Chapitre 950
[N./T. : Ce chapitre bonus est dédié à Kollum !!!]
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La tête roula sur les pavés brisés.
Ses cheveux blancs s’accrochèrent sous une planche fendue, s’en dégagèrent, puis s’étalèrent dans la poussière quand la tête s’immobilisa enfin près des pieds du garçon.
Il ne recula pas.
Ses doigts restèrent crispés autour de l’épée que son père lui avait donnée.
Mais ses yeux se plissèrent légèrement.
Le visage n’était pas le bon.
C’était celui d’une femme.
Des plumes pâles lui collaient aux tempes. Ses lèvres entrouvertes étaient ensanglantées, et l’éclat doré de ses yeux mi-clos s’éteignait déjà. Ses cheveux blancs recouvraient une joue.
Il n’y avait pas de cheveux roux.
« Ce n’était pas l’homme ? »
Il avait vu le Démon frapper.
Il en était certain.
Le garçon tourna de nouveau les yeux vers le cratère.
Le Démon aux six ailes se tenait au-dessus du corps étendu, son épée abaissée. Son sourire avait disparu, remplacé par une profonde ride de perplexité.
Lui aussi semblait perdu.
« Que se passe-t-il ? »
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Simon fixa le cadavre. À sa grande confusion, ce n’était pas celui du Dieu de la Guerre — ou, plus exactement, celui de Darius — mais…
Elara.
L’armure de plumes de glace brisée était impossible à confondre. Pas plus que les traces de son froid, qui s’estompaient.
Pourtant, l’homme qu’il avait attaqué n’avait ni l’une ni les autres.
« Une illusion ? »
Il rappela dans la Lame du Chaos les flammes noires qui persistaient, puis examina de nouveau le corps.
Rien ne changea.
Le Dieu de la Guerre avait utilisé des leurres et échangé sa place avec ses manifestations, mais déguiser une femme morte pour prendre son apparence, c’était autre chose. Rien de ce que Simon l’avait vu faire n’y ressemblait.
Et Elara était censée combattre Sonya et Akaza.
Comment avait-elle pu se retrouver sur la trajectoire de sa lame ?
Soudain, il sentit au loin l’éther familier du Dieu de la Guerre.
Simon tourna la tête.
Œil du Ciel
La distance qui les séparait lui apparut nettement.
Le Dieu de la Guerre se tenait dans les airs, au-delà du village de Miresti, meurtri, ensanglanté et toujours en possession de sa tête.
Il regardait en direction du village.
Sa main valide se leva jusqu’à son cou.
Pour une fois, la confusion sur son visage paraissait sincère.
Puis une larme glissa sur sa joue.
En la voyant, Simon plissa les yeux.
Une deuxième larme suivit la première.
Le dieu effleura l’humidité du bout des doigts.
Il n’avait pas voulu pleurer.
Dans le monde qui appartenait à son Élu, quelque chose se rua vers le corps qu’il contrôlait.
Darius.
Son âme s’était repliée devant ce qu’elle avait vu. À présent, elle cherchait à reprendre le dessus avec une violence à laquelle le dieu ne s’attendait pas.
Le chagrin le frappa avant qu’il ait pu le réprimer.
Sa main eut un sursaut.
Sa bouche s’ouvrit.
« Elara ? »
La voix était plus jeune.
Mais brisée.
Les yeux de Darius se fixèrent sur les cheveux blancs, près de la maison en ruines.
Pendant un instant, il sembla incapable de comprendre pourquoi son visage se trouvait là et son corps ailleurs.
Puis ses traits se décomposèrent.
« ELARA ! »
Son cri déchira la vallée.
Il se rua vers Miresti.
Le Dieu de la Guerre intercepta son mouvement avant qu’il ne se transforme en envol. Son ordre résonna dans l’esprit de son Élu.
[Arrête.]
L’autorité divine enserra les membres de son réceptacle.
Darius resta suspendu dans les airs, tremblant sous la contrainte.
