Chapitre 953
Sonya et Akaza se retournèrent.
Virella fit encore trois pas avant de s’arrêter, les deux mains sur les genoux. Ammor s’immobilisa à côté d’elle dans une posture presque identique, les épaules soulevées par son souffle haletant.
La sueur ruisselait de leur menton. Elle avait traversé la poussière sur leurs visages et leur avait laissé des traînées sombres le long du cou.
Pendant quelques respirations, aucun des deux ne parla.
Puis Virella releva la tête.
« Jusqu’où… comptiez-vous aller ? »
Akaza jeta un coup d’œil à la route derrière eux.
« Vous êtes arrivés. »
« Ce n’est pas la question ! »
Elle essaya de se redresser, grimaça et se remit à genoux.
« Vous êtes partis tous les deux sans un mot. Vous n’avez même pas jeté un regard pour voir si nous pouvions vous suivre. Vous êtes vraiment si cruels ? »
« La route disparaissait sans arrêt, ajouta Ammor d’une voix rauque. Chaque fois qu’on atteignait une crête, une partie s’effondrait dans autre chose. »
Il déglutit et s’essuya la bouche.
« Je croyais que toutes mes blessures allaient se rouvrir avant qu’on vous retrouve. »
Sonya inclina la tête et un sourire mauvais se dessina sur ses lèvres.
« Un homme doté d’une affinité de bas Grade S pour la Terre, vaincu par une route. »
Ammor se figea.
« Tu t’en servais pour avancer ou tu attendais que le sol te porte par pitié ? »
Son visage se crispa.
« Cet Honorable s’est battu contre cette femme, l’a poursuivie jusqu’ici et avait encore assez de souffle pour parler. Où est donc passé tout ton courage d’homme ? »
Ammor avait plusieurs réponses.
Son éveil. Son affinité absurde. Le fait que le sol semblait désormais tout disposé à lui épargner l’effort de le lui demander.
Mais elle était aussi assez forte pour lui prouver la différence en le renvoyant par le chemin qu’il venait de parcourir.
Il eut la sagesse de garder la bouche fermée.
Sonya sourit.
« La prochaine fois, essaie de suivre le rythme. »
Virella inspira profondément et se détourna de leur échange.
Puis son regard se posa vraiment sur Simon.
Ses lèvres s’entrouvrirent.
« Blackmoon ? »
Simon la regarda, les sourcils levés.
L’une de ses six ailes bougea derrière lui.
Virella suivit le mouvement, puis observa les cinq autres. Son regard remonta jusqu’à ses quatre cornes, redescendit sur son torse nu et s’arrêta brièvement sur le cube sombre enchâssé dans son plexus solaire.
Puis elle reporta les yeux sur son visage.
« C’est vraiment toi ? »
« Oui. »
Ammor finit par se redresser.
Pendant un instant, son épuisement sembla moins important.
Il reconnaissait ses traits. Sa voix lui était familière, elle aussi.
Mais le corps qui entourait ces détails connus ne l’était pas.
Une peau noire striée d’ivoire. Une carrure plus imposante. Des cheveux blancs qui lui descendaient bien au-dessous des épaules. Des ailes qui semblaient capables de déchirer les maisons en ruine autour d’eux.
Et sa puissance…
Ammor maîtrisa instinctivement sa propre Énergie démoniaque.
Simon ne cherchait pas à l’accabler de son Aura ou de son Énergie démoniaque. D’une manière ou d’une autre, cela rendait la chose encore pire.
« Je ne l’aurais pas cru », dit-il.
Simon haussa un sourcil.
« Si ces deux-là n’étaient pas là à te parler aussi normalement, j’aurais cru que quelque chose avait pris ta place. »
Sonya renifla.
« Lâche. »
Simon secoua doucement la tête et la paupière gauche d’Ammor tressaillit.
Virella les entendait à peine.
Elle se souvenait de l’Archidémon qui s’était battu à leurs côtés avant que le groupe se sépare. Il était déjà assez puissant pour l’obliger à revoir tout ce qu’elle croyait savoir sur les capacités d’un Archidémon.
À présent, il était un Grand Démon.
Cette progression n’expliquait pourtant qu’une infime partie des changements. Leur dernière rencontre remontait à bien trop peu de temps pour qu’une telle transformation ait pu se produire.
« Qu’est-ce qui t’est arrivé ? »
« Quelques changements. »
« Quelques-uns ? »
Ses yeux s’écarquillèrent de nouveau.
« Comment es-tu devenu comme ça ? »
Simon sourit.
« C’est arrivé, c’est tout. »
Virella attendit.
Le sourire ne le quitta pas.
C’était toute sa réponse.
Simon la regarda s’en rendre compte sans rien ajouter.
Il avait décidé que des subordonnés puissants lui seraient utiles, mais cela ne signifiait pas que tous ceux qui le rejoignaient avaient le droit de savoir comment il était devenu ce qu’il était.
Virella et Ammor s’étaient battus à leurs côtés. Il ne l’avait pas oublié.
Mais ils n’avaient pas gagné la place qu’il avait offerte à Sonya et Akaza, encore moins l’accès aux mêmes secrets.
Même s’ils le suivaient plus tard, tous ses subordonnés n’avaient pas besoin de connaître l’existence des Démons ni d’en devenir un… du moins, pas pour l’instant.
