmée et l’examina attentivement. À proximité, Sonya écarta une dalle effondrée et tendit la main vers quelque chose d’enfoui dessous.
Virella et Ammor fouillaient les décombres plus loin.
Ils n’avaient pas oublié pourquoi Simon les avait laissés là.
Enigma suivit son regard.
« Tu as encore quelque chose à faire ici ? »
« Rien qui m’oblige à rester. »
« Alors, quand tes compagnons auront terminé, tu pourras venir avec moi dans l’Abysse. »
La respiration de Simon s’était calmée, mais la douleur derrière ses yeux persistait.
« Ils peuvent venir aussi ? »
Il désigna Sonya et Akaza, puis Virella et Ammor.
Une expression étrange passa sur le visage d’Enigma.
« Tous les quatre ? »
« Oui. »
Enigma observa un instant les silhouettes au loin.
« L’Abysse est une organisation de Démons, mais cela ne signifie pas que tous ceux qui en font partie en sont. »
Simon attendit.
« Des démons servent nos membres. Ils s’occupent des tâches courantes, des besognes ingrates et du travail que les Démons ne peuvent pas toujours accomplir eux-mêmes. »
Il jeta un regard à Simon.
« Nous sommes peu nombreux. Accueillir d’autres démons dans l’organisation est une nécessité, pas seulement un avantage. »
« Ils peuvent donc nous accompagner. »
« Oui. C’est aux anciens de décider s’ils pourront rester. »
Le regard d’Enigma revint brièvement sur Sonya.
« Cela dit, j’ai vu à quel point tes compagnons sont doués. Les anciens accepteront probablement de les admettre comme subalternes ou serviteurs. »
Simon hocha la tête.
« Alors, ils viendront avec nous. »
Il n’ajouta rien.
Enigma fondait son jugement sur ce qu’étaient Sonya et Akaza à présent.
Simon avait d’autres projets.
Il comptait aider tous deux à devenir des Démons. Il n’avait aucune intention de les emmener dans l’Abysse pour qu’on les traite en serviteurs.
En outre, il imaginait déjà leur réaction si on leur annonçait qu’ils devraient servir.
Ni l’un ni l’autre ne l’avait suivi jusque-là pour ça.
Pour l’instant, rien ne justifiait de révéler ce qu’il comptait faire de leurs lignées sanguines. Enigma avait déjà montré assez d’intérêt pour ses capacités.
Le Démon tendit la main et lui tapota l’épaule.
« Nous avons beaucoup de choses à nous dire, toi et moi. »
Simon regarda sa main, puis Enigma.
« Mais tu devrais d’abord récupérer, ajouta Enigma. Et nous devrions quitter cet endroit. Il y a de meilleurs lieux où se reposer que les vestiges d’une armée. »
Simon hocha la tête.
« D’accord. »
Enigma retira sa main.
Simon resta silencieux un moment. Puis son attention se reporta sur l’endroit où la faille s’était trouvée.
Il n’y avait rien à voir.
Ni bordure cramoisie. Ni passage obscur. Ni aperçu de la Terre à travers l’ouverture.
La fumée dérivait dans l’espace vide sans rencontrer d’obstacle.
Pour quiconque dépourvu de perception spatiale, la faille avait complètement disparu.
Simon savait qu’il en était autrement.
Ses sens percevaient encore des différences dans l’espace qu’il avait forcé à se rejoindre. La distorsion avait fortement diminué, mais la frontière n’était pas redevenue identique à l’espace intact qui l’entourait.
La blessure était refermée.
Mais elle n’avait pas guéri sans laisser de trace.
Un dieu ou un Semi-divin suffisamment puissant pourrait reconnaître ces traces et rouvrir le passage. Quelqu’un doté d’une puissance suffisante et d’une affinité spatiale assez élevée pourrait aussi tenter sa chance.
Mais reconnaître la faiblesse ne suffirait pas.
Il leur faudrait forcer de nouveau les deux royaumes à entrer en contact, puis maintenir l’ouverture face à la résistance qui avait aidé Simon à la refermer.
Ce ne serait pas facile.
Il n’avait pas rendu impossible à quiconque de les suivre.
Il avait simplement rendu la tâche beaucoup plus difficile.
Pour l’instant, cela suffisait.
Simon retira sa perception avant que la douleur persistante dans sa tête ne s’aggrave.
Au-dessus du camp en ruines, la fumée s’amincissait en s’élevant vers le ciel.
Il la regarda un moment.
« Je me demande ce que sont devenus certains de mes vieux amis. »
Il avait à peine soufflé ces mots.
Caesar.
Sunless.
Merath.
D’autres visages lui revinrent. Des démons auxquels il avait échappé, qu’il avait trompés, combattus ou quittés en leur donnant de bonnes raisons de se souvenir de lui.
« Amis » n’était pas vraiment le mot juste.
Pourtant, cette pensée fit naître une légère lueur d’amusement sur son visage fatigué.
Il se demanda ce qu’ils penseraient en le voyant maintenant.
Il fut un temps où survivre à une rencontre avec certains d’entre eux constituait déjà un exploit. Il se souvenait d’avoir pesé chaque mot, chaque geste, à l’affût de la moindre chance de rester en vie.
Il n’était pas assez naïf pour croire que tous ses anciens ennemis étaient devenus inoffensifs.
Pourtant, il n’était plus le démon dont ils se souvenaient.
Simon laissa échapper un léger soupir.
Puis il baissa les yeux vers ses mains.
Elles tremblaient encore un peu.
Il ouvrit lentement les doigts, puis les referma, sentant la force qui subsistait sous l’épuisement.
« Je m’en rapproche. »
Il se rapprochait de la puissance qu’il avait possédée dans sa vie précédente.
Cette pensée lui paraissait irréelle.
Il se rappela les années qu’il lui avait fallu pour atteindre cette force. Les batailles, les blessures et la longue guerre qui avait dévoré une si grande partie de sa vie.
À présent, il avait seize ans.
Seize ans, et déjà presque aussi puissant qu’à la fin de cette vie.
Ses mains fatiguées restèrent devant lui.
Autrefois, il avait mis sa force au service de la protection de la Terre.
À présent, il se tenait parmi les démons qu’il avait combattu des décennies durant, et le chemin du retour vers son ancien monde était scellé par ses propres mains.
Un sourire amer apparut lentement sur ses lèvres.
Il avait presque retrouvé son ancien niveau.
Mais rien d’autre n’était pareil.
Simon baissa les mains.
Et, enfin, il se détourna de l’endroit où la Terre avait été.