Les doigts qui lui restaient se tendirent vers le village.
« Non… non, éloigne-toi d’elle ! »
Son regard trouva Simon.
Le chagrin ne disparut pas. Il se mêla à la rage qui suivit, défigurant presque son visage.
« JE VAIS TE TUER ! »
Son Intention meurtrière jaillit, sauvage et sans retenue. L’éther éclata autour de lui par à-coups.
Le dieu le força à se calmer.
[Calme-toi. Tu ne peux pas le vaincre.]
« LÂCHE-MOI ! »
Darius se débattit si violemment que ses blessures à la poitrine se rouvrirent. Il semblait ne pas les sentir.
Son bras tirait en avant tandis que le dieu le retenait par l’épaule. Le sang coulait entre les plaques de son armure.
Elle était venue le sauver.
Elle était là, étendue, à cause de lui.
Et il ne pouvait même pas l’atteindre.
« Elara ! »
Sa voix se brisa sur son nom.
[Imbécile ! Tu vas te faire tuer !]
« JE M’EN FOUS ! »
La réponse fut immédiate.
Il ne lui restait plus la moindre prudence. Il ne pensait ni à son rang, ni à ses blessures, ni à l’épée qui avait failli lui trancher la tête.
Il voulait voir le Démon mort.
Il voulait que sa sœur lui réponde.
Et puisque l’une de ces choses était désormais impossible, il jeta tout ce qu’il lui restait dans la bataille pour l’autre.
Le dieu resserra son emprise.
Le dos de Darius se cambra. Sa bouche resta ouverte, mais son cri se transforma en un son étranglé.
Simon observa leur lutte, les yeux plissés.
Le changement de visage, l’éther incontrôlé, le corps qui tentait de bouger contre sa propre volonté…
Darius avait refait surface.
Mais le dieu était toujours là.
Simon jeta brièvement un regard au corps d’Elara.
Puis ses six ailes se déployèrent.
Quoi qu’il se soit passé, l’homme qu’il comptait tuer était à portée.
Il s’élança dans les airs.
BOUM !
La poussière s’aplatit sous lui.
Des éclairs cramoisis coururent le long de ses ailes tandis que les évents le propulsaient vers la silhouette suspendue.
Le Dieu de la Guerre le vit arriver.
[Ça suffit !]
Sa Volonté s’imposa à travers le lien qui l’unissait à son Élu.
Darius résista.
Même à cet instant.
Mais être pris par surprise ne suffisait pas à retenir un dieu.
La main tendue retomba.
Ses épaules pivotèrent.
Malgré lui, le visage de Darius se durcit, tandis que les larmes continuaient de couler sur ses joues.
Le dieu avait repris le contrôle.
L’éther explosa sous ses pieds, propulsant son corps meurtri à sa vitesse maximale.
Simon accéléra à sa poursuite, la Lame du Chaos inclinée le long de son corps.
Il voyait le temps qu’il avait perdu handicaper son adversaire. La distance diminuait à chaque battement d’aile.
Puis le dieu regarda devant lui.
Quelque chose lui répondit, très loin au-delà des perceptions de Simon.
Il n’hésita pas.
Une lumière gris fer l’enveloppa.
Simon sentit la perturbation spatiale et tendit aussitôt la main vers elle.
Trop tard.
L’ouverture se referma avant qu’il puisse le suivre.
Le Dieu de la Guerre disparut.
Simon s’arrêta si brusquement que le tonnerre gronda sous ses ailes.
Il fixa le vide, puis son expression s’assombrit.
« Non. »
Il examina la distorsion qui s’évanouissait, suivit la direction dans laquelle l’espace avait été relié.
Ce n’était rien à voir avec les téléportations brèves de leur poursuite.
La destination se trouvait bien plus loin.
Trop loin pour que le dieu ait pu l’atteindre sans aide avec l’énergie qu’il venait de déployer.
Pourtant, Simon avait déjà vu ce genre de fuite dans sa vie précédente.