Virella ouvrit de nouveau la bouche.
Puis elle se ravisa.
Ammor s’était déjà tu.
Ni l’un ni l’autre ne pouvait prendre l’expression avenante de Simon pour une invitation à insister. Il avait choisi de ne pas répondre, et ils n’avaient aucun moyen de l’y obliger.
Virella ravala sa question.
Son regard s’abaissa.
Elara gisait à côté d’eux.
Son amusement s’effaça.
Elle observa son armure de plumes de glace brisée, puis la coupure nette qui lui barrait le cou.
Pendant un instant, elle se souvint de Rellis qui s’était interposée entre elle et la glace.
Ses doigts se crispèrent.
« Qu’est-ce qui lui est arrivé ? »
Le sourire de Sonya s’effaça un peu.
« Cette petite chatte a pris la proie de cet Honorable. »
« Je ne l’ai pas cherchée », répondit Simon.
Virella les regarda tour à tour.
« Vous vous battiez contre elle. Comment a-t-elle fini sous son épée ? »
Simon secoua la tête avec un sourire ironique.
« Elle a pris la place de son frère. »
Ces mots ramenèrent l’attention d’Ammor vers le cadavre.
« Quoi ? »
« J’allais lui trancher la tête. Elle a échangé sa place avec lui. »
« Une capacité ? » demanda Virella.
« Peut-être. Ou un artefact. Je n’en suis pas encore sûr. »
Simon baissa les yeux vers Elara.
« Mais elle savait ce qu’elle faisait. Elle s’est sacrifiée pour le sauver. »
Virella ne répondit pas.
La femme qui avait tué Rellis était morte en protégeant quelqu’un d’autre.
Cela ne lui donnait pas envie de lui pardonner.
Mais Virella la contempla un peu plus longtemps qu’elle ne l’aurait voulu.
« Je ne m’y attendais pas, poursuivit Simon. Sans elle, Darius et le Dieu de la Guerre ne se seraient pas échappés. »
Un sourire gêné étira les lèvres de Virella.
« Tu dis ça comme si tuer le Dieu de la Guerre n’avait demandé que d’achever ton geste. »
« Ça aurait déjà été un bon début. »
« Mais ce n’était même pas son véritable corps. Il se trouvait dans son Élu. »
Simon haussa les épaules.
« Il a quand même hurlé quand je l’ai frappé. »
Ammor jeta un coup d’œil à Akaza.
Akaza ne donna aucune explication.
Après un instant, Ammor reporta les yeux sur le sol.
« Qu’est-ce qui va lui arriver, maintenant ? »
« Je vais l’emporter. »
Simon leva la main.
« Son cadavre me sera utile. »
Il n’expliqua pas comment.
L’Orgueil répondit à sa Volonté.
Le corps d’Elara s’éleva des décombres sans les frôler. Plus loin, sa tête tranchée se souleva du pavage brisé, ses cheveux blancs pendant dessous.
Les deux restes dérivèrent vers lui.
Virella s’écarta par réflexe.
Aucune rafale de vent.
Pas le moindre mouvement du sol.
Les restes traversèrent simplement les airs, comme si quelqu’un les portait, puis s’immobilisèrent près de la main tendue de Simon.
Son anneau spatial les absorba.
Quelques grains de poussière retombèrent à l’endroit où le cadavre avait reposé.
Les yeux d’Akaza s’écarquillèrent légèrement.
Ammor fixait la main vide de Simon.
Virella passa de sa main à la zone couverte de décombres, puis revint à lui.
« C’était de la télékinésie ? »
Sonya se tourna vers elle.
« De la télékinésie ? »
Elle avait senti le corps quitter le sol et s’approcher de Simon. Le mouvement était assez net à travers les faibles perturbations qui l’entouraient, mais cela ne lui indiquait pas ce qui l’avait soulevé.
« Depuis quand tu as de la télékinésie, petite chatte ? »
Simon laissa échapper un petit rire.
« J’ai quelque chose qui y ressemble. »
« Quelque chose qui y ressemble ? » répéta Virella.
« Oui. »
« Tu as répondu à chacune de mes questions sans rien expliquer. »
Sonya hocha aussitôt la tête.
« Cet Honorable est d’accord. Plus il devient fort, pire il est. »
Simon baissa la main.
« Tu devrais te réjouir que je prenne au moins la peine de répondre. »
Virella se frotta le front.
« Je vais regretter de t’avoir posé la moindre question. »
« Probablement. »
Sonya émit un son réprobateur.
Mais avant qu’elle puisse en rajouter, Ammor porta son attention vers une porte en ruine.
Ses sourcils se froncèrent.
« Et ce gamin ? »
La conversation s’interrompit.
Il désigna les décombres d’un signe de tête.
« Il nous fixe tous les cinq depuis notre arrivée. Il n’a pas détourné les yeux. »
Parmi les poutres tombées et les pierres brisées, un garçon était assis, serrant une épée dans ses mains.
Simon se retourna.
Akaza et Virella suivirent le regard d’Ammor. Sonya inclina la tête dans la même direction et porta son attention sur la petite silhouette.
Tous les cinq tournèrent leur regard vers le garçon.