Une destination préparée pouvait répondre depuis l’autre bout.
Pour un dieu, il n’y avait qu’un lieu évident.
« Un temple. »
Il s’était douté que le dieu tentait d’en rejoindre un. Leur dernière course l’avait finalement mené assez près pour qu’il puisse profiter de son soutien.
Simon pouvait sentir la direction du passage.
Mais il ne pouvait pas déterminer où il débouchait, si loin, et le passage était déjà en train de disparaître.
La dernière trace s’effaça de sa perception.
« Merde. »
Ses doigts se crispèrent autour de la poignée.
À présent, le dieu avait l’occasion de transmettre à son véritable corps tout ce qu’il avait appris.
Tant d’efforts, et une femme qu’il n’avait même pas combattue avait offert à son ennemi les derniers instants dont il avait besoin.
Il laissa échapper un souffle frustré.
Puis il fit demi-tour en direction de Miresti.
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Le village était plus calme à son retour.
Pas silencieux.
Des gens appelaient encore à l’aide sous les décombres.
Mais certaines voix s’étaient tues.
Simon se posa près du cadavre d’Elara et replia ses ailes.
Pendant un moment, il baissa les yeux sans parler.
Il ne croyait plus que le dieu se soit transformé en elle.
Ils avaient échangé leurs places.
Elara et Darius étaient jumeaux. Leurs Bénédictions se ressemblaient d’une manière que leurs éléments opposés pouvaient dissimuler… un phénix de glace et un phénix de feu.
Peut-être le lien entre ces Bénédictions permettait-il un tel échange.
Peut-être possédaient-ils un artefact.
Il n’en savait pas assez pour trancher.
Mais la confusion du dieu, le chagrin de Darius et la femme sous sa lame ne laissaient guère de doute sur l’identité de celle qui avait fait ce choix.
Elara avait pris la place de son frère.
Elle s’était interposée sur la trajectoire de l’épée.
Simon secoua lentement la tête.
Il avait eu l’intention de tuer son frère. Son sacrifice n’y changeait rien.
Et pourtant, la satisfaction qu’il aurait dû éprouver en éliminant un nouvel ennemi ne vint pas.
Elle avait obtenu ce qu’elle voulait.
Cela l’irritait.
Mais une part de lui ne pouvait pas non plus réduire son geste à de la folie.
Elle avait vu ce qui menaçait Darius et l’avait accepté pour elle-même. Elle n’avait pas eu le temps de se demander s’il méritait d’être sauvé, s’il lui rendrait la pareille, ou si quelqu’un s’en souviendrait.
Elle avait eu juste assez de temps pour choisir.
Simon se souvint de visages de sa première vie.
Sa femme.
Ceux qui s’étaient tenus à ses côtés pendant des décennies de guerre.
Il leur avait confié bien plus que sa vie, et ils avaient trouvé des raisons de la lui prendre.
Cette femme n’avait eu besoin que d’une seule raison pour sacrifier la sienne à son frère.
La mâchoire de Simon se crispa.
C’était malgré tout lui qui l’avait tuée.
Admire son choix ne rendait pas sa lame plus propre.
« J’ai entendu des hommes jurer fidélité pendant des années, dit-il à voix basse, puis marchander pour un souffle de plus quand venait le moment de le prouver. »
Son regard s’attarda sur l’armure brisée.
« Toi, tu n’as même pas attendu qu’on te le demande. »
Ces mots lui laissèrent un sentiment qu’il ne parvenait pas tout à fait à nommer.
Puis deux présences familières l’atteignirent.
Sonya.
Akaza.
Il se retourna.
Sonya approchait au-dessus du sol ravagé. Des dalles soulevées se dressaient sous ses pieds et la propulsaient vers l’avant. Plus loin derrière, il sentit Akaza avancer sur la route endommagée.
Ils avaient survécu.
Simon regarda la petite silhouette se rapprocher.
Et un léger sourire apparut sur son visage.